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Moussa est Sénégalais. Il vit à Paris depuis huit ans. Le 31 juillet 2022, il a voté pour les législatives sénégalaises dans un bureau installé au consulat de la rue Hamelin. Il avait sa carte d’électeur, son passeport, et quinze sièges à l’Assemblée nationale de Dakar qui représentent la diaspora sénégalaise. Ce jour-là, son voisin de palier — Marocain, même quartier, même ancienneté en France — lui a demandé comment ça s’était passé. Moussa a répondu : « Tranquille, j’ai voté. » L’autre a souri, un peu gêné. Il ne pouvait pas en faire autant. Pas parce qu’il ne voulait pas. Parce que le Maroc ne lui en donnait pas la possibilité.
Cinq millions de Marocains Résidant à l’Étranger (MRE). 119 milliards de dirhams (10,8 milliards EUR) de transferts en 2024 (Office des Changes). 7,5 % du PIB marocain (PIB 2024 = 1 596,8 MMDH, HCP). Première source de devises du pays. Et zéro député.
Cet article t’explique pourquoi. Et surtout, ce que tu peux faire.
Ton droit existe sur le papier — depuis 15 ans personne n’a écrit la loi
L’article 17 de la Constitution marocaine de 2011 (Dahir n° 1-11-91 du 29 juillet 2011, BO n° 5964 bis) est limpide :
« Les Marocains résidant à l’étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit d’être électeurs et éligibles. […] La loi fixe les critères spécifiques d’éligibilité et d’incompatibilité. Elle détermine […] les conditions et les modalités de l’exercice effectif du droit de vote et de candidature à partir des pays de résidence. »
La dernière phrase est le verrou. Elle renvoie à une loi organique. Cette loi n’a jamais été adoptée. Pas rejetée. Pas débattue et refusée. Jamais écrite. Jamais présentée au Parlement. Quinze ans de vide.
C’est probablement le seul cas au monde d’un droit constitutionnel explicitement nommé, avec un mécanisme précis décrit, concernant plus de 5 millions de personnes, et resté lettre morte pendant une génération entière.
L’article 18 enfonce le clou : les pouvoirs publics doivent assurer « une participation aussi étendue que possible des Marocains résidant à l’étranger, aux institutions consultatives et de bonne gouvernance » (Constitution 2011, art. 18). L’article 30 pose que « le vote est un droit personnel et un devoir national » (Constitution 2011, art. 30). La Constitution ne plafonne pas le nombre de députés (actuellement 395, IPU Parline) et n’interdit pas la création de circonscriptions à l’étranger.
L’obstacle n’est pas juridique. Il est politique.
Les élections de septembre 2026
Le 23 septembre 2026, les Marocains éliront une nouvelle Chambre des représentants (décret n° 2.26.190, portail maroc.ma, 5 mars 2026). La loi organique n° 53-25, adoptée le 2 décembre 2025 (164 voix pour, 9 contre, 41 abstentions) et validée par la Cour constitutionnelle le 24 décembre 2025 (Médias24, 25 décembre 2025), modernise le système électoral. Elle dématérialise la procuration (plateforme en ligne) et permet l’inscription depuis l’étranger. Mais elle ne crée aucune circonscription à l’étranger. Aucun bureau de vote dans les consulats. Aucun siège MRE (TelQuel, 9 mars 2026 : « Le débat est clos : les Marocains du monde n’auront pas droit à des circonscriptions électorales à l’étranger »).
Tu peux t’inscrire en ligne. Tu ne peux pas voter en ligne. Tu peux donner procuration à quelqu’un qui habite dans ta commune d’inscription au Maroc. Bonne chance pour trouver cette personne.
La procuration : un mécanisme mort-né
Le vote par procuration existe depuis la loi organique n° 27-11 du 14 octobre 2011 (Dahir n° 1-11-165, BO n° 5992). Le principe : un MRE mandate un résident de la même commune, inscrit sur les mêmes listes électorales, pour voter à sa place.
Le problème est structurel. Tu vis à Paris, Bruxelles ou Montréal. Ta commune d’inscription, c’est peut-être Khémisset, Berkane ou Tiznit — là où ton père est né. Tu dois trouver quelqu’un dans cette commune qui accepte de porter ton vote. Quelqu’un en qui tu as confiance. Quelqu’un qui ira voter le jour J.
Les chiffres du CNDH (Conseil National des Droits de l’Homme) parlent d’eux-mêmes :
| Scrutin | Bureaux observés (CNDH) | Procurations relevées | Taux d’utilisation |
|---|---|---|---|
| 2011 | 847 | 2 | 0,24 % |
| 2015 | 1 405 | 17 | 1,21 % |
| 2016 | 818 | 5 | 0,61 % |
Moyenne sur trois scrutins : 0,78 %. Moins d’un bureau de vote sur cent a vu un MRE voter par procuration.
En France, le vote par procuration représente 7 à 10 % des votes aux législatives (ministère de l’Intérieur). Au Maroc pour les MRE : 0,78 %. Un facteur 10 à 13 d’écart. Et la France offre en plus le vote direct et le vote par internet pour certains scrutins.
La loi 53-25 de décembre 2025 dématérialise la procuration : au lieu de passer par le consulat, tu peux désormais la donner via une plateforme en ligne avec notification par courriel. La procédure est simplifiée. Le problème fondamental reste identique : il faut trouver un mandataire dans ta commune. Si tu n’as plus de famille sur place, si tes proches ont eux-mêmes émigré — c’est terminé.
Ce qu’on te dit pas La dématérialisation de la procuration change la forme, pas le fond. Un mécanisme que 0,78 % des bureaux de vote voient fonctionner n’est pas « sous-utilisé ». Il est structurellement mort.
1984 : le Maroc l’a déjà fait — et l’a défait
Tu ne le sais peut-être pas, mais les MRE ont déjà eu des députés.
Le 14 septembre 1984, pour la première et dernière fois, les MRE ont élu directement 5 députés à la Chambre des représentants (306 sièges) dans 5 circonscriptions à l’étranger, par scrutin direct dans les ambassades et consulats (Belguendouz, L’Opinion, octobre 2002 ; Fondation Hassan II, fh2mre.ma).
| Élu | Parti | Circonscription |
|---|---|---|
| Akka Ghazi | USFP | Paris / Nord de la France |
| Brahim Berbache | Parti du Centre Social | Lyon / Sud de la France |
| Marzouk Ahaïdar | Union Constitutionnelle | Bruxelles / Benelux-Allemagne-Scandinavie |
| Rachid Lahlou | Istiqlal | Madrid / Espagne-Italie-Amériques |
| Abdelhamid Naïm | RNI | Tunis / monde arabe |
L’expérience a duré un mandat. Trois des cinq élus (Ghazi, Berbache, Ahaïdar) ont quitté leurs partis pour rejoindre le Mouvement National Populaire de Mahjoubi Aherdane. Les circonscriptions couvrant des continents entiers rendaient toute représentation effective impossible.
Et puis il y a le cas Lahlou. Rachid Lahlou, élu Istiqlal de la circonscription Madrid (couvrant l’Espagne, l’Italie et les Amériques), a été nommé ambassadeur à Belgrade pendant son mandat. Par le même État qui l’avait fait élire. Son siège est resté vacant faute de suppléant (Belguendouz, L’Opinion, 2002).
En 1984, le Maroc t’a élu un député. Puis il l’a nommé ambassadeur. Puis il a dit que l’expérience avait échoué.
En 1993, les 5 circonscriptions à l’étranger ont été supprimées par omission dans la nouvelle loi électorale. Le Premier ministre Abderrahmane El Youssoufi a qualifié l’expérience de « mauvaise » dans Le Matin du Sahara et du Maghreb le 17 septembre 2002 — sans mentionner que c’est l’État lui-même qui l’avait sabotée.
520 bureaux de vote en 2011 : la preuve que c’est possible
Le 1er juillet 2011, le Maroc a organisé un référendum constitutionnel. Les MRE ont voté dans 520 bureaux de vote installés dans les consulats du monde entier, pendant 3 jours (Le Matin, CCME, Atlasinfo).
520 bureaux. Fonctionnels. Opérationnels. Le Maroc a prouvé qu’il savait organiser un vote à l’étranger.
Trois mois plus tard, la loi organique 27-11 est adoptée. Elle ne prévoit que la procuration. Pas de bureaux de vote dans les consulats. Pas de circonscriptions à l’étranger. Le Maroc a démontré la faisabilité — puis a décidé de ne pas l’appliquer.
Le ministre de l’Intérieur Mohamed Hassad déclarait à la Chambre des représentants le 12 juillet 2016 : « Comment allons-nous faire pour installer un bureau de vote aux États-Unis ? » L’État avait pourtant installé 520 bureaux dans le monde cinq ans plus tôt. L’argument logistique ne tient pas. Des pays aux ressources comparables — la Tunisie, le Sénégal — organisent régulièrement le vote diasporique.
244 contre 18 : le vote qui dit tout
Le 16 mars 2021, un amendement de l’Istiqlal proposant la participation directe des MRE au Parlement a été soumis au vote de la Chambre des représentants. Résultat :
- 244 voix contre
- 18 voix pour (seul l’Istiqlal vote pour)
- 8 abstentions
(Yabiladi, mars 2021)
93,1 % des députés ont voté contre ton droit constitutionnel de voter. Le PJD, qui se présentera quatre ans plus tard comme champion du vote MRE — a voté contre. Le PAM, le RNI, l’USFP, le MP : tous contre.
Cas pratique : Karim, 35 ans, Paris — le militant trahi par son propre parti
Karim, 35 ans, cadre tech à Paris, cotise au PJD-France depuis 2019. Il milite pour le vote MRE.
Ce que son parti a fait :
- Mars 2021 : le PJD vote contre l’amendement Istiqlal (parmi les 244 voix contre).
- Septembre 2021 : le PJD s’effondre de 125 à 13 sièges aux législatives (Médias24).
- Août 2025 : le PJD fait un virage à 180 et plaide pour une « troisième liste » MRE, avec vote direct.
- Décembre 2025 : le PJD dépose 46 amendements sur les lois électorales. Aucun n’est retenu sur les MRE (Yabiladi, août-septembre 2025).
Son propre parti a voté contre son droit quand il était au pouvoir. Puis a changé d’avis quand il a perdu le pouvoir. Les 46 amendements déposés n’ont servi à rien.
Le bilan est clair : cotiser à un parti politique marocain depuis la France ne donne aucun levier sur la politique électorale. Le militantisme partisan depuis l’étranger reste un exercice futile tant que les partis traitent le vote MRE comme un outil d’opposition plutôt que comme un droit constitutionnel.
Le CCME : 19 ans, 45 millions de dirhams par an, zéro recommandation pour le vote direct
Le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger a été créé par le Dahir n° 1-07-208 du 21 décembre 2007, puis constitutionnalisé par l’article 163 de la Constitution de 2011. Son mandat : suivi des politiques publiques envers les MRE, défense de leurs intérêts, renforcement de leur contribution au développement (ccme.org.ma).
Composition : nommé, pas élu
Le dahir prévoit environ 50 membres délibératifs et 18 membres observateurs représentant les ministères. Les 37 premiers membres ont été nommés en décembre 2007 par le Roi, sans aucune élection (Le Matin, Bladi.net). Le mandat transitoire de 4 ans n’a jamais débouché sur un conseil élu. Les mêmes dirigeants restent en poste depuis 2007 :
- Président : Driss El Yazami — ancien secrétaire général de la FIDH, ancien président du CNDH (Wikipedia, biographie officielle CCME).
- Secrétaire général : Abdellah Boussouf — historien basé en Belgique (Wikipedia français, liste officielle CCME).
Le bilan : culturel, pas politique
Le CCME a produit des expositions, des congrès, des études. Sur la question politique centrale — le droit de vote direct depuis l’étranger — il n’a jamais formulé de recommandation claire. La loi organique opérationnalisant l’article 163 (CCME réformé) n’a pas été adoptée en 15 ans.
Le professeur Abdelkrim Belguendouz (Université Mohammed V) a documenté ce qu’il appelle un blocage systématique : un « lobbying anti-participationniste » de la direction du CCME auprès du Parlement (OujdaCity, Dounia-News, LeBrief, 2016-2026). Abdou Menebhi, rapporteur du groupe « citoyenneté et participation politique », a démissionné publiquement le 2 février 2013, dénonçant de « graves dysfonctionnements » dans une lettre publiée par Yabiladi.
Barlamane.com a qualifié le CCME de « conseil fantôme ». L’Alliance mondiale des Marocains de l’étranger (AMOME) a critiqué un CCME qui « divise les MRE au lieu de les fédérer ».
Le coût de l’immobilisme
Budget documenté : 45 millions de dirhams par an en 2008 (4,2 millions EUR) (Yabiladi, juillet 2012). Sur 17 ans (2007-2024) avec ce budget constant — hypothèse conservatrice — cela représente 765 millions de dirhams (~70,8 millions EUR) dépensés. Pour zéro recommandation en faveur du vote direct.
Le vrai du faux
Le mythe : « Le CCME te représente et défend tes droits. »
La réalité : Le CCME est une institution consultative dont les membres sont intégralement nommés. Son propre président a déclaré qu’il « ne représente pas les MRE » (Yabiladi, 2008). En 19 ans, il n’a jamais recommandé le vote direct depuis l’étranger. L’institution chargée de défendre le droit de vote des MRE est celle qui — selon Belguendouz — bloque le plus activement ce droit.
La Fondation Mohammedia : annoncée en 2024, inexistante en 2026
Le discours royal du 6 novembre 2024, prononcé pour le 49e anniversaire de la Marche Verte, a annoncé une restructuration du dispositif institutionnel MRE en deux piliers (Medias24, TelQuel, Hespress, Bladi.net) :
- Le CCME réformé, à rôle délibératif et consultatif.
- La Fondation Mohammedia des MRE, « bras opérationnel de la politique publique ». Missions annoncées : agrégation des compétences, coordination nationale, dématérialisation des procédures.
Deux détails cruciaux. D’abord, le discours utilisait une formulation conditionnelle : « cette instance dédiée, une fois créée, deviendra le bras opérationnel » (texte intégral du discours royal, Hespress). Ensuite, le discours n’a pas abordé la question du droit de vote.
16 mois plus tard : rien
En mars 2026, la Fondation Mohammedia n’a aucune existence juridique. Aucune loi de création présentée au Parlement. Aucun statut publié. Aucun directeur nommé. Aucun budget alloué (Bladi.net, avril 2025 ; MRE212, mai 2025 ; Lodj.ma, février 2026).
La Fondation Hassan II (créée en 1990, loi n° 19-89, Dahir n° 1-90-79) continue ses activités normalement : Opération Marhaba 2025 (4,06 millions de MRE accueillis), envoi de 320 prédicateurs pour le Ramadan 2026 (fh2mre.ma).
Le secrétaire général du CCME a invoqué « des consultations approfondies nécessaires » (Le Matin, février 2026). Belguendouz a répliqué sur Lodj.ma : « Doit-on attendre la prochaine législature après les élections de septembre 2026 pour espérer avoir des bribes de réformes ? »
Tes voisins votent — pas toi
Le Maroc est le seul pays au monde avec une diaspora de 5+ millions de personnes sans aucune représentation parlementaire dédiée. Regarde autour de toi :
| Pays | Diaspora (M) | Sièges diaspora | Chambre totale | % sièges diaspora | Depuis |
|---|---|---|---|---|---|
| Sénégal | 0,5 | 15 | 165 | 9,1 % | 2017 |
| France | 3,5 | 23 (11+12) | 925 (AN+Sénat) | 2,5 % | 1983/2012 |
| Italie | 5,8 | 12 (8+4) | 600 | 2,0 % | 2006 |
| Tunisie | 1,3 | 10 | 161 | 6,2 % | 2011 |
| Algérie | 2-7 | 8 | 407 | 2,0 % | 1997 |
| Turquie | 3,4 | 0 (redistribués) | 600 | Vote direct | 2014 |
| Portugal | 4,3 | 4 | 230 | 1,7 % | 1976 |
| Croatie | 0,5 | 3 | 151 | 2,0 % | 1995 |
| Maroc | 5,5 | 0 | 395 | 0,0 % | — |
Si le Maroc appliquait le ratio français (6,6 sièges par million de diaspora), les MRE auraient 36 sièges. Au ratio tunisien pré-2022, ce serait 76 sièges. Même au ratio algérien minimal (1,1 siège par million), ce serait 6 sièges. Le Maroc est à zéro.
La Turquie n’a pas de sièges réservés mais permet le vote dans les consulats de 73 pays depuis 2014. Résultat : 49 à 56 % de participation en 2023 (TRT World, Al Jazeera). La diaspora turque est un enjeu électoral décisif — Erdogan a recueilli 59,71 % des voix diaspora au 2e tour présidentiel 2023 (SWP Berlin).
Cas pratique : Nadia, 42 ans, Bruxelles — la comparaison qui fait mal
Nadia, 42 ans, employée communale à Bruxelles, double nationalité belgo-marocaine.
Ses droits de vote en Belgique : communales, régionales, fédérales, européennes. Vote obligatoire — elle est sanctionnable si elle ne vote pas.
Ses droits de vote au Maroc pour les législatives du 23 septembre 2026 : s’inscrire en ligne, trouver un mandataire résident de sa commune d’inscription au Maroc, lui donner procuration via la plateforme dématérialisée. Taux d’utilisation historique du mécanisme : 0,78 % des bureaux observés (CNDH 2011-2016).
Nadia exerce pleinement sa citoyenneté belge depuis la Belgique. Sa citoyenneté marocaine — « pleine » selon l’article 17 — est amputée de son expression politique. Elle est plus belge que marocaine. Non par choix. Par défaut institutionnel.
119 milliards sans un député : le paradoxe contribution-représentation
Voici le tableau que personne ne te montre :
| Indicateur | MRE (5,5 M) | Résidents Maroc (~32 M) |
|---|---|---|
| Contribution annuelle | 119 MMDH / 10,8 Mds EUR (transferts 2024, Office des Changes) | PIB = 1 597 MMDH |
| Part du PIB | 7,5 % | 100 % |
| Représentation parlementaire | 0 siège | 395 sièges |
| Sièges par million | 0 | 12,3 |
Pour atteindre la parité de représentation — le même ratio sièges/population que les résidents — il faudrait 68 sièges MRE (5,5 M x 12,3 sièges par million).
Les transferts MRE dépassent l’IDE (Investissement Direct Étranger). Ils dépassent les recettes touristiques. C’est la première source de devises du pays. Et pourtant, les MRE n’ont pas un mot à dire sur la politique fiscale, immobilière ou monétaire qui affecte directement ces transferts.
Le MRE paie des taxes foncières, des plus-values immobilières, des droits d’enregistrement sur ses biens marocains. Il transfère de l’argent via des canaux soumis à la réglementation des changes de Bank Al-Maghrib. Il investit — ou n’investit pas — en fonction de règles qu’il n’a aucun moyen d’influencer.
Cas pratique : Rachid, 55 ans, Lille — contribuer sans compter
Rachid, 55 ans, agent de maîtrise à Lille. Propriétaire d’un appartement à Tanger (valeur : 1 200 000 MAD / ~111 111 EUR). Il transfère ~30 000 MAD/an (~2 778 EUR) à sa famille.
Sa contribution au Maroc en un an :
| Poste | Montant (MAD) | Montant (EUR) |
|---|---|---|
| Transferts familiaux | 30 000 | 2 778 |
| Taxe d’habitation + TSC (estimation) | 3 000 | 278 |
| Droits d’enregistrement (annualisés sur 20 ans) | 2 400 | 222 |
| Total annuel | 35 400 | 3 278 |
Sa représentation politique au Maroc : 0 député, 0 conseiller municipal, 0 voix sur la politique de la TNB (taxe sur les terrains non bâtis), 0 voix sur les réglementations qui affectent la valeur de son bien et le coût de ses transferts.
Sa représentation politique en France : 1 député de circonscription, 2 sénateurs du Nord, conseillers municipaux, conseillers régionaux, conseillers départementaux, 79 eurodéputés.
Rachid contribue fiscalement au Maroc chaque année. Mais il n’a aucun levier politique sur les décisions qui affectent directement son patrimoine marocain.
Pourquoi le blocage persiste : le calcul partisan
L’argument logistique est contredit par les faits — 520 bureaux de vote ont fonctionné en 2011. L’argument constitutionnel ne tient pas — l’article 17 consacre le droit. L’argument financier est absurde — les MRE transfèrent 119 MMDH. Le blocage est politique. Trois mécanismes le perpétuent.
Les MRE échappent au contrôle clientéliste
33,5 % des MRE sont diplômés du supérieur (OIM/OCDE 2024). C’est un électorat critique, informé, peu perméable aux réseaux de notables qui structurent le vote intérieur. Le professeur Belguendouz a documenté un mécanisme récurrent : les partis soutiennent les MRE dans l’opposition et bloquent au pouvoir (OujdaCity, 2016 ; Dounia-News, 2016).
Le jeu à somme nulle
L’attribution de 20 à 30 sièges aux MRE réduirait mécaniquement les chances de certains élus sortants. Le ministère de l’Intérieur renvoie la responsabilité aux partis (qui doivent voter la loi). Les partis accusent le gouvernement de ne pas faciliter le processus. Chacun se cache derrière l’autre.
Le ministre de l’Intérieur Laftit s’est contenté d’exhorter les partis à « placer des candidats issus de la diaspora en tête de liste » (Le360, 2025). C’est un aveu : pas de sièges dédiés, juste une suggestion de bonne volonté.
Le dossier MRE comme « domaine royal »
L’éditorial de Yabiladi (novembre 2024) a qualifié l’annonce de la Fondation Mohammedia de « retour du dossier MRE dans le domaine royal » — un désaveu implicite du gouvernement Akhannouch. Le gouvernement ne prend pas d’initiative sans signal royal. Et le discours du 6 novembre 2024 a orienté vers les services (Fondation), pas vers la représentation (vote).
Piège Le blocage n’est pas un accident. C’est un équilibre : chaque acteur — gouvernement, partis, CCME — a intérêt au statu quo. Les 307 amendements déposés sur les lois électorales 2025 (dont ceux du PJD, du PPS, de l’Istiqlal, de l’USFP, du FFD, du Parti des Verts) n’ont rien changé pour les MRE (Yabiladi, Médias24, La Vie éco, décembre 2025).
Mais voici la bonne nouvelle : la pression monte, et tu as des leviers
Le tableau est sombre. Mais il n’est pas figé. Et c’est là que l’article change de direction.
Trois signaux montrent que la fenêtre bouge :
1. L’unanimité partisane de façade s’effrite. En 2021, seul l’Istiqlal votait pour. En 2025, le PJD (46 amendements), le PPS (13 amendements), le FFD (30 à 100 sièges proposés), le Parti des Verts (circonscription diaspora) et l’USFP (30 sièges supplémentaires) ont tous déposé des propositions (Le360, Yabiladi, 2025). La députée PAM Nadia Bzendfa a interpellé le ministre de l’Intérieur sur les « mesures pratiques » pour le vote MRE (Yabiladi, 2025). Le consensus de blocage se fissure — pas par conviction, par calcul électoral. Mais le résultat est le même : le sujet revient.
2. L’inscription en ligne crée une base de données. La loi 53-25 permet l’inscription sur les listes électorales depuis l’étranger. Chaque inscription est un signal politique. Si 500 000 MRE s’inscrivent et que 99 % ne trouvent pas de mandataire — le chiffre de l’échec deviendra un argument massue.
3. Le précédent de 2011 est indéniable. 520 bureaux de vote. Le Maroc l’a fait. Le nier est devenu impossible. Chaque fois qu’un ministre invoque la logistique, la réponse tient en deux mots : « juillet 2011 ».
Ce que tu peux faire : 5 actions concrètes
Tu n’as pas besoin d’attendre la prochaine promesse. Voici ce que tu peux faire maintenant.
1. Inscris-toi sur les listes électorales — même pour la procuration
La loi 53-25 a ouvert l’inscription en ligne depuis l’étranger. Inscris-toi. Même si tu ne trouves pas de mandataire. Même si tu ne peux pas te rendre au Maroc le 23 septembre 2026. Chaque inscription est un chiffre. Et les chiffres font pression.
Un million de MRE inscrits qui ne peuvent pas voter, c’est un scandale documenté. Dix mille inscrits, c’est une anecdote.
2. Rejoins ou crée une association de plaidoyer MRE
Les associations comme l’AMOME (Alliance mondiale des Marocains de l’étranger) portent la voix collective. Le travail de terrain — interpellation des élus, communiqués, pétitions — crée la pression médiatique que les partis redoutent. Tu n’as pas de député marocain, mais tu as des élus locaux dans ton pays de résidence qui peuvent relayer.
3. Interpelle les partis — sur les deux rives
Tu votes en France, en Belgique, en Espagne, aux Pays-Bas. Tes élus locaux peuvent poser des questions diplomatiques. Les partis marocains ont des antennes en Europe. Contacte-les. Demande-leur ce qu’ils ont voté en mars 2021. Demande-leur ce qu’ils proposent pour septembre 2026.
4. Documente et partage
Le plus grand allié du blocage, c’est l’ignorance. La plupart des MRE ne savent pas que l’article 17 existe. Ils ne savent pas que 244 députés ont voté contre eux. Ils ne savent pas que le Maroc avait 520 bureaux de vote en 2011. Partage ces faits. Sur WhatsApp, sur les réseaux, dans les groupes familiaux.
5. Investis dans le savoir politique — pas seulement dans l’immobilier
Le réflexe MRE, c’est l’investissement économique : l-flous (l’argent), l’appartement, le terrain. Mais l’investissement politique — comprendre les textes, connaître tes droits, suivre les réformes — est tout aussi stratégique. Tu ne peux pas défendre un droit que tu ne connais pas.
Le réflexe Moriginal Inscris-toi sur les listes électorales marocaines via la plateforme en ligne (loi 53-25). Même si tu ne peux pas voter. Ton inscription est un acte politique : elle documente l’écart entre le nombre de MRE qui veulent participer et le nombre qui peuvent effectivement le faire.
Cas pratique : Amina, 30 ans, Lyon — la 2e génération piégée entre deux citoyennetés
Amina, 30 ans, cadre marketing à Lyon, née en France de parents marocains. Double nationalité.
Ce qu’elle peut faire en France : voter aux municipales, aux législatives, aux européennes. Se présenter aux élections. Rejoindre un parti, militer, peser.
Ce qu’elle peut faire pour le Maroc :
- Voter aux législatives du 23 septembre 2026 ? Oui, mais uniquement par procuration ou en se rendant physiquement au Maroc (loi 53-25).
- Voter depuis la France ? Non. Aucune circonscription à l’étranger.
- Se présenter comme candidate ? Oui en théorie (art. 17 Constitution). Mais pas de circonscription à l’étranger, et se présenter dans une commune marocaine où elle ne réside pas suppose un ancrage local qu’elle n’a pas.
- Rejoindre le CCME ? Non. Membres nommés par le Roi, aucune candidature possible.
Amina a plus de droits politiques en France — où elle est « fille d’immigrés » — qu’au Maroc, où elle est « citoyenne de pleine citoyenneté » selon l’article 17. Le paradoxe identitaire est total.
Ce cas illustre pourquoi la 2e et la 3e génération MRE se sentent plus françaises que marocaines — non par choix, mais par design institutionnel. Quand un pays te célèbre pour tes transferts et tes compétences mais te refuse l’expression politique, le message est clair : tu es un portefeuille, pas un citoyen.
Les promesses non tenues : 42 ans de rendez-vous manqués
| Année | Promesse | Résultat | Temps écoulé |
|---|---|---|---|
| 1984 | 5 sièges MRE au Parlement | Supprimés en 1993 | 9 ans |
| 2005 | Discours royal : « représentation au Parlement » | Aucune suite | 21 ans |
| 2011 | Art. 17 Constitution : « droit de vote et candidature » | Loi organique jamais adoptée | 15 ans |
| 2024 | Fondation Mohammedia annoncée | Zéro existence juridique en mars 2026 | 16 mois |
Quatre promesses majeures sur 42 ans. Zéro tenue. Ce n’est pas de la malveillance — c’est un système qui fonctionne sans toi et qui n’a aucune incitation à t’inclure. Tant que les transferts arrivent, tant que les MRE achètent des biens, tant que les investissements coulent — pourquoi changer ?
La réponse est simple : parce que la défiance grandit. Le fossé entre intention d’investissement (60 % des MRE veulent investir) et passage à l’acte (15 % le font) s’explique en partie par cette absence de levier politique. Un MRE qui n’a aucun contrôle sur les réglementations qui affectent son investissement — changes, fiscalité, immobilier — est structurellement plus méfiant qu’un citoyen qui vote. Tu peux approfondir ce lien dans le guide complet sur les freins à l’investissement MRE au Maroc.
Tes prochaines étapes
-
Inscris-toi — Utilise la plateforme en ligne de la loi 53-25 pour t’inscrire sur les listes électorales de ta commune d’origine au Maroc. Fais-le avant la date limite d’inscription pour le scrutin du 23 septembre 2026.
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Informe-toi — Lis l’article 17 de la Constitution. Lis le résultat du vote de mars 2021 (244 contre 18). Connais tes droits et l’histoire de leur non-application.
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Rejoins un collectif — Seul, tu es invisible. En groupe, tu pèses. Les associations MRE — AMOME, collectifs locaux, antennes de partis — sont les relais de la pression collective.
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Interpelle — Contacte les partis qui prétendent te défendre. Demande-leur ce qu’ils ont voté en mars 2021 et ce qu’ils proposeront après septembre 2026. Pour comprendre le profil complet de la diaspora et ses leviers, consulte l’article sur les 5 millions de MRE.
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Partage — Cet article. Ces chiffres. Cette chronologie. Le plus grand ennemi du changement, c’est l’ignorance. Partaj m3a khouk/okhtek li 3ayech(a) berra (Partage avec ton frère ou ta soeur qui vit à l’étranger).
Conclusion
Être MRE, c’est vivre entre deux pays. Contribuer aux deux. Être citoyen des deux. Mais au Maroc, ta citoyenneté s’arrête là où la politique commence.
L’article 17 te promet le droit de vote. La Constitution elle-même te le garantit. Et pendant 15 ans, personne n’a écrit la loi pour que ça marche.
Ce n’est pas une fatalité. La pression monte. Les partis bougent — par calcul, pas par conviction, mais le résultat peut être le même. L’inscription en ligne est un outil. Le précédent de 2011 est une preuve. Ta voix, même sans bulletin, peut faire bouger les lignes.
Être Moriginal, c’est transformer l’inquiétude en maîtrise. Tu ne peux pas encore voter. Mais tu peux te préparer à le faire. Et surtout, tu peux faire en sorte que la prochaine génération n’ait pas à lire cet article.
Pour aller plus loin
- Investir au Maroc : les 7 freins et comment les contourner — guide parent du hub Diaspora, le lien entre blocage politique et blocage investissement
- Profil du MRE 2025 : qui sont vraiment les 5 millions ? — comprendre la diaspora pour peser collectivement
- 2e et 3e génération MRE : la diaspora change de visage — comment la G2 vit le paradoxe citoyenneté-représentation
- Nationalité marocaine : comment l’obtenir ou la transmettre — le droit de vote passe aussi par la nationalité
- 117 milliards : où va l’argent de la diaspora ? — les transferts qui alimentent le paradoxe contribution-représentation
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5 millions de MRE. 119 milliards de dirhams. 0 député.
L'article 17 de la Constitution te donne le droit de voter. Depuis 15 ans, personne n'a écrit la loi.
Lis l'article complet : https://moriginals.org/diaspora/vote-mre-zero-depute/
À propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé sur tes droits politiques, consulte un avocat spécialisé en droit constitutionnel marocain.
Publié le 21 mars 2026 — Mis à jour le 21 mars 2026
Historique des mises à jour :
- Mars 2026 : Publication initiale (élections fixées au 23 septembre 2026, loi 53-25 validée)
Questions fréquentes
Je peux voter aux élections marocaines de septembre 2026 depuis la France ?
Pas directement. La loi 53-25 te permet de t'inscrire en ligne et de donner procuration à un résident de ta commune d'inscription au Maroc. Mais il n'y a aucun bureau de vote dans les consulats et aucune circonscription à l'étranger. L'alternative : te rendre physiquement au Maroc le 23 septembre 2026.
La Constitution ne me donne pas le droit de voter depuis l'étranger ?
Si. L'article 17 de la Constitution de 2011 te garantit le droit d'être électeur et éligible 'à partir des pays de résidence'. Mais la loi organique qui devait organiser ce droit n'a jamais été adoptée. Depuis 15 ans, la Constitution te promet un droit dont aucun texte ne permet l'exercice.
C'est quoi le CCME ? Est-ce qu'il me représente ?
Le Conseil de la Communauté Marocaine à l'Étranger est une institution consultative créée en 2007 (Dahir n° 1-07-208). Ses membres sont intégralement nommés par le Roi — aucun n'est élu par les MRE. Son propre président a reconnu qu'il ne représente pas les MRE. Le mandat transitoire de 4 ans n'a jamais été remplacé par un conseil élu.
La Fondation Mohammedia va changer quelque chose pour mon droit de vote ?
Non. La Fondation Mohammedia, annoncée le 6 novembre 2024, est conçue comme un organe de services (dématérialisation, encadrement culturel), pas comme un vecteur de représentation politique. En mars 2026, elle n'a d'ailleurs aucune existence juridique : ni loi de création, ni statuts, ni direction nommée.
Pourquoi l'Algérien d'à côté peut voter et pas moi ?
L'Algérie réserve 8 sièges à sa diaspora depuis 1997 (ordonnance n° 97-07). La Tunisie en réserve 10. La France offre 11 députés + 12 sénateurs. Le Maroc est le seul pays avec une diaspora de 5+ millions à n'offrir aucune représentation parlementaire. L'obstacle n'est pas logistique — 520 bureaux de vote ont fonctionné en 2011 — il est politique.
Les MRE ont déjà eu des députés au Parlement marocain ?
Oui, une seule fois. Le 14 septembre 1984, 5 députés MRE ont été élus dans 5 circonscriptions à l'étranger. L'expérience a duré un mandat : trois élus ont changé de parti, un a été nommé ambassadeur (siège resté vacant), et les circonscriptions ont été supprimées en 1993.
Est-ce que créer ma boîte au Maroc me donne des droits politiques ?
Non. Créer une entreprise au Maroc ne te donne aucun droit de vote si tu résides à l'étranger. Tu seras soumis à l'IS, aux charges CNSS, aux réglementations du CRI — mais sans aucune voix sur la politique fiscale qui s'applique à ton entreprise. Le seul moyen de voter directement : t'installer au Maroc.
Comment faire bouger les lignes avant les élections de 2026 ?
Trois leviers concrets : (1) t'inscrire sur les listes électorales via la plateforme en ligne de la loi 53-25, même si c'est pour la procuration — les chiffres d'inscription font pression, (2) rejoindre une association MRE qui milite pour le vote direct, (3) interpeller les partis et les élus qui siègent dans les commissions électorales. L'inaction est le meilleur allié du statu quo.