Mourad Reis : le pirate néerlandais devenu gouverneur du Maroc
Jan Janszoon de Haarlem, converti en Mourad Reis, devint amiral de Salé. Son fils Anthony fonda la lignée des Vanderbilt. L'histoire vraie.
Mourad Reis : le pirate néerlandais devenu gouverneur du Maroc
30 décembre 1640, port de Safi. Un vieil homme en turban, assis sur des coussins de satin au milieu de 18 serviteurs, monte à bord d’un navire hollandais. Dans la cabine de l’ambassadeur, une femme de 32 ans l’attend. Elle s’appelle Lysbeth. C’est sa fille. Il ne l’a pas vue depuis vingt ans. « Quand le père vit sa fille, ils se mirent tous deux à pleurer » (Adriaen Matham, journal de voyage, 1640-1642).
L’homme s’appelle Jan Janszoon van Haarlem. En Europe, il est connu sous le nom de Mourad Reis — l’amiral de la république pirate de Salé, le cauchemar de l’Atlantique. Il a terrorisé l’Islande, ravagé Baltimore en Irlande, fait trembler les Cornouailles. Son fils, né à Salé, fondera à New York la lignée qui produira les Vanderbilt — la plus grande fortune de l’Amérique du XIXe siècle.
Et cette scène de retrouvailles à Safi, c’est le seul moment où un témoin oculaire l’a vu en personne. Le seul témoignage direct sur l’homme derrière le mythe.
De Haarlem à la Barbarie
Jan Janszoon naît vers 1570 à Haarlem, en Hollande. Aucun acte de baptême n’existe. La date est une estimation basée sur son mariage avec Soutgen Caves le 19 janvier 1603, enregistré dans les registres de l’Église réformée de Haarlem. Trois filles naissent : Maria (1603), Lysbeth (1608), Trijn (1610).
Janszoon est corsaire — avec des lettres de marque néerlandaises contre l’Espagne, pendant la Guerre de Quatre-Vingts Ans. La Trêve de Douze Ans signée en 1609 le prive de légitimité légale. Il poursuit ses activités depuis La Rochelle (Vrijman, Kaapvaart en zeeroverij, 1938). Durant cette période, il noue une relation avec une femme à Carthagène en Espagne. Deux fils naissent : Abraham (vers 1602) et Anthony (vers 1607). Le nom « Margarita » attribué à cette femme dans la littérature généalogique en ligne n’a aucune source primaire — fabrication des plateformes comme Geni.
L’été 1618, la bascule. Janszoon est capturé à Lanzarote par des corsaires algériens (Peter Lehr, Pirates: A New History, Yale UP, 2019, p. 111). Il est récupéré par Süleyman Reis — né Ivan Dirkie de Veenboer, de Hoorn — un autre renégat néerlandais devenu amiral d’Alger. Janszoon se convertit à l’islam. Il prend le nom de Mourad Reis.
La seule preuve d’archives attestant formellement son identité dans le monde corsaire est une déposition notariale de Willem Hillbrantsz, charpentier de 72 ans, devant le notaire Laurens Baert à Haarlem, le 9 octobre 1665. Hillbrantsz déclare l’avoir vu à Alger en 1620 « portant un turban, agissant comme contremaître exécutif de l’amiral Slimmewes d’Alger ». Document transcrit par Cor Snabel et publié avec images de l’original sur WikiTree.
Amiral de Salé : le titre qui fait débat
Après la mort de Süleyman Reis au combat le 10 octobre 1620 — et non 1619 comme l’affirme Wikipedia — Janszoon se déplace vers Salé. Il est élu chef de la communauté pirate par un conseil de 14 capitaines corsaires (Peter Lamborn Wilson, Pirate Utopias, 1995, p. 97 — source unique pour ce chiffre).
Son titre exact fait débat parmi les historiens. Wilson le qualifie de « Président ». Les sources populaires parlent de « Grand Amiral ». Adam Nichols, professeur émérite à l’Université du Maryland et spécialiste de la question, propose l’interprétation la plus nuancée : amiral au sens de maître du port, douanier et collecteur d’impôts — un rôle administratif autant que militaire. Vers 1624, le sultan saadien Zidan Abu Maali reconnaît formellement cette position en le nommant gouverneur cérémoniel (Wilson, p. 98).
En 1622, Janszoon mouille audacieusement à Veere, en Zélande, sous pavillon marocain, revendiquant l’immunité diplomatique. Sa première femme Soutgen et ses filles sont amenées pour le supplier de rester. Il refuse. Il est Mourad Reis maintenant. La scène est rapportée par tous les spécialistes, même si la source primaire exacte — attribuée à un certain « Simon de Vries » — n’a pas été vérifiée.
Capture par Malte et gouverneur d’Oualidia
Vers 1635, Janszoon est capturé par les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean — les Chevaliers de Malte. Toutes les sources secondaires rapportent cinq ans de détention. Le lieu — « Fort Sant’Angelo » — n’est spécifié dans aucune source primaire consultée. L.C. Vrijman (1938) émet même des réserves sur l’ensemble de l’épisode. La libération est attribuée à un raid du Dey de Tunis vers 1640. Les archives de l’Ordre de Malte, conservées à la Bibliothèque nationale de La Valette (fonds Tribunal Armamentorum), n’ont jamais été consultées spécifiquement pour Janszoon — c’est la piste de recherche inexploitée la plus prometteuse.
Libéré, Janszoon est nommé gouverneur de la forteresse d’Oualidia — construite en 1634 par El Oualid ibn Zaydan, fils du sultan Zidan Abu Maali. C’est là que le journal de Matham le retrouve en décembre 1640 : un notable vieillissant mais dignement installé, avec 18 serviteurs et assez d’autorité pour faire libérer un équipage hollandais retenu en otage en payant 19 pièces de huit.
Le vrai du faux
Le mythe : « Mourad Reis était le premier président de la République de Salé. »
La réalité : La République de Salé fut proclamée en avril 1627. Janszoon a quitté Salé fin 1627 pour Alger. Chronologiquement, il ne peut pas avoir été « président » d’un État qui n’existait pas quand il exerçait le pouvoir. Le titre est répété partout en ligne mais aucune source primaire ne le confirme. Son rôle réel : amiral nommé par le sultan, puis élu par les corsaires — avant la proclamation d’indépendance.
Le raid islandais : quand Salé a frappé le bout du monde
L’été 1627 reste l’épisode le plus spectaculaire de la course salétine. L’historien islandais Þorsteinn Helgason (The Corsairs’ Longest Voyage, Brill, 2018) a établi la distinction fondamentale que la plupart des sources ignorent : il y eut deux flottes distinctes, pas une seule.
La flotte de Salé — commandée par Janszoon
Un seul navire attaque Grindavík le 20 juin 1627, sur la côte sud-ouest de l’Islande. 12 à 15 Islandais capturés, plus des Danois et Néerlandais — environ 30 captifs au total. Deux personnes tuées. Janszoon tente ensuite Bessastaðir, siège du gouverneur danois, mais il est repoussé. Les captifs sont vendus au marché de Salé.
La flotte d’Alger — commandée par « Mórað Flaming »
Un autre renégat néerlandais, identifié dans le recueil islandais Tyrkjaránið á Íslandi 1627 (publié 1906-1909), mène deux à trois navires depuis Alger. Du 5 au 13 juillet : les fjords de l’Est — 110 captifs, 9 tués. Du 16 au 19 juillet : les îles Vestmann — 234 captifs, 34 tués, dont le pasteur Jón Þorsteinsson, « Jón le Martyr ».
Le bilan total — environ 400 captifs — est systématiquement attribué à « Mourad Reis » et à « Salé ». C’est faux. Janszoon ne commandait qu’un navire sur les quatre ou cinq impliqués. Le raid le plus meurtrier venait d’Alger.
Le pasteur Ólafur Egilsson (1564-1639), capturé à Vestmannaeyjar, rédigea le Reisubók vers 1628 — un récit de captivité qui circula en manuscrit pendant des siècles. La traduction anglaise, The Travels of Reverend Ólafur Egilsson, fut publiée en 2016 par Karl Smári Hreinsson et Adam Nichols (Catholic University of America Press) — et non en 2008 comme l’affirme Wikipedia.
Les rachats de captifs furent lents et partiels. Premier rachat en juin 1636 : 34 personnes quittent Alger, 6 ou 7 meurent en route, 27 arrivent en Islande. Second rachat en 1645 : 8 personnes. Total libérés : environ 50. Le rapport de Klaus Eyjólfsson, Lögsagnari dépêché sur les lieux environ un mois après les faits, reste le document le plus fiable pour les chiffres des Vestmannaeyjar.
Les Islandais appellent l’événement Tyrkjaránið — « le raid des Turcs ». Tout ce qui venait d’Afrique du Nord était « turc » à leurs yeux. Tu reconnais le réflexe : « Arabe » pour désigner tout le monde, de l’Atlantique au Golfe.
De l’esclavage à Hallgrímskirkja
L’onde de choc du raid islandais ne s’est pas éteinte en 1627. Elle a produit une chaîne causale improbable qui mène jusqu’à la plus grande église d’Islande.
Guðríður Símonardóttir (1598-1682), épouse d’un pêcheur des Vestmannaeyjar, est capturée lors de l’attaque algérienne avec son jeune fils. Une lettre d’elle a survécu en copie partielle — le manuscrit AM 247 4to — seule lettre conservée d’une femme islandaise captive.
Rachetée en juin 1636 avec 33 autres captifs (27 arriveront vivants en Islande), elle arrive à Copenhague. Hallgrímur Pétursson, étudiant en théologie de 22 ans, est chargé de rééduquer les anciens captifs. Ils tombent amoureux. Elle tombe enceinte — un scandale documenté dans les correspondances de l’époque.
De retour en Islande au printemps 1637, Guðríður apprend que son premier mari s’est noyé six mois plus tôt. Mariage avec Hallgrímur en 1638. Ordination en 1644. Et entre 1656 et mai 1659, Hallgrímur compose les Passíusálmar — 50 hymnes sur la Passion du Christ, l’œuvre littéraire et religieuse la plus aimée d’Islande, encore chantée chaque Carême.
Hallgrímskirkja, consacrée à Reykjavík le 26 octobre 1986. Ses trois plus grandes cloches s’appellent Hallgrímur, Guðríður et Steinunn — leur fille morte jeune (confirmé par le site officiel hallgrimskirkja.is).
Sans le raid de 1627, pas de capture de Guðríður. Pas de rachat à Copenhague. Pas de romance avec Hallgrímur. Pas de Passíusálmar. Pas de Hallgrímskirkja. Les trois cloches de la plus grande église d’Islande portent les noms d’une femme capturée par des corsaires partis du Maroc.
La terreur de l’Atlantique : Plymouth, Lundy, Baltimore
Avant l’Islande et l’Irlande, Mourad Reis opérait plus près de chez lui — mais suffisamment loin pour terroriser l’Angleterre.
Plymouth et la pétition des 2 000 épouses
En 1625, Thomas Ceely, maire de Plymouth, écrit au Conseil privé une lettre alarmée : 27 navires saisis dans la région, 80 marins enlevés à Looe (TNA: PRO SP 16/5, f. 36). Les juges de Cornouailles rapportent « 1 000 marins en une année » capturés — un chiffre qui concerne les Cornouailles en général, pas Plymouth seule.
En mars 1626, une pétition extraordinaire parvient au duc de Buckingham, Amiral de la Flotte — pas au Parlement comme on le lit parfois. Elle mentionne « almost 2,000 poor Mariners now remaining most miserable captives in Sally [Salé] in Barbary » (Nabil Matar, Explorations in Renaissance Culture 23, 1997, pp. 111-128). Deux mille épouses de marins qui prennent la plume pour supplier qu’on rachète leurs maris. Salé. Pas Alger. Pas Tunis. La petite république pirate de l’embouchure du Bouregreg.
L’île de Lundy
L’île de Lundy, au large du Devon dans le canal de Bristol, servit de base saisonnière aux corsaires entre 1625 et 1635. La tradition parle d’une « occupation de cinq ans » — une exagération. Sevket Akyildiz (SOAS) a montré que des activités anglaises sur Lundy pendant cette période — Bevil Grenville y construisait un dock en 1631, une offre d’achat fut faite en 1630 — contredisent un contrôle corsaire continu. Utilisation temporaire, oui. Occupation permanente, non.
Le sac de Baltimore
20 juin 1631, deux heures du matin. Des corsaires débarquent à Baltimore, petit village de pêcheurs dans le comté de Cork en Irlande. Mourad Reis commande personnellement l’opération — depuis Alger cette fois. Il a quitté la République du Bouregreg fin 1627.
Le bilan est glaçant. Lettre du maire à Sir William Hull, Deputy Vice Admiral of Munster : « they have carried away of our townspeople, men, women and children, one hundred and eleven, and two more are slain. » L’énumération officielle dans les Calendar of State Papers Ireland compte 107 personnes : 20 hommes, 33 femmes, 54 enfants.
Les corsaires arrivent le soir du 19 juin par la mer. L’attaque terrestre débute vers 2h du matin. Le consul anglais James Frizell confirme l’arrivée à Alger de 89 femmes et enfants et 20 hommes (lettre du 10 août 1631). En février 1634, Frizell rapporte le bilan définitif : « Of 109 persons taken from Baltamore… here remaining now are 70 persons only to be ransomed, 40 being dead and turned Turks, perforce. » Quarante personnes mortes ou converties de force en trois ans.
Sur les 107 personnes capturées, seules 2 furent libérées — quinze ans plus tard. En septembre 1646, Edmund Cason rachète Joan Broadbroke (150 dollars/pesos) et Ellen Hawkins (86 dollars). Source primaire : Cason, A Relation of the whole proceedings concerning the redemption of the captives in Argier and Tunis (Londres, 1647). Deux sur cent sept.
John Hackett, capitaine de pêche de Dungarvan, avait guidé les corsaires vers Baltimore plutôt que Kinsale — la cible initiale. Hackett fut jugé et condamné à mort aux assises de Cork. La tradition populaire parle d’une pendaison « depuis la falaise surplombant le village » — en réalité, l’exécution eut probablement lieu à Cork même. Les sources sont dans les State Papers.
D’un pirate de Salé aux Vanderbilt : la lignée américaine
Le fils de Mourad Reis allait fonder, sans le savoir, une dynastie américaine.
Anthony Janszoon van Salee (vers 1607 - mars 1676), surnommé « Anthony le Turc » dans les archives coloniales de la Nouvelle-Amsterdam, est probablement le fils de Jan Janszoon. La connexion repose sur un faisceau d’indices convergents : le patronyme « Janszoon » (fils de Jan), le toponyme « van Salee » (de Salé), sa fortune considérable, la présence de son frère Abraham. Mais aucun document primaire unique ne nomme explicitement Janszoon comme père d’Anthony. Le seul document contemporain est son permis de mariage à Amsterdam (15 décembre 1629) qui le décrit comme « marin de Carthagène » sans nommer ses parents. Les travaux de Leo Hershkowitz (« The Troublesome Turk », New York History, 1965) et Hazel Van Dyke Roberts (NYGBR, 1972) restent les références académiques clés.
La chaîne généalogique vers les Vanderbilt est documentée et confirmée par la New England Historic Genealogical Society (Christopher C. Child, 2022) : Anthony → sa fille Annica (mariée à Thomas Southard avant décembre 1653) → Abigail Southard → Jacob Spragg → Mary Spragg → Jacob Van Der Bilt → Cornelius Vanderbilt Sr. → Commodore Cornelius Vanderbilt (1794-1877), fondateur de la plus grande fortune américaine du XIXe siècle.
Par extension, Anderson Cooper — fils de Gloria Vanderbilt — en descend.
La connexion au président Warren G. Harding passe par une autre fille d’Anthony, Sara, mariée à John Emans de Gravesend (Gary Boyd Roberts, Ancestors of American Presidents, NEHGS, 2009).
Le vrai du faux
Le mythe : « Humphrey Bogart et Jackie Kennedy descendent aussi d’un pirate marocain. »
La réalité : Cette affirmation provient d’une seule source non professionnelle — Mario de Valdes y Cocom, historien autodidacte bélizien, via une page PBS FRONTLINE. Christopher Child du NEHGS a vérifié et réfuté les deux liens en 2022 : Bogart avait de nombreux ancêtres à New York, mais aucun ne remonte aux Van Salee. Kennedy avait une quasi-totalité d’ancêtres anglais, irlandais ou français. David Hackett Fischer a malheureusement repris ces affirmations sans vérification dans African Founders (Simon & Schuster, 2022). Vanderbilt et Harding : confirmés. Bogart et Kennedy : zéro.
Un grand-père, deux Amériques
L’histoire la plus extraordinaire de cette lignée n’est pas les Vanderbilt. C’est la divergence.
Anthony Janszoon eut quatre filles, toutes mariées à des colons néerlandais blancs. Leur descendance mène à l’élite blanche américaine : les Vanderbilt, le président Harding, Anderson Cooper.
Son frère Abraham, qualifié de « mulâtre » dans les archives coloniales, épousa une femme noire nommée Fortuyn. Sa descendance mène aux communautés afro-américaines — dont le Dr. John Van Surly DeGrasse, admis le 24 août 1854 à la Massachusetts Medical Society, premier médecin afro-américain dans une société médicale aux États-Unis (Henry B. Hoff, NYGBR, 1990). Et des vétérans du 54e régiment d’infanterie du Massachusetts — le régiment du film Glory — sont liés par alliance à cette lignée.
Même grand-père pirate à Salé. L’un produit les Vanderbilt. L’autre, le premier médecin noir d’Amérique. L’histoire des races aux États-Unis résumée en une famille.
Des vétérans du 54e régiment sont liés à cette lignée par alliance : le Lieutenant Peter Vogelsang Jr., époux de Theodocia DeGrasse, fut blessé à Fort Wagner en 1863 — la bataille du film Glory. Du corsaire de Salé au champ de bataille de la guerre civile américaine, en passant par les salons dorés des Vanderbilt. Tout ça en six générations.
Si tu cherches un symbole de la complexité du Maroc comme carrefour, en voilà un : un Hollandais converti à l’islam, devenu gouverneur d’une forteresse marocaine, dont les petits-enfants se retrouvent de chaque côté de la plus grande fracture de l’histoire américaine.
Le journal de Matham : seule fenêtre sur l’homme
Adriaen Matham (vers 1599-1660), peintre et graveur de Haarlem, apparaît comme enseigne dans le Banquet des officiers de la garde civique de Saint-Adrien (1627) de Frans Hals, visible au Frans Hals Museum. Son journal de voyage au Maroc (1640-1642), publié pour la première fois par Ferdinand Heller von Hellwald (Martinus Nijhoff, La Haye, 1866, disponible sur Gallica), est le seul témoignage oculaire sur Mourad Reis.
La séquence des retrouvailles, le 30 décembre 1640 :
- Deux lettres de Janszoon arrivent depuis « Muladie » (Oualidia), invitant chaleureusement sa fille Lysbeth. Il envoie des serviteurs et des rafraîchissements.
- Lysbeth refuse de voyager par voie terrestre — crainte des dangers « surtout pour les femmes ».
- Janszoon voyage d’Oualidia à Safi avec 18 serviteurs. Il monte à bord du navire hollandais Gelderlandt.
- La scène : « assis confortablement dans la barque sur un tapis et des coussins de satin, ses serviteurs autour de lui. »
- Dans la cabine de l’ambassadeur, les retrouvailles. « Quand le père vit sa fille, ils se mirent tous deux à pleurer. »
Le lendemain, Lysbeth « en avait assez des gens et du pays » mais part quand même avec son père pour Oualidia. Elle restera jusqu’en août 1641 — dernier témoignage documenté de Janszoon vivant.
Un détail révélateur : le jour de son arrivée, des Maures retiennent l’équipage hollandais en otage à terre. Janszoon intervient et paie 19 pièces de huit de sa poche pour les libérer. À soixante-dix ans passés, il a encore l’autorité — et les moyens — de régler les problèmes.
L’expression « vieil homme faible et décrépit » (feeble old man), omniprésente dans les sources secondaires et sur Wikipedia, ne figure nulle part dans le texte de Matham. C’est un ajout éditorial non sourcé, propagé en cascade d’une page Wikipedia à l’autre. Le seul témoin qui l’a vu en personne décrit un notable installé dans sa dignité, entouré de serviteurs, capable d’intervenir sur les affaires locales.
Jacob Arissen, identifié dans le journal comme beau-frère de Lysbeth, était marié à Trijn Jans — la troisième fille de Janszoon, née en 1610 à Haarlem. L’homme qui avait abandonné sa famille hollandaise vingt ans plus tôt retrouvait non seulement sa fille mais aussi son gendre néerlandais.
Et aujourd’hui ?
La forteresse d’Oualidia — construite en 1634 par El Oualid ibn Zaydan, dont la ville tire son nom — existe encore. C’est là que Mourad Reis a passé ses dernières années documentées. On ne sait ni quand ni où il est mort. Le « c. 1641 » des encyclopédies est un terminus post quem, pas une date documentée.
L’histoire de Jan Janszoon est l’histoire d’une identité multiple : Hollandais, corsaire, musulman, amiral, gouverneur, père absent. Il a vécu entre Haarlem et Salé, entre l’Atlantique et la Méditerranée, entre le christianisme et l’islam. Ses choix ont eu des conséquences qui se déploient encore — dans les registres généalogiques de la NEHGS, dans les cloches de Hallgrímskirkja, dans le nom « Van Der Bilt ».
Pour la diaspora marocaine, cette histoire rappelle une vérité que la République de Salé incarnait déjà : le Maroc a toujours été un carrefour. Pas une forteresse, pas un cul-de-sac — un nœud de routes, de langues, de conversions, de métissages. Un Hollandais pouvait devenir gouverneur. Un fils de Salé pouvait fonder une dynastie à Manhattan. Les deux lignées de ce même grand-père allaient se retrouver de chaque côté de la ligne de couleur américaine — prouvant que la race est une construction, pas une biologie.
Le parcours de Janszoon ressemble à celui de beaucoup de MRE, en version extrême : l’exil forcé, la réinvention identitaire, les enfants qui grandissent entre deux mondes, la famille éclatée entre les pays. Lysbeth a traversé un océan pour retrouver son père dans un port marocain. Vingt ans de silence, un voyage de trois mois, et des larmes dans une cabine de bateau. Combien de MRE reconnaissent cette scène — les retrouvailles au bled après des années, l’émotion qui submerge malgré la distance ?
La différence, c’est que les retrouvailles de Janszoon et Lysbeth sont documentées dans un journal de bord du XVIIe siècle, publié sur Gallica, vérifiable par n’importe qui. L’histoire n’est pas un mythe. C’est de l’archive.
Les archives de l’Ordre de Malte à La Valette n’ont jamais été consultées pour Janszoon. Les chroniques arabes de la période — al-Ifrani, al-Nasiri — couvrent cette époque mais aucun passage citant « Mourad Reis » n’a été identifié. La thèse de Leïla Maziane sur Salé au XVIIe siècle reste la piste la plus prometteuse. Cette histoire n’est pas close — elle attend encore ses chercheurs.
Le journal de Matham est aussi publié par Henry de Castries dans Les sources inédites de l’histoire du Maroc — Pays-Bas, Première Série (Dynastie Saadienne), Tome III, p. 588. Les six tomes de la sous-série Pays-Bas (1906-1923) sont numérisés sur Gallica. Tout est accessible. Tout est vérifiable. Cette histoire ne tient pas sur des légendes — elle tient sur des archives.
En attendant, sache que la plus grande fortune de l’histoire américaine est née à l’embouchure du Bouregreg. Et que les trois cloches de la plus grande église d’Islande sonnent au nom d’une femme capturée par un corsaire parti de chez toi.
Pour aller plus loin
- Les corsaires de Salé : la république pirate qui terrorisait l’Europe
- Robinson Crusoe, Thomas Pellow et le million d’Européens captifs au Maroc
- Tanger internationale : la ville qui n’appartenait à personne
- Dynasties impériales : Almoravides, Almohades et Mérinides
- Transferts d’argent vers le Maroc : comparatif complet pour MRE
Partage cette histoire
Un pirate hollandais devenu gouverneur du Maroc. Son fils a fondé la lignée des Vanderbilt — la plus grande fortune d’Amérique. Et les trois cloches de la plus grande église d’Islande portent le nom d’une femme capturée par ses corsaires. Lis l’article : https://moriginals.org/articles/mourad-reis-pirate-neerlandais-gouverneur-maroc
Questions fréquentes
C'est vrai que les Vanderbilt descendent d'un pirate marocain ?
Oui. Anthony Janszoon van Salee, fils du corsaire Jan Janszoon / Mourad Reis, est arrivé à New York vers 1630. Sa descendance vers le Commodore Cornelius Vanderbilt (1794-1877) a été confirmée par la New England Historic Genealogical Society en 2022.
Humphrey Bogart aussi ?
Non. Cette affirmation provient d'une seule source non professionnelle (Mario de Valdes y Cocom, PBS FRONTLINE). Christopher Child du NEHGS a vérifié et réfuté le lien en 2022. Pareil pour Jackie Kennedy.
Mourad Reis a vraiment attaqué l'Islande ?
Oui, en juin 1627. Mais il n'a commandé que la première flotte (attaque de Grindavík, environ 30 captifs). La seconde attaque — les îles Vestmann, 234 captifs, 34 tués — était commandée par un autre renégat parti d'Alger (Helgason, Brill, 2018).
Articles du meme theme
Ahmad al-Mansour : sucre, or, Shakespeare et Tombouctou
Un ambassadeur marocain a peut-être inspiré Othello. Le sucre du Souss s'échangeait contre du marbre italien. L'histoire vraie d'Ahmad al-Mansour.
Al Quaraouiyine : la plus vieille université du monde ?
Al Quaraouiyine, plus vieille université du monde ? Fatima al-Fihri, légende ou réalité ? Bibliothèque, manuscrits, Sijilmassa : la vraie histoire.
Amazighs : alphabet interdit, reines guerrières et Coran en tamazight
Tifinagh sauvé par les femmes, Dihya face aux armées arabes, Barghawata et leur Coran berbère de 80 sourates : l'histoire amazighe sourcée.
Yazid El-Wali
Fondateur de Moriginals. Formation en gestion des instruments financiers, programme Goldman Sachs "10,000 Small Businesses" (ESSEC). Ancien banquier et expert-comptable, fondateur de plusieurs CFA en France.