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Al Quaraouiyine : la plus vieille université du monde ?

Al Quaraouiyine, plus vieille université du monde ? Fatima al-Fihri, légende ou réalité ? Bibliothèque, manuscrits, Sijilmassa : la vraie histoire.

Par Yazid El-Wali 19 mars 2026 15 min de lecture
Amina, 30 ans — Al Quaraouiyine la plus vieille université du monde, vraiment ?
Amina, 30 ans — Al Quaraouiyine la plus vieille université du monde, vraiment ?

Al Quaraouiyine : la plus vieille université du monde, vraiment ?

La fondatrice de la plus vieille “université” du monde ? Personne n’en a entendu parler pendant 450 ans. Pas un seul chroniqueur, pas un seul géographe, pas un seul savant qui ait étudié à Fès. Cinq siècles de silence total. Et quand quelqu’un a enfin écrit son nom, il travaillait pour un sultan qui avait besoin d’une belle histoire.

L’histoire d’Al Quaraouiyine, c’est un cas d’école. Tout le monde connaît la version courte : “fondée en 859 par Fatima al-Fihri, plus vieille université du monde.” On la retrouve sur Wikipedia, dans les discours officiels, sur les tee-shirts. Le problème, c’est que presque chaque mot de cette phrase mérite un astérisque.

Ce qui ne diminue rien. Parce que derrière la légende, il y a un trésor bien réel : 4 000 manuscrits, un Ibn Khaldoun de 1396 signé par l’auteur, une rivière souterraine sous les parchemins, et une architecte marocaine revenue de Harvard pour tout sauver. Et en 2025, Sijilmassa sort des sables pour rebattre les cartes.

Voici la vraie histoire. Elle est plus intéressante que le mythe.


Fatima al-Fihri : une source unique, cinq siècles de silence

Le récit canonique

Le nom de Fatima al-Fihri provient d’un seul livre : le Rawd al-Qirtas d’Ibn Abi Zar, un chroniqueur mort entre 1310 et 1320 (traduction Beaumier, 1860, pp. 65-68).

Selon ce récit, Muhammad al-Fihri émigra de Kairouan à Fès avec ses deux filles. À sa mort, Fatima hérita et consacra sa fortune à bâtir une mosquée dont les fondations furent posées le premier jour de Ramadan 245 AH, soit 859. Détail de licitude religieuse : tous les matériaux furent extraits sur place. Parallélisme frappant avec sa sœur Maryam, qui aurait fondé simultanément la mosquée des Andalous de l’autre côté de la rivière.

L’histoire est belle. Trop belle, peut-être.

Ce que les autres sources ne disent pas

Aucun auteur antérieur ne mentionne Fatima. Pas un seul en cinq siècles.

Al-Bakri, au XIe siècle, décrit Fès en détail. Il mentionne la mosquée des Andalous. Pas un mot sur la Qarawiyyin ni sur sa fondatrice.

Ibn Abd al-Wahid al-Marrakushi (mort c. 1250) a étudié à Fès dès l’âge de neuf ans. Il ne nomme jamais la Qarawiyyin.

Pour mesurer l’anomalie : c’est comme si aucun texte ne mentionnait Notre-Dame de Paris avant le XVe siècle. Cinq siècles de silence, pour un lieu qui aurait été un pôle majeur d’enseignement depuis sa fondation.

Roger Le Tourneau, historien du Maroc, formulait déjà la réserve dans Fès avant le protectorat (1949, pp. 48-49) : “Tout au plus pourrait-on dire que le second, avec son parallélisme si parfait entre les deux sœurs et les deux mosquées, paraît trop beau pour être vrai.”

La critique savante

Chafik Benchekroun a livré l’analyse la plus systématique dans “Les Idrissides : l’histoire contre son histoire” (Al-Masaq, vol. 23, n° 3, 2011, pp. 171-188).

Son argument est dévastateur. Le nom “Fatima bint Muhammad ibn Abd Allah” reproduit exactement celui de la fille du Prophète. La nisba “al-Fihriya” renvoie à Uqba ibn Nafi, conquérant du Maghreb et fondateur de Kairouan. Il existait une muhajira historique nommée Fatima al-Fihriya, transmettrice de hadiths sur la situation financière de la femme isolée. Exactement le profil de la fondatrice du récit.

Conclusion de Benchekroun : “très probablement une figure légendaire.”

Jonathan Bloom confirme dans Architecture of the Islamic West (Yale University Press, 2020, pp. 41-42) : “The traditional story of the founding of the mosque belongs more to myth than to academic history.” Il ajoute qu‘“aucune partie de la mosquée actuelle n’est antérieure au Xe siècle.”

Ian D. Morris, chercheur spécialisé, qualifie les itérations modernes du récit de “sourceless, baseless” et conclut que “la spéculation répétée par les auteurs modernes en dit plus sur la valeur actuelle de Fatima comme symbole politique que sur la personne historique elle-même” (iandavidmorris.com, 28 février 2014).

L’inscription qui dit autre chose

Un panneau en bois de cèdre gravé en coufique, découvert au-dessus du mihrab originel. Déchiffré par Gaston Deverdun (1957, Mélanges d’histoire et d’archéologie de l’occident musulman, pp. 129-146), publié par Henri Terrasse (La Mosquée al-Qaraouiyin à Fès, Klincksieck, 1968, p. 9).

Ce qu’il dit : la fondation est attribuée au prince idrisside Dawud ibn Idris, en dhu al-qa’da 263 AH. Soit juillet-août 877.

Pas 859. Pas Fatima. Un prince. Dix-huit ans plus tard.

Le seul objet archéologique lié à la fondation dit exactement le contraire du récit officiel.

Abdelhadi Tazi (Jami’ al-Qarawiyyin, 3 vol., Beyrouth, 1972) a tenté de concilier les deux dates en proposant un chantier de 18 ans : 859 pour le début, 877 pour l’achèvement. Benchekroun et d’autres jugent cette conciliation peu convaincante.

Le contexte de fabrication

Détail révélateur : le Rawd al-Qirtas fut commandé par les Mérinides. Ces sultans fabriquaient activement une mythologie idrisside pour légitimer leur pouvoir. Les archives waqf de la Qarawiyyin brûlèrent en 723 AH / 1323 — précisément au moment où cette mythologie se fixait.

Que Fatima ait existé ou non, son récit servait un projet politique. Ce qui ne diminue pas sa puissance symbolique. Aujourd’hui, elle représente quelque chose d’important : une femme qui investit dans le savoir. Mais la distinction entre symbole et fait historique, c’est ce qui sépare la fierté sourcée de la fierté aveugle.

Le vrai du faux

Le mythe : “Fatima al-Fihri a fondé la plus vieille université du monde en 859. C’est une femme visionnaire, pionnière de l’éducation.”

La réalité : La seule source qui mentionne Fatima écrit 450 ans après les faits, dans une chronique commanditée par un pouvoir politique. L’unique preuve matérielle — une inscription en bois de cèdre — attribue la fondation à un prince, 18 ans plus tard. Quatre spécialistes de premier plan (Benchekroun, Bloom, Le Tourneau, Morris) convergent vers le même diagnostic. Cela ne diminue pas la puissance du symbole. Mais l’histoire mérite mieux que la légende (Benchekroun, Al-Masaq, 2011 ; Bloom, Yale UP, 2020 ; Le Tourneau, 1949).


”Université” : un mot qui pose problème

Ce que dit vraiment le Guinness

La formulation exacte du Guinness World Records (entrée “Oldest higher-learning institution”) : “The oldest existing, and continually operating educational institution in the world is the University of Karueein, founded in 859 AD in Fez, Morocco.”

Regarde bien. Le titre de la page dit “oldest higher-learning institution.” Le texte dit “educational institution.” Et le slug URL ? Il conserve “oldest-university” — vestige d’une formulation antérieure révisée en silence.

Même le Guinness n’ose plus écrire “université”. Mais il n’a pas nettoyé son URL.

L’UNESCO est moins prudente. La fiche du patrimoine mondial de la médina de Fès (ID 170, inscrite en 1981) utilise “the oldest university in the world” sans nuance, au moins dans ses versions vidéo et archives multimédia.

La distinction structurelle

L’Université de Bologne (1088) naît comme universitas scholarium : une corporation juridique d’étudiants qui embauchent les professeurs, fixent les conditions d’enseignement, délivrent des diplômes reconnus.

Jacques Verger, dans A History of the University in Europe (Cambridge University Press, 1992, p. 35), tranche : “No one today would dispute the fact that universities… were a creation of the Middle Ages [européen].”

George Makdisi (The Rise of Colleges, Edinburgh University Press, 1981) documentait les parallèles entre madrasa et université, mais identifiait une différence décisive : l’Islam ne disposait que du waqf comme forme de perpétuité. L’Occident chrétien disposa aussi de la corporation — institution dynamique permettant gouvernance autonome et évolution.

Ce que la Qarawiyyin n’avait pas

Avant la réforme moderne, Al Quaraouiyine ne présentait aucune des caractéristiques qui définissent une université :

  • Pas d’année scolaire définie
  • Pas d’inscription obligatoire
  • Pas d’examens formels
  • Pas de diplômes standardisés

L’ijaza restait une licence personnelle délivrée par un savant individuel. Un étudiant venait écouter un maître. Quand le maître estimait l’étudiant prêt, il lui délivrait une autorisation de transmettre ce savoir précis. Rien à voir avec un système universitaire structuré.

Anecdote révélatrice : la bibliothèque conserve une ijaza sur parchemin de cerf délivrée à Abdellah Ben Saleh Al Koutami en 1207. Le Dr Younes Cherradi (Journal of Medical and Surgical Research, vol. VI, février 2020) la qualifie de “first available, documented and delivered MD certificate in the world.” Interprétation savante, pas consensus — mais elle montre que l’enseignement était réel, même s’il ne fonctionnait pas comme un système universitaire.

Abdul Latif Tibawi, dans sa recension de Tazi (Arab Studies Quarterly, vol. 2, n° 3, 1980, pp. 286-288), notait : “The mosque school or college did not assume the name of university until 1960 when in a ceremony Muhammad V invested it with that dignified title.”

Restructuration formelle par dahir royal en 1963. Renommage officiel en “Université Al Quaraouiyine” en 1965. En 1975, les études générales furent transférées à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah — la Qarawiyyin ne conservant que les sciences islamiques.

La formulation honnête

La formulation la plus défendable : “le plus ancien établissement d’enseignement supérieur en fonctionnement continu au monde, fondé comme mosquée en 859 et formellement restructuré en université en 1963.”

C’est moins claquant sur un tee-shirt. Mais c’est la vérité.

Le vrai du faux

Le mythe : “Al Quaraouiyine est la plus vieille université du monde, créée 200 ans avant Oxford et Bologne.”

La réalité : Le mot “université” désigne une institution précise : corporation juridique, diplômes standardisés, gouvernance autonome. Al Quaraouiyine n’a reçu ce titre qu’en 1960 (Tibawi, Arab Studies Quarterly, 1980). Le Guinness lui-même a modifié sa formulation en “oldest higher-learning institution”, pas “oldest university.” L’Université de Bologne (1088) reste la plus ancienne université au sens strict du terme (Verger, Cambridge UP, 1992). La Qarawiyyin n’en est pas moins un lieu d’enseignement majeur depuis le Xe siècle — mais comparer une madrasa médiévale à une université européenne, c’est comparer deux systèmes qui n’ont pas les mêmes règles.


La bibliothèque : 4 000 manuscrits et un trésor mondial

Constitution et déclin

Si le récit fondateur vacille, le trésor, lui, est bien réel.

La bibliothèque fut constituée formellement en 1349 par le sultan mérinide Abu Inan Faris. Une inscription épigraphique au-dessus de la porte de la première salle en atteste. À l’époque mérinide, elle aurait contenu environ 30 000 volumes (chiffre du directeur adjoint Boubker Jouane, AFP, 2016).

Puis le déclin. Au début du XXe siècle, il ne restait qu’environ 1 600 manuscrits et 400 livres imprimés. La gestion actuelle relève du ministère des Habous et des Affaires islamiques, avec le conservateur Abdelfattah Bougchouf et son adjoint Boubker Jouane.

Collection actuelle : environ 4 000 manuscrits rares et environ 20 000 ouvrages imprimés (AFP).

Les pièces maîtresses

Le Kitab al-‘Ibar d’Ibn Khaldoun — incluant la célèbre Muqaddima —, daté de 798 AH / 1396. Il porte un acte de donation authentifié. Les chercheurs de Persée nuancent : probablement une copie de présentation plutôt qu’un autographe de travail. Quatre manuscrits écrits du vivant d’Ibn Khaldoun existent dans des bibliothèques turques. L’exemplaire de Fès fut prêté au Louvre pendant six mois en 2014 pour l’exposition “Le Maroc médiéval. Un empire de l’Afrique à l’Espagne” (17 octobre 2014 – 19 janvier 2015), selon le conservateur Bougchouf.

La Muqaddima, c’est le livre qui a inventé la sociologie six siècles avant Durkheim. Et l’exemplaire dédié par Ibn Khaldoun lui-même est à Fès.

Le Muwatta d’Imam Malik (711-795), sur parchemin de gazelle. L’une des plus anciennes compilations de hadiths conservées au monde.

La Sira d’Ibn Ishaq, copiée au Xe siècle. L’auteur est mort vers 767. C’est l’une des plus anciennes biographies du Prophète.

Un Coran du IXe siècle en calligraphie coufique sur peau de chameau (NPR, Reuters, CNN — sources concordantes).

Le Bayan wa al-Tahsil d’Ibn Rushd al-Jadd — le grand-père d’Averroès, mort en 1126. Manuscrit daté de 1320, 200 pages de cuir de gazelle enluminées à l’or (AFP).

Un traité d’astronomie d’al-Farabi, copié au XIIe siècle. L’auteur, mort vers 950, y décrit la trajectoire de Jupiter avec une “précision étonnante” (AFP, 2016). Au XIIe siècle, quelqu’un a dessiné l’orbite de Jupiter à Fès. Le manuscrit est toujours là.

Un Évangile de Marc en arabe, daté du XIIe siècle. Selon le directeur adjoint Jouane, traduit “en toute vraisemblance par un lettré chrétien d’Andalousie venu apprendre l’arabe” à la Qarawiyyin (AFP/Reuters).

Un Évangile chrétien dans une bibliothèque de mosquée. Le Maroc carrefour. Le Maroc poreux. Ce n’est pas un slogan — c’est un fait matériel, conservé sur parchemin depuis neuf siècles.

Le système des quatre clés

L’ancienne salle des manuscrits les plus précieux avait quatre serrures. Chacune était détenue par une personne différente. Il fallait réunir les quatre gardiens simultanément pour entrer.

Un système de sécurité digne d’un coffre-fort nucléaire pour protéger des parchemins de gazelle. Mille ans avant la blockchain, Fès avait inventé la multi-signature.


Aziza Chaouni : de l’âne de Chefchaouen à Harvard

L’arrière-grand-père et la bibliothèque

L’histoire d’Aziza Chaouni commence par un âne.

“Mon arrière-grand-père est venu [de Chefchaouen] sur le dos d’un âne pour étudier à l’université adjacente à la bibliothèque. Il a passé des heures dans la bibliothèque et est devenu juriste.” (Hazlitt)

Quatre générations plus tard, Aziza Chaouni — née et élevée à Fès, BSc en génie civil de Columbia (Cum Laude), Master of Architecture de Harvard (with Distinction), professeure associée à l’Université de Toronto, fondatrice d’Aziza Chaouni Projects (bureaux à Toronto et Fès) — reçoit un appel du ministère de la Culture en 2012.

Mission : évaluer l’état de la bibliothèque.

L’état des lieux

Ce qu’elle découvre est alarmant. Température et humidité non contrôlées dans les salles de manuscrits. Fissures au plafond. Infiltrations de la mosquée voisine. Le lustre principal tombe. Carreaux cassés. Poutres fissurées. Fils électriques exposés. Plomberie menaçant de “tremper les manuscrits dans les eaux usées” (CNN).

Les plus vieux manuscrits d’Afrique du Nord, menacés par les égouts.

La restauration (2012-2016)

Financement : subvention du Fonds arabe pour le développement économique et social (AFESD), basé au Koweït, via le ministère marocain de la Culture. Budget non publié, décrit comme “restauration de plusieurs millions de dollars” (CNN). Le Koweït offrit aussi des machines de numérisation et de restauration.

Le roi Mohammed VI inspecta les travaux en juin 2016. Une inauguration royale formelle n’est toutefois documentée par aucune source.

Les découvertes sous les murs

Pendant les travaux, Chaouni et son équipe mettent au jour ce que personne ne soupçonnait.

Une rivière souterraine coulant sous les planchers. Le réseau hydraulique historique de Fès, celui-là même que Chaouni avait étudié dans son TED Talk de 2014. Pendant des siècles, les manuscrits les plus précieux du monde islamique étaient posés au-dessus d’une rivière que personne ne voyait.

Plusieurs salles secrètes, dont une chambre d’accès VIP dont l’existence avait été oubliée.

Une coupole cachée en bois de treillis finement ouvragé. CNN Travel la date du XIIe siècle, CNN Style du XVIe. La divergence n’est pas résolue — l’écart correspond respectivement à l’époque almoravide et à l’époque saadienne. Dans les deux cas, c’est un chef-d’œuvre qui dormait derrière les murs depuis des siècles.

Les interventions

Système de canaux souterrains pour détourner la rivière. Nouveau système de gouttières. Salle climatisée pour les manuscrits. Laboratoire de restauration et de numérisation. Panneaux solaires. Serrures numériques remplaçant l’ancien système à quatre clés.

Les fontaines de la cour furent restaurées. L’aile publique ouvrit progressivement en 2016-2017 : salles d’exposition, café, salle de lecture accessible sur rendez-vous.

Programme de numérisation en cours avec l’Istituto di Linguistica Computazionale de Pise — environ 20 % numérisé en 2017 (The History Blog, Public Libraries Online). Aucun portail public en ligne n’a été identifié à ce jour. Ce qui veut dire que 80 % des manuscrits restent inaccessibles au monde.

“Il faut que le patrimoine vive,” disait Chaouni à CNN. “On ne peut pas le considérer comme une momie à préserver.”

Fondée par une femme (peut-être légendaire), commandée par une femme, restaurée par une femme — et l’arrière-grand-père de la restauratrice était venu à Fès sur un âne pour y étudier. Que le récit soit vrai ou construit, l’arc est cinématographique.


Sijilmassa : le sud qui rebat les cartes

La plus grande campagne archéologique

Pendant qu’on débat de la date de fondation de la Qarawiyyin, le sud marocain sort des sables.

Les fouilles INSAP 2024-2025, la plus vaste campagne archéologique jamais menée sur le site de Sijilmassa — environ 9 000 m2 du cœur urbain. Dirigées par l’archéologue Asmae El Kacimi (INSAP), auteure de Les peintures murales au Maroc médiéval (UIR / Académie royale du Maroc, 2023, 413 p.). Entièrement marocaines. Drones, imagerie 3D, scan aérien.

Résultats présentés le 11 juillet 2025 au centre culturel de Rissani, en présence du ministre Mohamed Mehdi Bensaid et du directeur INSAP Abdeljalil Bouzouggar.

Une mosquée de 2 620 m2

La découverte majeure : une mosquée de 2 620 m2, capacité d’environ 2 600 fidèles. Sa phase la plus ancienne remonte au règne d’Abu al-Montasir al-Yasa’ (fin VIIIe – début IXe siècle), période midraride.

Potentiellement 50 à 80 ans avant Al Quaraouiyine.

Le communiqué ministériel emploie une formulation mesurée : “Cette stratification fait de la mosquée de Sijilmassa l’une des plus anciennes attestées au Maroc — sinon la plus ancienne” (ministère de la Culture, juillet 2025).

Des phases de construction successives couvrent dix siècles : almoravide, almohade, alaouite. Une porte monumentale flanquée de deux tours. Un complexe de madrasa.

Le moule à dinars avec l’or encore dedans

La deuxième révélation : un moule en céramique “nid d’abeille” pour flans monétaires en or. Avec des résidus d’or toujours dans ses alvéoles.

Premier objet de ce type au Maroc. Deuxième en Afrique, après celui de Tadmekka au nord du Mali (Nixon, Rehren et Guerra, Antiquity, 85(330), 2011, pp. 1353-1368).

Ce moule comble une lacune de trente ans. Le projet MAPS de Ronald Messier (Middle Tennessee State University, 1988-1998) avait cherché en vain des preuves matérielles de frappe monétaire à Sijilmassa. La preuve est là : les célèbres dinars sijilmassiens étaient bien frappés sur place. On le disait. Maintenant on le sait.

Les dinars sijilmassiens, on les a retrouvés dans des trésors médiévaux en Espagne et en France. L’or du Sahara, transformé en monnaie au Maroc, circulait dans toute l’Europe chrétienne.

L’art le plus ancien du Maroc islamique

Les fouilles ont aussi mis au jour des fragments de plâtre sculpté à motifs géométriques, végétaux et épigraphiques. Selon l’INSAP, ce sont les “plus anciens témoins de l’art islamique connus à ce jour au Maroc.”

Et un quartier résidentiel alaouite de 12 maisons à plan homogène avec patios centraux, pièces de stockage, restes organiques. Première preuve matérielle de la présence des Chorfa alaouites à Sijilmassa — la capitale symbolique de la dynastie régnante. La dynastie qui règne au Maroc depuis 1631 vient de Sijilmassa. Et on vient de retrouver leurs maisons.

Des fragments de bois peint en cèdre polychrome à dorure à la feuille d’or (tadhhib) : premiers témoignages matériels de la décoration architecturale alaouite sur ce site.

Un programme de 245 millions de dirhams

Le Maroc investit 245,5 millions de dirhams (environ 24 millions de dollars) pour un parc archéologique, un musée, une structure de protection en acier, un centre de recherche et des sentiers patrimoniaux. Jet Contractors a obtenu le contrat de construction de la structure de protection pour 155,98 millions de dirhams TTC (janvier 2026).

En parallèle, Chloé Capel a publié Sijilmassa, porte du Sahara. Histoire et archéologie d’une ville oasienne médiévale du sud marocain (Presses Universitaires de Rennes, 10 juillet 2025).


Deux pôles, pas de compétition

Fès et Sijilmassa se complètent

Le récit national dispose désormais de deux pôles — Fès et Sijilmassa — qui se complètent au lieu de se concurrencer.

Fès, la cité du savoir et des manuscrits. Sijilmassa, la cité de l’or et du commerce transsaharien. L’une tournée vers la Méditerranée et l’Andalousie. L’autre tournée vers le Sahara et l’Afrique subsaharienne. Le Maroc comme carrefour, encore et toujours.

L’or traversait le désert, les idées traversaient la Méditerranée. Et au milieu, le Maroc. Point de rencontre, pas forteresse.

Entre Moriginals : la prochaine fois que quelqu’un te sort “plus vieille université du monde” à un dîner, tu peux lui répondre : “C’est plus compliqué que ça. Et c’est plus beau aussi.” Parce que l’histoire vraie — une madrasa de douze siècles, 4 000 manuscrits, une rivière cachée, et le sud qui sort des sables — vaut mieux qu’un superlatif simplifié.


Et aujourd’hui ?

Tu connais ce moment. Réunion de famille, barbecue de l’Aïd, dîner chez un ami qui ne connaît pas le Maroc. Quelqu’un dit : wach 3refti (tu savais ?) que la plus vieille université du monde est marocaine ?

Tu souris. Tu l’as entendu cent fois. Et tu as toujours laissé passer.

Le réflexe Moriginal, c’est d’aller plus loin que la fierté automatique. Non pas pour la diminuer, mais pour la renforcer. Parce que la vérité tient mieux que la légende. Et la vérité sur Al Quaraouiyine est fascinante : un lieu de savoir millénaire, une bibliothèque qui contient un Évangile chrétien et un traité d’astronomie, une architecte qui revient de Harvard pour sauver ce que son arrière-grand-père était venu chercher à dos d’âne.

Amina, 30 ans, née à Lyon, franco-marocaine. Elle a grandi avec le récit simple : “plus vieille université du monde.” Quand elle a découvert la nuance — madrasa, pas université ; figure légendaire, pas fait historique — elle a d’abord été déçue. Puis elle a lu le reste. Les manuscrits. Chaouni. Sijilmassa. Et elle a compris que la fierté sourcée, el-‘izza (fierté fondée sur le réel), pèse plus lourd que la fierté réflexe.

Ismaël, 25 ans, Marseille, mère française, père marocain. Pour lui, l’histoire d’Al Quaraouiyine touche un point sensible. Quand tu es métis, la fierté identitaire, tu la construis toi-même. Tu ne peux pas te contenter de répéter ce qu’on t’a dit. Il faut aller vérifier. Et quand tu vérifies, tu trouves quelque chose de mieux : un pays qui n’a pas besoin de légendes pour être extraordinaire. Un pays qui conserve un Évangile dans une bibliothèque de mosquée. Un pays qui forme des juristes depuis le Xe siècle et qui, en 2025, déterre des moules à dinars en or avec l’or encore dedans.

La diaspora marocaine compte 5 millions de voix. Ce serait dommage qu’elles répètent toutes la même phrase Wikipedia. Surtout quand la vraie histoire — documentée, sourcée, nuancée — est tellement plus riche.

Le Maroc n’a pas besoin d’une légende pour être extraordinaire. Il a juste besoin de continuer à creuser.


Pour aller plus loin


Publié le 19 mars 2026 — Mis à jour le 19 mars 2026


À propos de l’auteur

Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.

À propos de Moriginals


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Wach 3refti ? La “plus vieille université du monde” n’a été appelée université qu’en 1960. Et sa fondatrice ? Personne n’en a parlé pendant 450 ans. Mais la vraie histoire est encore plus dingue. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/al-quaraouiyine-plus-vieille-universite/

Questions fréquentes

Al Quaraouiyine, c'est vraiment la plus vieille université du monde ?

C'est la plus ancienne institution d'enseignement supérieur en fonctionnement continu (Guinness). Mais elle n'est devenue 'université' qu'en 1960, par décision de Mohammed V. Avant ça, c'était une mosquée puis une madrasa. Le Guinness a d'ailleurs modifié son titre en 'oldest higher-learning institution', pas 'oldest university'.

Fatima al-Fihri a-t-elle vraiment existé ?

C'est très incertain. La seule source qui la mentionne, le Rawd al-Qirtas d'Ibn Abi Zar (~1310), écrit 450 ans après les faits. Une inscription archéologique attribue la fondation à un prince idrisside en 877. Plusieurs historiens de premier plan jugent le récit légendaire (Benchekroun, 2011 ; Bloom, 2020).

Peut-on visiter la bibliothèque d'Al Quaraouiyine ?

Oui, partiellement. L'aile publique est ouverte depuis 2016-2017, avec salles d'exposition et café. La salle de lecture est accessible sur rendez-vous. La salle des manuscrits rares reste réservée aux chercheurs autorisés. La numérisation n'en était qu'à 20% en 2017.

Quel est le manuscrit le plus précieux de la bibliothèque ?

L'exemplaire de la Muqaddima d'Ibn Khaldoun, daté de 1396, avec un acte de donation authentifié. Prêté au Louvre en 2014 pour l'exposition 'Le Maroc médiéval'. La bibliothèque conserve aussi un Coran du IXe siècle en coufique sur peau de chameau et un Muwatta de Malik sur parchemin de gazelle.

C'est quoi Sijilmassa et quel rapport avec Al Quaraouiyine ?

Cité médiévale dans l'oasis du Tafilalet, au sud-est du Maroc. Les fouilles INSAP 2024-2025 ont révélé une mosquée de 2 620 m2 potentiellement antérieure de 50 à 80 ans à Al Quaraouiyine, et un moule à dinars en or avec des résidus d'or encore dans les alvéoles (ministère de la Culture, juillet 2025).

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Yazid El-Wali

Fondateur de Moriginals. Formation en gestion des instruments financiers, programme Goldman Sachs "10,000 Small Businesses" (ESSEC). Ancien banquier et expert-comptable, fondateur de plusieurs CFA en France.