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Le 22 juillet 1921, à Anoual, une armée européenne professionnelle de 20 000 hommes est détruite par une force berbère de montagnards. 13 000 soldats espagnols tués en trois semaines. Le général Manuel Fernández Silvestre se suicide ou est tué dans les combats. C’est la pire défaite coloniale infligée à une puissance européenne en Afrique depuis la bataille d’Adoua (Éthiopie, 1896). La presse mondiale en parle pendant des mois.

L’homme qui commande les Rifains s’appelle Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi. Il a 39 ans. Il n’a jamais commandé une armée.

Cette histoire est plus connue à Paris, à Madrid et à Mexico qu’à Rabat ou Casablanca. Au Maroc, la résistance au protectorat est un récit fragmenté — quelques héros officiels, des dates dans les manuels, et beaucoup d’ombres. Voici le récit complet, avec ses contradictions, ses défaites et ses victoires.


La résistance précoce : avant le protectorat (1900-1912)

La résistance marocaine à la colonisation commence avant le protectorat. Elle commence au moment où les puissances européennes commencent à s’intéresser au Maroc — c’est-à-dire à la fin du XIXe siècle.

Bou Hamara : le faux prophète de la résistance

Jilali ben Driss al-Youssefi al-Zerhoun, dit Bou Hamara (« celui qui porte l’âne »), se présente à partir de 1902 comme le « prince héritier » légitime face au sultan Abd Al-Aziz. Il soulève le nord-est du Maroc (région de Taza et de Melilla) et tient une zone pendant dix ans — de 1902 à 1909 — que ni le sultan ni les Espagnols ne parviennent vraiment à contrôler.

Bou Hamara n’est pas un héros nationaliste — il traite avec les Espagnols quand ça l’arrange, vend des concessions minières à des entreprises européennes, et réprime les tribus qui lui résistent. Il est finalement capturé par le sultan Moulay Hafid en 1909, jeté en cage, et exécuté. Mais son insurrection a révélé la faiblesse du makhzen central et préparé le terrain à des formes de résistance plus organisées.

Moulay Hafid : la résistance devenue capitulation

Moulay Hafid renverse son frère Abd Al-Aziz en 1908 avec le soutien des oulémas et des tribus — au nom d’une résistance à la pénétration européenne. Il est le sultan de la résistance. Deux ans plus tard, en mars 1912, il signe le traité de Fès qui établit le protectorat. C’est lui qui cède le Maroc.

La capitulation n’est pas que personnelle. En signant, Moulay Hafid reçoit une pension confortable des Français et abdique peu après (août 1912). Le chef de la résistance est devenu l’instrument de la colonisation. Ce retournement va hanter le nationalisme marocain pendant quarante ans : la méfiance envers le makhzen et ses compromissions.


Abdelkrim et la République du Rif (1921-1926) : la plus grande victoire

La route d’Abdelkrim vers la résistance

Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi naît vers 1882 à Ajdir, dans le Rif central. Son père est cadi de la tribu des Aït Ouriaghel. Abdelkrim étudie à Fès, s’installe à Melilla, enseigne à l’école hispano-arabe, travaille comme journaliste arabophone et juge pour les Espagnols. Il est un moro amigo — un Marocain « ami » des colonisateurs.

Le basculement vient en 1915. Les Espagnols arrêtent son père puis Abdelkrim lui-même, l’accusant d’entretenir des contacts avec les Allemands (nous sommes en pleine Première Guerre mondiale). Il est emprisonné dix-neuf jours, puis assigné à résidence. En 1919, il s’échappe — ou est relâché selon les sources (Briggs & Cooper, 2009). Son frère Mohammed Azarqan le rejoint. La résistance commence.

Anoual : 13 000 morts en trois semaines

En 1919-1920, Abdelkrim consolide son contrôle sur la tribu des Aït Ouriaghel et commence à négocier avec les Espagnols — qui refusent de reconnaître son autorité. La guerre éclate en 1921 quand le général Silvestre pousse ses troupes trop profondément dans le territoire rifain.

Le 22 juillet 1921, les troupes du général Silvestre sont encerclées à Anoual. 13 000 soldats tués en trois semaines — le chiffre exact varie selon les sources entre 8 000 et 13 000 (Balfour, 2002 ; Pennell, 2000). Le général Silvestre se suicide ou est tué dans les combats — les circonstances exactes ne sont jamais établies.

Abdelkrim récupère des quantités énormes d’armements modernes — fusils, mitrailleuses, canons — qui transforment sa force irrégulière en armée structurée.

Le 1er février 1923, Abdelkrim proclame la République du Rif (Jumhuriyyat al-Rif al-Mustaqilla) à Ajdir. C’est la première République indépendante en Afrique du Nord. Elle a une constitution, un gouvernement, un parlement tribal, un service postal, des taxes. Pas un État tribal — un État moderne embryonnaire.

Les armes chimiques : le crime qui n’est pas reconnu

L’Espagne utilise du gaz moutarde dans le Rif dès 1921. Le gaz est fabriqué par Hugo Stoltzenberg — un chimiste hambourgeois, collaborateur du prix Nobel Fritz Haber — à l’usine La Marañosa près de Madrid (Balfour, Deadly Embrace, Oxford, 2002).

Le gaz est largué par avion sur des villages, des marchés, des sources d’eau. Les effets : cécité, brûlures des poumons, mort lente. Les populations civiles sont les premières victimes.

L’Espagne n’a jamais reconnu les faits officiellement. En 2007, le Parlement espagnol vote 33 contre 3 pour ne pas s’excuser. La Haute Commission d’État des anciens combattants rifains estime entre 10 000 et 100 000 les victimes civiles des armes chimiques — fourchette très large en raison de l’absence d’archives.

Plusieurs études menées par des chercheurs espagnols et marocains depuis les années 2000 documentent une surmortalité par cancer dans le Rif — les chercheurs en lien avec l’usage de gaz moutarde quatre-vingt ans plus tôt (Morales, El País, 2014 ; Hristov, 2010).

L’entrée de la France et la défaite (1925-1926)

L’Espagne ne peut pas battre Abdelkrim seule. En 1925, Abdelkrim attaque les positions françaises dans le Rif oriental. C’est une erreur stratégique — il ouvre un second front. La France entre en guerre.

Le 8 septembre 1925, le maréchal Pétain (futur chef de l’État français de Vichy) et le général Primo de Rivera (dictateur espagnol) coordonnent une opération combinée : 250 000 soldats, 150 avions, une flotte navale. La plus grande opération militaire coloniale de l’histoire.

Abdelkrim se rend le 26 mai 1926 pour épargner sa population. Pas une capitulation — une négociation. Les conditions de reddition sont honorées par les Français. Il est exilé à La Réunion. Il s’échappe en 1947 lors d’une escale en Égypte, refuse de rentrer au Maroc sous le protectorat, et meurt au Caire le 6 février 1963. Il n’a jamais revu le Rif.

Le vrai du faux

Le mythe : « Che Guevara était un admirateur direct d’Abdelkrim. »

La réalité : La citation de Guevara sur Abdelkrim qu’on voit partout n’a jamais été retrouvée dans ses écrits (Er, Terrorism and Political Violence, 2017). En revanche, Alberto Bayo — l’officier espagnol qui a combattu dans le Rif et a ensuite entraîné Guevara et Castro au Mexique — a transmis les techniques de guérilla rifaines (150 Questions for a Guerrilla, 1962). Guevara a appris la guérilla de quelqu’un qui avait essuyé des défaites face aux Rifains.


La résistance dans le Moyen Atlas : Moha Ou Hammou Zayani

Pendant qu’Abdelkrim tient le Rif, une autre résistance se déroule dans le Moyen Atlas.

Moha Ou Hammou Zayani (vers 1839-1921) est le chef des Zaïanes, confédération tribale berbère du Moyen Atlas. En 1914, lors de la bataille de El Herri (13 novembre), ses guerriers attaquent le camp militaire français près de Khénifra. 600 soldats français tués en quelques heures — la pire défaite de l’armée française au Maroc jusqu’alors.

Moha Ou Hammou tient sa zone jusqu’à sa mort au combat en 1921 — sept ans de résistance continue contre l’armée coloniale la plus puissante du monde. Il n’est jamais capturé.

Après lui, son fils Moha Ou Said et d’autres chefs berbères continuent une résistance fragmentée jusqu’en 1934 — lorsque la France achève la « pacification » du Maroc avec la bataille de Bou Gafer dans le Jbel Saghro, où les Aït Atta, sous l’égide de Hassou Ba Salam, tiennent cinquante-deux jours contre l’armée française avant de se rendre (mars 1933).

Quarante-quatre ans après le début du protectorat, la France a enfin « pacifié » le Maroc.

Le vrai du faux

Le mythe : « La résistance marocaine, c’est Abdelkrim et le Rif. Point. »

La réalité : La résistance est multiple, dispersée, et dure bien plus longtemps que la République du Rif. Dans le Moyen Atlas, Moha Ou Hammou Zayani tient tête à la France de 1914 à 1921. Dans le Souss, Ahmed El Hiba — fils de Ma El Ainine — marche sur Marrakech en 1912 avec une armée de milliers d’hommes avant d’être défait à Sidi Bou Othmane (Rivet, Lyautey et l’institution du protectorat français au Maroc, L’Harmattan, 1988). Dans les villes, le dahir berbère de 1930 déclenche la première mobilisation de masse — la prière du Latif résonne de Fès à Marrakech. Et les femmes ? Kharboucha, poétesse de la tribu des Ouled Zaid, chante la résistance contre le caïd Aïssa Ben Omar à la fin du XIXe siècle — elle est exécutée pour avoir refusé de se taire (Schuyler, Music and Society in Morocco, University of Chicago, 2003). Réduire la résistance au Rif, c’est effacer l’Atlas, le Souss, les villes et les femmes.


Le nationalisme urbain : le dahir berbère comme détonateur

Le 16 mai 1930, le Résident général français promulgue le dahir berbère — un texte de 8 articles qui soustrait les Berbères à la justice du Sultan et aux cadis islamiques pour les soumettre à des tribunaux coutumiers (jmaâ) et, pour les affaires criminelles graves, aux tribunaux français.

L’objectif déclaré : respecter les coutumes berbères. L’objectif réel : séparer Arabes et Berbères, affaiblir le nationalisme naissant en divisant la société marocaine selon des lignes ethniques.

Le résultat est exactement inverse. Dans toutes les mosquées du Maroc, les imams récitent la prière du Latif — une invocation traditionnelle en cas de calamité collective. Pour la première fois dans l’histoire du protectorat, une mobilisation de masse se déploie dans tout le pays, dans les villes et les campagnes, en arabe et en tamazight.

Le dahir berbère est l’acte de naissance du nationalisme marocain organisé. Allal Al-Fassi (1910-1974) et les jeunes nationalistes de Fès en tirent la leçon immédiatement : il faut une organisation politique structurée. Le Comité d’Action Marocaine (CAM) est fondé en 1934. Il deviendra le parti Istiqlal en 1944.

Le Manifeste de l’Indépendance (11 janvier 1944)

Le 11 janvier 1944, le parti Istiqlal présente au Résident général, au sultan Mohammed V et aux puissances alliées un Manifeste de l’indépendance — la première demande officielle et publique de souveraineté marocaine.

L’historiographie officielle retient 66 signataires. Les archives françaises portent 58 signatures (Bouaziz, Zamane n°41, 2014). Hassan II confirme le chiffre de 58 dans Le Défi (Albin Michel, 1976, p. 35). Le chiffre de 66 provient d’un document « confectionné après l’indépendance ».

Malika El Fassi, souvent présentée comme la seule femme signataire, ne figure pas sur le document original selon les archives. Mais elle a bien participé au mouvement nationaliste — son rôle réel est effacé dans deux directions opposées : soit exagéré (seule signataire héroïque), soit nié.


L’exil de Mohammed V et l’embrasement (1953-1955)

Le 20 août 1953, dans la nuit, les Français exécutent un coup de force : Mohammed V est arrêté avec sa famille et exilé d’abord à la Corse, puis à Madagascar. Le sultan est remplacé par Ben Arafa, un vieillard docile.

La manœuvre échoue. Au lieu d’affaiblir la résistance, elle la galvanise.

Les Marocains voient le visage de Mohammed V dans la lune — une vision collective documentée dans tout le pays. Les tracts circulent avec la photo du Sultan. Les femmes portent des bijoux avec son portrait. La résistance armée monte en intensité : les combattants de la libération (jaïsh al-tahrir) attaquent des commissariats, des installations françaises, des collaborateurs.

Le 20 août 1955 — jour du deuxième anniversaire de l’exil — la ville d’Oued Zem est le théâtre d’un massacre : des rebelles marocains tuent plusieurs dizaines de civils français. La répression française fait des centaines de victimes. C’est l’événement le plus sombre de cette période — il ne figure presque jamais dans les récits marocains de l’indépendance.

Face à l’embrasement, la France change de stratégie. Mohammed V est rappelé d’exil en novembre 1955. Le 2 mars 1956, le Maroc proclame son indépendance.


Les oubliés de la résistance

Les femmes

La résistance n’est pas que masculine. Dans le nord, des femmes transportaient des armes et des messages cachés sous leurs vêtements, entre Tétouan et Chefchaouen. Dans les villes, elles collectaient des fonds pour les familles des résistants emprisonnés.

L’histoire orale recueille leurs témoignages — mais l’histoire écrite officielle les efface systématiquement. L’historiographie féministe marocaine (Fatima Sadiqi, Moroccan Feminist Discourses, Palgrave, 2014) documente ce double effacement.

Les Juifs marocains résistants

Plusieurs Juifs marocains ont participé au mouvement nationaliste — une réalité que le récit actuel peine à intégrer. Léon Benzaquen sera le premier ministre juif du gouvernement indépendant (1956-1959). Des militants juifs marocains comme Abraham Serfaty (communiste anti-colonial) ont participé à la résistance, au prix de l’exil ou de la prison.

Les soldats marocains dans les armées coloniales

Environ 87 000 Marocains ont combattu dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale — dont 12 000 ont participé au débarquement en Provence et à la campagne d’Italie. Ces tirailleurs marocains ont libéré une partie de l’Europe sous drapeau français, au service d’une puissance qui occupait leur pays. Ce paradoxe — défendre la liberté de l’Europe au nom d’une métropole qui leur niait la leur — est le nœud de toute l’ambivalence coloniale.

Ismaël, 25 ans, petit-fils d’un tirailleur marocain qui a combattu en Italie : « Mon grand-père a libéré Rome. Il est rentré au Maroc et n’avait pas le droit de voter. Je ne sais pas comment il portait ça. »


Ce que la résistance dit à la diaspora

L’histoire de la résistance marocaine parle directement aux MRE. Pas comme un roman historique — comme une généalogie.

Ton grand-père ou ton arrière-grand-père a vécu sous le protectorat. Il a peut-être combattu dans l’armée française. Il a peut-être été dans une cellule de l’Istiqlal. Il a peut-être simplement survécu dans un système qui le traitait comme sujet, pas comme citoyen.

Et il a pris la route de l-ghorba — l’émigration. Pas par fantaisie. Parce qu’un système colonial avait détruit les structures économiques du pays : concentré les terres entre 5 400 colons, fermé les écoles aux Marocains (87 % des enfants marocains non scolarisés en 1956), cantonné les Marocains aux emplois les moins qualifiés.

La diaspora marocaine est, en partie, la conséquence directe du protectorat. Le comprendre, c’est comprendre pourquoi tu es où tu es.

Rachid, 52 ans, né en France de parents originaires du Rif, ouvrier métallurgiste à Lyon : « Mon père me parlait d’Abdelkrim comme d’un oncle. Un homme qu’on n’avait pas connu mais qui était de la famille. C’est comme ça que ça marche, les histoires de résistance. Elles passent dans le sang. »


Et aujourd’hui ?

La mémoire dans la diaspora

Dans les villes françaises, belges et néerlandaises où vivent les MRE, la résistance n’est pas un chapitre de manuel — c’est un patrimoine vivant. Une rue Abdelkrim à Saint-Denis. Des associations rifaines qui organisent des commémorations d’Anoual chaque 22 juillet. À Amsterdam, l’association culturelle Amazigh relaie la mémoire d’El Herri. À Bruxelles, des conférences sur le dahir berbère remplissent des salles. La Marche Verte du 6 novembre 1975 — récupération du Sahara — reste la date fondatrice pour une grande partie des MRE : celle que les parents racontent, celle qui a scellé le Maroc moderne dans l’imaginaire collectif de la diaspora (Belguendouz, Le traitement institutionnel de la relation entre les Marocains résidant à l’étranger et le Maroc, AMERM, 2006).

Le débat mémoriel franco-marocain

Entre la France et le Maroc, la mémoire du protectorat reste un terrain sensible. Les archives françaises du protectorat — des millions de documents — ne sont que partiellement accessibles. L’historien Pierre Vermeren souligne que « la France n’a jamais fait le travail de mémoire sur le Maroc qu’elle a fait, tardivement, sur l’Algérie » (Le Maroc en 100 questions, Tallandier, 2020). Côté marocain, l’Instance Équité et Réconciliation (IER, 2004-2006) a traité les violations des droits de l’homme post-indépendance — pas la période coloniale elle-même. Le rapport de l’IER (2006) a ouvert une brèche, mais la colonisation reste un angle mort mémoriel des deux côtés du détroit. Les armes chimiques du Rif n’ont fait l’objet d’aucune commission d’enquête bilatérale.

La fierté des 2ème et 3ème générations

Pour les enfants et petits-enfants de MRE, la résistance fonctionne comme un contre-récit. Tu grandis en France, en Belgique, en Espagne, et l’école te raconte l’histoire coloniale du point de vue du colonisateur — quand elle la raconte. La résistance marocaine est absente des programmes scolaires européens. Alors tu la trouves ailleurs : dans les récits familiaux, dans les documentaires en ligne, dans les travaux d’historiens marocains et européens qui ont commencé à déclassifier cette mémoire (Guillen, L’Allemagne et le Maroc de 1870 à 1905, PUF, 1967 ; Pennell, A Country with a Government and a Flag: The Rif War in Morocco, 1921-1926, Menas Press, 1986).

Amina, 30 ans, consultante à Lyon, père marocain de Figuig, mère française : « J’ai découvert Abdelkrim à 22 ans. Vingt-deux ans. Personne ne m’en avait parlé — ni à l’école, ni dans ma famille. Mon père disait juste : “On a résisté.” Sans détails. Quand j’ai lu Pennell, j’ai compris que “on a résisté” voulait dire : on a infligé la pire défaite coloniale de l’histoire espagnole. C’est pas pareil. »

La mémoire de la résistance n’est pas un exercice nostalgique. C’est un outil. Elle dit aux MRE de deuxième et troisième génération : tu viens d’un peuple qui n’a jamais accepté. Ni le protectorat, ni le dahir berbère, ni les gaz chimiques, ni l’exil du roi. Cette intransigeance — el-‘izza, la fierté — est peut-être le seul héritage que le protectorat n’a pas réussi à détruire.

Questions fréquentes

Abdelkrim El Khattabi était-il un terroriste ou un héros ?

Selon qui. Pour le Maroc officiel et la plupart des historiens africains et asiatiques : le premier leader anticolonial à créer un État moderne pour résister à l'Europe (République du Rif, 1921-1926). Pour l'Espagne et la France : un rebelle vaincu. Pour Che Guevara et Ho Chi Minh, qui s'en réclamaient : un modèle de guerre de libération. L'ONU lui a rendu hommage lors du 60e anniversaire de sa mort (2023). L'Espagne n'a jamais présenté d'excuses pour l'usage de gaz chimiques contre ses troupes.

L'Espagne a vraiment utilisé des armes chimiques contre les Marocains ?

Oui. Du gaz moutarde (ypérite) de 1921 à 1926 dans le Rif, larguée par avion sur des villages, des souks et des sources d'eau. Fabriquée par Hugo Stoltzenberg (collaborateur du prix Nobel Fritz Haber), à l'usine La Marañosa, près de Madrid. Sebastian Balfour documente les faits dans Deadly Embrace: Morocco and the Road to the Spanish Civil War (Oxford, 2002). L'Espagne a voté 33 contre 3 au Parlement en 2007 pour ne PAS s'excuser.

C'est quoi le dahir berbère de 1930 et pourquoi ça a autant révolté ?

Un texte de 8 articles promulgué le 16 mai 1930 qui soustrait les Berbères à la justice du Sultan et les soumet aux tribunaux coutumiers puis français. Objectif de la France : séparer Arabes et Berbères, diviser le nationalisme. Résultat inverse : la prière du Latif récitée dans les mosquées de tout le pays a été la première mobilisation de masse anticoloniale. Le dahir berbère est l'acte de naissance du nationalisme marocain organisé.

Le Maroc aurait pu être libéré plus tôt que 1956 ?

Mohammed V pensait que l'indépendance viendrait après-guerre — il espérait un soutien américain en échange de la neutralité bienveillante du Maroc. Roosevelt lui a effectivement promis un appui lors de la Conférence d'Anfa en 1943 (attesté par Elliott Roosevelt dans As He Saw It, 1946). Churchill a enterré la promesse. L'exil de Mohammed V en 1953 a prolongé de trois ans un processus qui aurait pu aboutir dès 1952-1953.

Des femmes ont participé à la résistance ?

Oui, mais l'historiographie officielle l'a longtemps minimisé. Fatima Tabaamrant et d'autres femmes du Souss portaient des messages entre cellules clandestines. Khnata Bent Bakkar, dans le nord, hébergeait les résistants et finançait leur ravitaillement. Malika El Fassi — souvent présentée comme la seule femme signataire du Manifeste de l'indépendance — n'apparaît pas sur le document original selon les archives françaises (Bouaziz, Zamane n°41).