Beat Generation à Tanger : Burroughs, Kerouac, Bowles et l'Interzone
Burroughs, Kerouac, Bowles, Genet : comment Tanger est devenue la capitale littéraire la plus folle du XXe siècle. 52 ans, une chambre, un manuscrit couvert de crottes de souris.
Beat Generation à Tanger : Burroughs, Kerouac, Bowles et l’Interzone
Kerouac a détesté le Maroc. Malade, alcoolisé, perdu dans une ville qu’il ne comprenait pas, il a tenu un journal intitulé « Bila Kayf » (بلا كيف) — « sans demander comment ». Une expression de la théologie islamique ash’arite, l’acceptation des mystères divins sans questionnement. L’ironie est vertigineuse : l’homme qui cherchait l’illumination bouddhiste à travers l’Amérique a trouvé, sans le savoir, un concept soufi qui disait exactement la même chose. Et il ne l’a jamais su.
Ce journal est inédit. Il dort à la Berg Collection de la New York Public Library. Personne ne l’a publié. C’est peut-être le texte le plus marocain que Kerouac ait jamais écrit — et c’est celui qu’il a écrit en détestant le Maroc.
Gertrude Stein : une phrase qui change tout
Tout commence par un conseil lancé dans un jardin du sud de la France, été 1931, à Bilignin. Gertrude Stein dit à un jeune compositeur américain : « The place you should go is Tangier. » Elle l’appelle « Freddy » (Guardian, nécrologie Finlayson, 1999 ; confirmé dans L’Autobiographie d’Alice B. Toklas).
Le jeune homme s’appelle Paul Bowles. Il a 20 ans. Il écoute. En août 1931, il débarque à Tanger avec Aaron Copland. Ils louent une maison à Sidi Masmoudi, sur la Vieille Montagne. Bowles y compose la pièce pour piano Tamamar (Shatz, NYRB, mars 2016). Il revient en 1932, partageant une maison avec Djuna Barnes, qui y retravaille le manuscrit de Nightwood — avec Charles Henri Ford comme typographe (BOMB Magazine, 1987).
52 ans de littérature à Tanger. Tout remonte à cette phrase de Stein dans un jardin en France. C’est elle, d’ailleurs, qui l’appelle pour la dernière fois dans L’Autobiographie d’Alice B. Toklas — « Freddy » est le dernier nom de la dernière page du livre.
Paul Bowles : le patriarche de Tanger (1947-1999)
L’installation
En 1947, Bowles obtient une avance de Doubleday pour un roman et s’installe à Tanger. Sa femme Jane le rejoint en janvier 1948. Il mourra le 18 novembre 1999 à l’hôpital italien de Tanger, à 88 ans. Cinquante-deux ans de résidence.
Son appartement : Immeuble Itesa, Calle Campoamor, n°20, 4e étage (confirmé par sa propre correspondance). Jane vivait un étage en dessous — ils communiquaient via des téléphones-jouets reliés par un fil pendant du balcon (Literary Review). Le poète Mark Terrill, qui le visita en 1982, décrit un appartement minuscule et sombre, « baigné d’une lueur verdâtre comme un aquarium » (Empty Mirror Books).
The Sheltering Sky (1949)
Écrit sur environ 9 mois (1947-1949) à travers plusieurs lieux : commencé à Tanger, poursuivi à Fès, puis dans le Sahara algérien — Oran, Colombe-Béchar, Taghit, Béni Abbès, Timimoun (itinéraire vérifié par Theroux, LitHub). Pour la scène de mort de Port, Bowles consomme du majoun et écrit « de l’intérieur de l’esprit de son personnage » (Rolling Stone, mai 1974).
Doubleday rejette le manuscrit : « We asked for a novel. They didn’t consider it a novel. I had to give back my advance » (Bowles à McInerney, Vanity Fair, septembre 1985). Publié par John Lehmann Limited (Londres, septembre 1949) et New Directions (New York, octobre 1949). Tennessee Williams en écrit une critique élogieuse dans le New York Times Book Review le 4 décembre 1949, propulsant les ventes.
Les 250 enregistrements : un trésor national que le Maroc n’a pas archivé
En 1959, un Américain a sauvé la musique juive du Maroc. Ni le Maroc ni Israël ne l’ont fait.
Financé par une bourse de la Fondation Rockefeller de 6 800 dollars, sous les auspices de la Library of Congress, Bowles parcourt le Maroc en VW Coccinelle avec le Canadien Christopher Wanklyn au volant et le Marocain Mohamed Larbi Djilali. Magnétophone Ampex 601 d’environ 28 livres sur le siège arrière.
Quatre expéditions entre juillet et décembre 1959. Résultat : 250 enregistrements dans 23 localités (LOC finding aid AFC 1960/001 — le chiffre de « 22 localités » souvent répété est erroné), environ 60 heures de musique. Du Rif à Goulimine, d’Essaouira au pré-Sahara.
Les genres documentés : musique berbère (tambours sur cadre, vièles, ahwash), gnawa (solos de guembri), andalouse classique, et surtout — musique juive séfarade. À la Synagogue Benamara de Meknès, les 12, 13 et 14 décembre 1959, le hazan Isaac Ouanounou dirige un service de sabbat complet. À Essaouira, le hazan Semtob Knafo chante des mélodies séfarades. Ces communautés ont depuis émigré. Les enregistrements sont irremplaçables (publication séparée : Sacred Music of the Moroccan Jews, Rounder Records, 2000).
Les Maîtres Musiciens de Jajouka sont délibérément exclus. L’ethnomusicologue Philip Schuyler explique que Bowles « was mistrustful of things that were too popular with other foreigners and expats » et que Jajouka était le territoire de son ami Brion Gysin (Bandcamp Daily).
Publication : double vinyle en 1972. Coffret Dust-to-Digital de 4 CD en 2016 (4,5 heures, livre de 120 pages dans un coffret en bois sérigraphié). Nommé au Grammy du Best Historical Album, 59e cérémonie, 12 février 2017 (blog officiel LOC).
Burroughs : chambre n°9 et l’invention de l’Interzone
L’arrivée
Bowles voit Burroughs pour la première fois fin 1953 « passing along a back street of Tangier in the rain » (Bowles, Big Table n°2, été 1959). La chronologie précise de l’installation est débattue : un article du Journal of Transnational American Studies (2017) place le retour principal en janvier 1954. La séquence la plus cohérente : brève visite fin 1953, installation principale début 1954 (Miles, Call Me Burroughs, 2014). Le travail sur Naked Lunch commence en mai 1954.
La Villa Muniria
1 rue Magellan, Tanger. Chambre n°9. L’hôtel existe toujours (confirmé par Booking.com, TripAdvisor, page Facebook de l’hôtel). La chambre est confirmée par Qantara.de (Hackensberger, 2009) et le NYRB (Hisham Aidi, 2019). Le bar attenant, le Tanger Inn, affiche des photos de Burroughs et Ginsberg sur les murs.
Interzone = Tanger. Le terme, qui donne son titre à l’un des textes les plus célèbres de Burroughs, dérive directement du statut de Zone Internationale. Explicitement identifié dans sa correspondance avec Ginsberg (Miles, 2014).
La Zone Internationale offrait ce qu’aucune autre ville au monde ne pouvait offrir : absence de censure effective, tolérance envers l’homosexualité (criminalisée partout en Occident), disponibilité ouverte du kif, opium en pharmacie sans ordonnance (Qantara.de), coût de la vie dérisoire. Burroughs l’a résumé : « Tangier is one of the few places left in the world where, so long as you don’t proceed to robbery, violence, or some form of crude, antisocial behaviour, you can do exactly what you want. »
Le manuscrit au sol — et les crottes de souris
Le vrai du faux
Le mythe : « Le manuscrit de Naked Lunch a été retrouvé couvert de crottes de souris dans la chambre de Burroughs. »
La réalité : L’image est célèbre mais elle s’est construite par accumulation. Bowles décrit la scène en trois versions différentes. Dans la première (Big Table, été 1959), il parle du bureau et du sol couverts de pages sans numéros, dans un chaos général — mais sans excréments de rongeurs. Dans la deuxième (Rolling Stone, mai 1974), il ajoute les « rat droppings ». Dans la troisième (via Miles, 2014), ce sont des « mouse-droppings ». L’image la plus célèbre de Naked Lunch est peut-être elle-même une construction littéraire — une légende qui s’est enrichie à chaque retelling.
Drogue et cure
Burroughs consommait principalement de l’Eukodol (oxycodone). Cure à l’apomorphine chez le Dr John Yerbury Dent à Londres : avril 1956 (lettre de Burroughs à Ginsberg, 8 mai 1956 ; apomorphine.info) et 1957 (essai de Burroughs, New Statesman, 1966). C’est après la première cure qu’il peut écrire l’essentiel de Naked Lunch.
La technique du cut-up est souvent associée à Tanger, mais elle a été développée à Paris. Beat Hotel, 9 rue Gît-le-Cœur, été 1959. Brion Gysin découvre la technique accidentellement en découpant des journaux. Les deux hommes s’étaient rencontrés à Tanger mais ne s’entendaient pas à cause de l’addiction de Burroughs — leur vraie collaboration commence à Paris.
Burroughs réside de manière épisodique à Tanger de 1954 à environ 1959, revient en été 1961 et 1963-1964, quitte définitivement début 1964. Au total, environ dix ans d’allers-retours. De cette décennie, il sort un roman qui va définir la littérature américaine du XXe siècle — et un mot, « Interzone », qui va devenir le symbole de Tanger pour les générations suivantes.
Kerouac : le roi de la route déteste Tanger
Un cargo yougoslave, deux passagers
Le roi de la route américaine traverse l’Atlantique sur un cargo communiste. Le dimanche 15 février 1957, Kerouac embarque sur le SS Slovenija, cargo yougoslave de la compagnie Jugolinija, construit en 1951 en RDA. Départ de Brooklyn, escale à Perth Amboy. Deux passagers : Kerouac et une Yougoslave silencieuse (Johnson, Minor Characters, 1983). Allen Ginsberg a payé le billet.
Burroughs avait tenté de rassurer Ginsberg par lettre : « TANGIER IS AS SAFE AS ANY TOWN I EVER LIVE IN… So for Christ sake tell Jack to stop this nonsense » (Harris (éd.), The Letters of William S. Burroughs 1945–1959, Viking, 1993, p. 349).
Arrivée le 23 février 1957
(Paul Maher Jr., PleaseKillMe.com, basé sur le journal inédit de Kerouac à la Berg Collection, NYPL). Les premiers jours sont enthousiastes — il trouve Burroughs « completely mad, a comic genius ».
Puis tout dérape. Vin rouge marocain en excès. Overdose d’opium. Haschich frelaté. Burroughs racontera à Naropa en 1985 : « It has a kind of metal in it. The old guy was trying to kill us. » Un autre consommateur, Jim Wylie, « went quite mad and had to be repatriated by the American consulate… He later became a curator at the Whitney Museum or something » (Allen Ginsberg Project, transcription Naropa). Kerouac tombe malade, souffre de cauchemars consignés dans Book of Dreams.
Burroughs résume sans pitié : « He didn’t like anything outside of America really. He didn’t like it and he didn’t like the Arabs, and he thought the place was dirty. It was an American reaction. »
Kerouac tape tout de même une partie du manuscrit de Naked Lunch — environ 40 à 50 pages selon Burroughs, essentiellement les sections narratives linéaires. Il écrira dans Lonesome Traveler : « a great change took place in my life, turning from a youthful brave sense of adventure to a complete nausea concerning experience in the world at large. »
Départ vers le 5 avril 1957 (photo datée de Ginsberg ; Maher). Bateau pour Marseille en quatrième classe, sans nourriture ni couchette. Durée totale du séjour : 5 à 6 semaines.
Ginsberg et Orlovsky : les architectes du livre
Allen Ginsberg et Peter Orlovsky arrivent le vendredi 22 mars 1957 sur un cargo yougoslave depuis New York (Morgan (éd.), Peter Orlovsky, à Life in Words, Paradigm Publishers, 2014). Burroughs et Kerouac les accueillent au port.
Détail crucial : Ginsberg apporte toute la correspondance que Burroughs lui avait envoyée depuis 1953, contenant des fragments de Naked Lunch. Ce matériau est essentiel pour reconstituer le livre. Pendant un mois, les quatre Beats sont réunis dans la même ville — le seul moment de l’histoire où c’est arrivé.
Travail en relais de 6 heures. Ginsberg écrit à Lucien Carr en mai 1957 : « We type & edit vast amounts of material in relays, and also farm out some typing too, quite a bit done — one whole section of 120 pages finished » (lettre conservée à Columbia University Libraries, exposition « Naked Lunch: the First Fifty Years »). Alan Ansen, arrivé de Venise après le départ de Kerouac, se charge de l’indexation. En juin 1957, environ 200 pages sont assemblées — la base de ce que l’Olympia Press de Maurice Girodias publiera en 1959. C’est Ginsberg qui met Burroughs en contact avec Girodias.
Le vrai du faux
Le mythe : « Kerouac a inventé le titre Naked Lunch en lisant le manuscrit. »
La réalité : C’est Ginsberg, pas Kerouac, qui a mal lu. En lisant à voix haute le manuscrit de Queer (pas Naked Lunch), il a lu « naked lunch » au lieu de « nakedlust » (un seul mot). Kerouac a remarqué l’erreur et suggéré que ça ferait un bon titre (Oliver Harris, 2003). La version courante est doublement erronée : mauvaise personne et mauvais texte source.
Ginsberg et Orlovsky restent environ deux mois et demi. Orlovsky écrit à son frère Lafcadio le 18 avril 1957 : « You know how strange the streets of Mexico City are, here it’s far more stranger. » Ginsberg revient à Tanger à l’été 1961 pour un « été psychédélique ».
Genet : entre l’océan et la prison
Le plus grand écrivain français du XXe siècle est enterré au Maroc. Pas à Paris. Pas à Tanger. À Larache, entre l’océan et une prison.
Un pyjama au Minzah
Jean Genet fréquente le Maroc dès 1955 — relations documentées avec Abdallah Bentaga, funambule, qui se suicidera en 1964. C’est Mohamed Choukri qui le rencontre un jour dans une rue de Tanger, en 1968 : « Vous êtes Monsieur Genet, n’est-ce pas ? » — « Qui êtes-vous ? » — « Un écrivain marocain. » — « Enchanté. »
Son mode de vie tangérois : Hôtel El Minzah, pyjama toute la journée, lecture, Gitane, Nembutal, Café de Paris, Café Central, Petit Socco. Il dit : « I stay at the Minzah or the Hilton because I like to see elegant people waiting on a filthy cur like me » (Choukri, Jean Genet in Tangier, traduit par Bowles, Ecco Press, 1974, introduction de Burroughs).
Pourquoi Larache
Genet meurt le 15 avril 1986 à Paris (cancer de la gorge ; cause immédiate probable : chute dans sa chambre du Jack’s Hotel, 13e arrondissement). Il est enterré au Vieux Cimetière espagnol de Larache. La raison principale : Mohamed El Katrani, son compagnon, originaire d’un douar près de Sefrou (fabula.org). Genet l’avait rencontré alors qu’El Katrani était sans-abri à Tanger, l’avait emmené à Paris, et lui avait fait construire une maison à Larache (Edmund White, biographie, 1993) — d’où l’on voyait la tombe.
El Katrani meurt environ un an après Genet, vers 1987, dans un « accident » (certaines sources suggèrent un geste délibéré). La tombe de Genet est la seule du cimetière sans croix — un cénotaphe de style marocain orienté vers La Mecque. L’ancien bagnard français, entre l’océan et une prison. Juan Goytisolo a été enterré dans le même cimetière en 2017.
Paradoxe littéraire : malgré ses années au Maroc, Genet n’a jamais écrit directement sur Tanger (Guillaume de Sardes). Son dernier ouvrage, Un captif amoureux (1986, posthume), sur les fedayins palestiniens et les Black Panthers, a été largement rédigé à Larache vers 1983-1984.
Tennessee Williams : du Petit Socco au désenchantement
Première visite en décembre 1948/janvier 1949, avec Paul Bowles et Frank Merlo. Inscription d’un exemplaire de One Arm offert à Bowles : « To Paul and Morocco — With Love, Tennessee » (Sawyer-Lauçanno, An Invisible Spectator, pp. 280-281).
Retour en 1954 : villa sur la Montana Vieja. Au Petit Socco — Café Fuentes, Café Central — il écrit une partie de Camino Real, pièce dont les didascalies décrivent un port rappelant « Tangiers, Havana, Casablanca, or New Orleans ».
La relation Bowles-Williams est musicale : Bowles a composé la musique de scène de The Glass Menagerie (1944), Summer and Smoke (1948), Sweet Bird of Youth (1959), The Milk Train Doesn’t Stop Here Anymore (1962), et le cycle de mélodies Blue Mountain Ballads (1946, textes de Williams, édité par G. Schirmer).
Été 1973 — le dernier séjour, documenté par Choukri dans Tennessee Williams in Tangier (Cadmus Editions, 1979, traduit par Bowles, tirage de 200 exemplaires signés). Williams, en plein « stoned age », est un homme vieillissant, aux sautes d’humeur violentes. L’anecdote de la poste : Williams doit expliquer pourquoi le nom sur son passeport (Thomas Lanier Williams) diffère de celui sur son colis (Tennessee). Son Playboy, contenant son propre article, est confisqué. Les douaniers n’en rendent que les pages de texte. Un fonctionnaire demande à Choukri : « A-t-il la maladie ? » Choukri refuse de traduire. Williams explose et quitte le pays onze jours plus tard.
Bowles, après le départ de Williams : quand Truman Capote arriva, « We did not lack for entertainment at mealtimes. »
Clarification : Mohamed Mrabet (conteur, né vers 1936, longtemps associé à Bowles qui a traduit ses récits oraux) et Mohamed El Katrani (compagnon de Genet) sont deux personnes distinctes, souvent confondues dans les récits sur le Tanger littéraire. Mrabet détestait Genet.
Gysin, Brian Jones et la connexion Jajouka
En juillet 1950, lors d’un festival soufi près de Sidi Kacem avec Bowles, Brion Gysin est envoûté par des musiciens. Il ouvre avec Mohamed Hamri le restaurant Les 1001 Nuits vers 1954 (dans une aile du Palais Menebhi, quartier du Marshan), avec des équipes de musiciens de Jajouka en rotation, acrobates et cracheurs de feu. Le restaurant ferme en 1958.
En 1968, Gysin amène Brian Jones (Rolling Stones) à Jajouka. Jones enregistre les musiciens avec un magnétophone Uher portable. Sa mort le 3 juillet 1969, neuf mois après l’enregistrement. L’album Brian Jones Presents the Pipes of Pan at Joujouka (8 octobre 1971, Rolling Stones Records) est le premier disque du label. En 1989, les Rolling Stones enregistrent « Continental Drift » avec les Maîtres Musiciens de Jajouka dirigés par Bachir Attar pour l’album Steel Wheels, à Tanger.
Choukri retourne le miroir
Mohamed Choukri (1935-2003), né dans le Rif, illettré jusqu’à 20 ans, auteur de Le Pain nu (الخبز الحافي — traduit par Bowles en 1973, interdit au Maroc de 1983 à 2000), offre le contrepoint indispensable à toute cette histoire.
Dans Paul Bowles in Tangier (reproduit dans Lapham’s Quarterly), Choukri écrit : « Many Westerners and Americans say that Tangier without Paul Bowles wouldn’t be Tangier. But which Tangier are they speaking of? […] They forget that it was Tangier that created and adopted them, and that precious few of them did anything to enhance its literary and artistic reputation. »
Et plus directement : « Paul Bowles loves Morocco, but does not really like Moroccans. »
Un article du NYRB (Lindsey, « Mohamed Choukri’s Unromantic Tangier », juin 2025) souligne que les libertés dont jouissaient les expatriés « were not available to most of its Arab population, whom the foreigners often looked down on with casual racism ».
C’est le correctif marocain indispensable. Le Tanger littéraire tel qu’il est raconté en Occident est un Tanger de privilégiés — des hommes blancs, souvent fortunés, qui profitent d’un vide juridique pour vivre des libertés que leur propre pays leur refuse. Choukri, illettré jusqu’à 20 ans, Rifain, censuré dans son propre pays, est plus légitime que n’importe quel biographe new-yorkais pour dire qui a créé qui.
Et aujourd’hui ?
Le Tanger littéraire comme tourisme
Les lieux existent toujours. L’aile Paul Bowles au TALIM (agrandie en 2010) abrite effets personnels, manuscrits, enregistrements de 1959. L’Hôtel El Muniria affiche toujours la chambre n°9 et les photos au Tanger Inn. La Librairie des Colonnes (54 boulevard Pasteur, fondée 1949 par la famille Gérofi), sauvée par Pierre Bergé en 2009, rouverte le 16 décembre 2010, propose environ 8 000 titres en quatre langues. Le Café Hafa (fondé 1921 par Mohamed Aloush, quartier du Marshan), avec ses terrasses étagées face au Détroit, est quasi inchangé depuis un siècle.
Mais aucune étude académique n’a quantifié l’impact économique du tourisme littéraire sur Tanger (Shoemake, Tangier: A Literary Guide for Travellers, I.B. Tauris). Et la tombe de Genet à Larache, dans le Vieux Cimetière espagnol, face à l’Atlantique, continue d’attirer les visiteurs — pas ceux des circuits touristiques classiques, mais les lecteurs, les curieux, ceux qui ont compris qu’un ancien bagnard français avait choisi ce lieu pour l’éternité.
Les autres figures du Tanger littéraire mériteraient chacune un chapitre : Truman Capote, Francis Bacon qui peignait dans son appartement du Marshan, Henri Matisse qui avait peint à Tanger dès 1912 (Hôtel Villa de France — bien avant la Zone Internationale), Juan Goytisolo résident de longue durée, enterré à Larache en 2017 à côté de Genet. Et Mohamed Choukri lui-même, dont Le Pain nu — le récit d’un enfant rifain affamé, illettré, violent — est l’un des livres marocains les plus traduits au monde. Interdit au Maroc pendant 17 ans. Traduit par l’Américain qui, selon Choukri, n’aimait pas les Marocains. L’ironie est complète.
Ce que cette histoire dit aux MRE
Si tu es MRE de 2e ou 3e génération, comme Amina, 30 ans, à Lyon, cette histoire te parle d’un Maroc que tu ne connais peut-être pas. Un Maroc qui a créé le Tanger littéraire — pas l’inverse. La ville existait avant Bowles, avant Burroughs, avant les Beats. Elle existait avec ses musiciens, ses conteurs, ses rues, ses cafés. Ce sont les écrivains occidentaux qui avaient besoin de Tanger, pas Tanger qui avait besoin d’eux. Choukri l’a dit mieux que personne.
Pour Ismaël, 25 ans, métis franco-marocain de Marseille, la leçon est peut-être celle-ci : le Maroc a toujours été un aimant culturel. Pas parce qu’il était exotique — mais parce qu’il offrait quelque chose que l’Occident ne pouvait pas offrir. Cette porosité, cette capacité d’accueil, c’est ce que la diaspora porte en elle quand elle navigue entre deux mondes.
Les enregistrements de Bowles sont le legs le plus concret. Un Américain a sauvé ce que le Maroc n’a pas archivé — musique berbère, gnawa, séfarade. Nommé au Grammy 60 ans plus tard. Le coffret Dust-to-Digital de 2016 est accessible. Écoute-le. Ce sont les voix de tes ancêtres, capturées par un étranger qui avait compris leur valeur avant tout le monde.
Et puis il y a le journal de Kerouac. « Bila Kayf ». Un Américain qui n’a jamais compris le Maroc a choisi, pour titrer ses pages de désespoir tangérois, une expression qui contient peut-être la plus grande sagesse de la philosophie islamique : accepter le mystère sans chercher à l’expliquer. Kerouac cherchait le satori bouddhiste à travers l’Amérique. Il ne savait pas que le concept qu’il cherchait existait en arabe depuis le IXe siècle, et qu’il l’avait trouvé sans le savoir — à Tanger, la ville qu’il détestait.
Pour aller plus loin
- Tanger internationale : 8 nations, 85 banques, la ville la plus folle du XXe siècle
- Hendrix, Jajouka et les musiciens du Maroc : la transe qui a changé le rock
- Juifs du Maroc : mille ans de coexistence et d’exil
- Transferts d’argent vers le Maroc : le guide complet MRE
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Kerouac a détesté le Maroc. Mais le titre de son journal tangérois — بلا كيف, « sans demander comment » — est plus marocain que tout ce qu’il a jamais écrit. Et Choukri a eu le dernier mot : « Bowles aime le Maroc, mais n’aime pas les Marocains. » Lis l’article : https://moriginals.org/culture/beat-generation-tanger-burroughs-bowles-kerouac/
Questions fréquentes
Bowles était écrivain ou musicien ?
Les deux. Compositeur d'abord (élève d'Aaron Copland, musique de The Glass Menagerie de Tennessee Williams, 1944), écrivain ensuite (The Sheltering Sky, 1949), et ethnomusicologue de fait avec ses 250 enregistrements de musique marocaine pour la Library of Congress en 1959, nommés au Grammy 2017.
On peut encore visiter la chambre de Burroughs à Tanger ?
L'Hôtel El Muniria existe toujours au 1 rue Magellan. La chambre n°9 est celle de Burroughs (Qantara.de, NYRB 2019). Le bar attenant, le Tanger Inn, affiche des photos d'époque. L'Immeuble Itesa de Bowles porte une plaque commémorative. La Librairie des Colonnes (54 boulevard Pasteur) et le Café Hafa (fondé 1921) sont d'autres étapes.
Pourquoi Genet est enterré à Larache et pas à Paris ?
Genet avait choisi ce lieu de son vivant. La raison principale est Mohamed El Katrani, son compagnon marocain, à qui il avait fait construire une maison à Larache avec vue sur le cimetière. Sa tombe est la seule sans croix — un cénotaphe orienté vers La Mecque, entre l'océan et une prison (Edmund White, biographie, 1993).
Kerouac est resté combien de temps à Tanger ?
Cinq à six semaines, de fin février à début avril 1957. Il a détesté. Son journal tangérois s'intitule 'Bila Kayf' (بلا كيف, 'sans demander comment') — expression de la théologie ash'arite. Manuscrit inédit, conservé à la Berg Collection, NYPL (Maher Jr., 2004).
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Yazid El-Wali
Fondateur de Moriginals. Formation en gestion des instruments financiers, programme Goldman Sachs "10,000 Small Businesses" (ESSEC). Ancien banquier et expert-comptable, fondateur de plusieurs CFA en France.