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Thomas d’Aquin cite un philosophe 503 fois dans sa Somme Théologique — l’œuvre fondatrice de la théologie catholique médiévale. Il ne l’appelle jamais par son nom. Il dit simplement « le Commentateur » (Commentator). Tout le monde sait de qui il s’agit : Ibn Rochd. Un philosophe né à Cordoue, formé et exercé à Marrakech, enterré à Marrakech. Le fondement intellectuel du christianisme médiéval s’appuie sur un penseur arabo-berbère de l’empire almohade du Maroc.

Ça ne se retrouve dans aucun manuel scolaire marocain. À peine dans les programmes européens. C’est pourtant l’un des faits les plus documentés de l’histoire intellectuelle mondiale.

Cette histoire, c’est celle d’un empire — les Almohades, fondés dans le Haut Atlas, centré à Marrakech — qui a produit en deux générations trois des plus grands penseurs de l’humanité. Un empire berbère. Un empire marocain.


Le contexte : Marrakech capitale de la pensée

Pour comprendre pourquoi Ibn Rochd, Ibn Tofaïl et Ibn Khaldoun existent, il faut comprendre l’empire almohade.

Les Almohades (Al-Muwahhidun, « ceux qui affirment l’unicité divine ») naissent dans la montagne marocaine. Ibn Tumart, théologien berbère du Haut Atlas (vers 1080-1130), étudie à Cordoue, à Baghdad, revient au Maroc avec une vision réformiste rigoriste de l’islam, et descend de sa montagne pour créer un empire. En 1147, ses successeurs s’emparent de Marrakech. En 1148, d’al-Andalus.

À leur apogée, les Almohades contrôlent l’Espagne musulmane, le Maroc entier, l’Algérie, la Tunisie et une partie de la Libye. Marrakech est leur capitale. Et Marrakech, sous les califes almohades Abd Al-Moumen, Yacoub Al-Mansour et Mohammed Al-Nasir, devient un centre intellectuel d’une intensité sans précédent.

Le calife Abu Yacoub Yusuf Ier (r. 1163-1184) et son fils Yacoub Al-Mansour (r. 1184-1199) sont les deux grands patrons de la pensée almohade. C’est Abu Yacoub qui demande à Ibn Tofaïl de lui présenter un autre philosophe capable de commenter Aristote. Ibn Tofaïl présente Ibn Rochd. La philosophie universelle bascule.


Ibn Rochd (1126-1198) : le Commentateur

Abu El-Wali Muhammad Ibn Ahmad Ibn Rochd naît le 14 avril 1126 à Cordoue (al-Andalus), dans une famille de juristes malékites. Son grand-père était grand cadi de Cordoue. Son père aussi. La lignée juridique est prestigieuse. Ibn Rochd y ajoutera la médecine et la philosophie.

La rencontre qui change tout

Vers 1169, Ibn Tofaïl — médecin personnel du calife almohade Abu Yacoub Yusuf — présente Ibn Rochd au calife. La scène est racontée par Ibn Rochd lui-même dans la préface à son grand commentaire d’Aristote. Le calife demande d’emblée : « Qu’est-ce que les philosophes entendent par “ciel” — éternel ou créé ? » Ibn Rochd est tétanisé — une telle question directe sur Aristote, de la part d’un souverain, est une prise de risque. Il nie d’abord s’intéresser à la philosophie. Le calife rit, s’engage dans une conversation philosophique avec Ibn Tofaïl, et rassure Ibn Rochd. « Dès lors, écrit Ibn Rochd, je n’ai plus eu peur. »

Le calife lui demande de produire des commentaires clairs sur l’ensemble de l’œuvre d’Aristote. Ibn Rochd a 43 ans. Il passe les trente années suivantes à tenir cette promesse.

Les commentaires : une œuvre monumentale

Ibn Rochd produit trois types de commentaires sur Aristote :

  • Commentaires courts (jami’) : paraphrase en arabe, accessibles à un large public.
  • Commentaires moyens (talkhis) : analyse détaillée livre par livre.
  • Grand commentaire (tafsir) : exégèse phrase par phrase, citation du texte grec reconstitué, discussion des interprètes précédents.

Ses commentaires couvrent pratiquement l’ensemble du corpus aristolicien : Physique, De l’âme, Métaphysique, Éthique à Nicomaque, Poétique, Rhétorique, Analytica Posteriora. En volume, c’est une œuvre qui dépasse celle d’Aristote lui-même.

À côté de cela, son traité médical Al-Kulliyyat fi Al-Tibb (Colliget en latin) — une synthèse systématique de la médecine — est utilisé dans les universités européennes jusqu’au XVIIe siècle.

L’averroïsme : l’Europe se déchire sur lui

Les commentaires d’Ibn Rochd arrivent en Europe latine via les traductions tolédanes du XIIe et XIIIe siècle. Michael Scot traduit en latin le grand commentaire De l’âme et la Métaphysique vers 1220-1240. Herman l’Allemand traduit la Poétique et l’Éthique vers 1240-1256.

L’effet est immédiat et dévastateur pour l’Église. Les philosophes de Paris — Siger de Brabant, Boèce de Dacie — commencent à enseigner Aristote tel que commenté par Ibn Rochd (appelé en latin Averroès). Problème : certaines positions d’Averroès contredisent le dogme chrétien, notamment l’éternité du monde (contre la Création) et l’intellect universel partagé (contre l’immortalité individuelle de l’âme).

En 1270 et 1277, l’évêque de Paris Étienne Tempier condamne 219 propositions « averroïstes ». Thomas d’Aquin écrit son traité De Unitate Intellectus contra Averroistas — « De l’unité de l’intellect, contre les averroïstes ». Le titre est explicite : c’est un anti-Averroès. Et pourtant, Thomas d’Aquin le cite 503 fois en l’appelant « le Commentateur ».

L’averroïsme devient courant de pensée universitaire en Europe — l’averroïsme latin de Padoue survit jusqu’au XVIe siècle. Pic de la Mirandole, Pomponazzi, le jeune Galilée s’y forment.

Le vrai du faux

Le mythe : La philosophie arabe a disparu après le XIIIe siècle — l’islam a tourné le dos à la raison.

La réalité : L’averroïsme latin a continué en Europe pendant trois siècles après la mort d’Ibn Rochd. Siger de Brabant enseigne l’averroïsme à Paris dès les années 1260. Jean de Jandun le développe au XIVe siècle. L’école averroïste de Padoue reste active jusqu’au XVIe siècle — Pomponazzi y publie son De Immortalitate Animae en 1516, trois siècles après Ibn Rochd. Thomas d’Aquin cite Averroès 503 fois dans la Somme Théologique (R.-A. Gauthier, Somme contre les Gentils, 1993). Ce n’est pas « la fin de la philosophie arabe » — c’est sa continuation sous un autre nom, dans une autre langue, sur un autre continent.

L’exil et la mort à Marrakech

En 1195, le calife Yacoub Al-Mansour exile Ibn Rochd à Lucena (petite ville d’al-Andalus, à majorité juive). Les raisons exactes sont débattues — réaction politique aux tensions internes à l’empire, ou pression des théologiens conservateurs. En 1198, Ibn Rochd est réhabilité et convoqué à Marrakech. Il meurt là, le 10 décembre 1198, à 72 ans. Il est enterré à Marrakech — sa tombe existe encore, au cimetière de Bab Dukkala.

Le vrai du faux

Le mythe : Ibn Rochd est andalous, pas marocain.

La réalité : Il est né à Cordoue, mais toute sa carrière se déroule dans l’empire almohade centré à Marrakech. Il est nommé à la cour par les califes almohades, y exerce comme médecin et philosophe, y est exilé et rappelé, et y meurt. Il est enterré à Marrakech. La distinction « andalous vs marocain » est anachronique — l’empire almohade ne connaissait pas cette frontière.


Ibn Tofaïl (vers 1105-1185) : le romancier philosophe

Abu Bakr Muhammad Ibn Abd Al-Malik Ibn Tofaïl naît vers 1105 à Guadix (al-Andalus, à l’est de Grenade). On sait peu de chose de sa formation. Il émerge dans les sources comme médecin à Grenade, puis à Ceuta, avant de rejoindre la cour almohade comme médecin personnel du calife Abu Yacoub Yusuf Ier à Marrakech.

Sa vie est bien documentée sur un point : c’est lui qui présente Ibn Rochd au calife. Sans cette introduction, Ibn Rochd ne produit pas ses commentaires, et l’histoire de la philosophie occidentale est différente.

Hayy ibn Yaqzân : le premier roman philosophique

Vers 1170, Ibn Tofaïl compose Hayy ibn Yaqzân (« Vivant, fils de Vigilant »). C’est un roman philosophique — peut-être le premier de l’histoire littéraire mondiale. Son sujet : un enfant abandonné sur une île déserte, élevé par une biche, qui découvre seul, par la raison pure et l’observation de la nature, les vérités philosophiques et spirituelles les plus élevées.

Le roman est une expérience de pensée : peut-on atteindre la connaissance de Dieu et la sagesse sans révélation, sans société, sans langage ? Ibn Tofaïl répond oui. La raison humaine, bien conduite, peut rejoindre par elle-même ce que la révélation enseigne.

Ce faisant, Ibn Tofaïl résout (ou pose de façon nouvelle) le problème central de la philosophie islamique : la relation entre raison et foi.

L’influence sur l’Europe

La traduction latine d’Hayy ibn Yaqzân par Edward Pococke Jr. paraît à Oxford en 1671 sous le titre Philosophus Autodidactus (« Le Philosophe autodidacte »). La traduction anglaise suit en 1708. Ces deux traductions circulent dans les cercles intellectuels britanniques du XVIIe-XVIIIe siècle.

Parmi les lecteurs documentés ou probables :

  • John Locke : sa théorie de l’entendement humain comme tabula rasa (ardoise vierge) présente des parallèles frappants avec Hayy, qui construit son savoir de zéro.
  • Daniel Defoe : Robinson Crusoé paraît en 1719, onze ans après la traduction anglaise d’Hayy. Un enfant/adulte seul sur une île, qui reconstruit une vie par la raison. La filiation intellectuelle est documentée (G.A. Russell, The ‘Arabick’ Interest of the Natural Philosophers in 17th-Century England, E.J. Brill, 1994).
  • Jean-Jacques Rousseau : Émile, ou De l’éducation (1762), qui imagine l’éducation idéale d’un enfant en dehors de la société corrompue, présente des similitudes structurelles profondes.

Rachid, 45 ans, professeur de philosophie à Bordeaux, d’origine marocaine : « Le jour où j’ai fait le lien entre Hayy ibn Yaqzân et Robinson Crusoé en cours, mes élèves ont regardé différemment les ‘origines’ de la pensée occidentale. »


Ibn Khaldoun (1332-1406) : le père des sciences sociales

Abd al-Rahman Ibn Muhammad Ibn Khaldoun Al-Hadrami naît le 27 mai 1332 à Tunis — mais d’une famille originaire de Séville (al-Andalus), qui a émigré au Maghreb après la Reconquista. Son ascendance andalouse-yéménite-berbère est complexe. Lui-même se définit comme Andalou par l’origine.

Ibn Khaldoun n’est pas un philosophe de cour comme Ibn Rochd ou Ibn Tofaïl. Sa vie est un roman picaresque à lui seul : ministre en Tunisie, au Maroc, en Espagne, en Algérie ; prisonnier ; fugitif ; juge à plusieurs reprises au Caire ; et finalement, en 1401, envoyé diplomatique auprès de Tamerlan (le conquérant mongol qui vient de saccager Damas) — une rencontre dont Ibn Khaldoun a laissé un compte-rendu que les historiens lisent encore.

La Muqaddima : naissance des sciences sociales

En 1377, Ibn Khaldoun s’isole dans la citadelle de Qal’at Ibn Salama (dans l’actuelle Algérie) pour écrire ce qui deviendra son œuvre capitale. La Muqaddima (« Prolégomènes » ou « Introduction ») est l’introduction à sa grande histoire universelle Kitab Al-Ibar. Elle prend une ampleur autonome : 600 pages de théorie sociale, économique, politique et historique.

Sa thèse centrale : l’histoire n’est pas une succession d’événements arbitraires. Elle obéit à des lois que l’on peut identifier et analyser.

Le concept d’asabiyya : la solidarité de groupe

Le concept clé d’Ibn Khaldoun est l’asabiyya — souvent traduit par « solidarité de groupe », « esprit de corps », ou « cohésion sociale ». C’est le ciment qui unit un groupe humain, lui permet de conquérir et de gouverner, et qui se corrode inévitablement quand le groupe s’installe dans le luxe.

Son schéma cyclique :

  1. Une tribu nomade des marges (désert, montagne) développe une forte asabiyya.
  2. Elle renverse la dynastie sédentaire amollie au pouvoir.
  3. Elle s’installe en ville, gouverne, s’enrichit.
  4. En trois ou quatre générations, l’asabiyya s’érode.
  5. Une nouvelle tribu des marges la renverse.

Ibn Khaldoun voit ce cycle se répéter dans toute l’histoire maghrébine et orientale. Et il en voit la preuve autour de lui : les Almohades (Berbères du Haut Atlas) ont renversé les Almoravides (Berbères du désert saharien). Les Mérinides ont renversé les Almohades.

La valeur prophétique

Ses analyses économiques sont stupéfiantes d’actualité. Ibn Khaldoun décrit ce que les économistes appellent aujourd’hui la « courbe de Laffer » — l’idée qu’au-delà d’un certain taux d’imposition, les recettes fiscales diminuent parce que l’activité économique s’effondre. Il l’écrit en 1377. Arthur Laffer le « redécouvre » en 1974, 597 ans plus tard.

Il analyse la division du travail, la valeur-travail, le rôle de la monnaie et de l’inflation, les effets économiques de la population sur la richesse — deux siècles avant Adam Smith.

Arnold Toynbee, historien britannique auteur d’A Study of History (12 volumes), écrit : « Ibn Khaldoun a conçu et formulé une philosophie de l’histoire qui est sans aucun doute la plus grande œuvre de ce type qui ait jamais été créée par quelque esprit que ce soit, à quelque époque et dans quelque pays que ce soit. » (Vol. 3, 1934.)

L’UNESCO a inscrit la Muqaddima au registre « Mémoire du monde » en 2012.


Pourquoi l’Occident a dit « merci et bonne route »

Ces trois penseurs ont été fondamentaux pour l’Europe médiévale et moderne. Puis l’Europe les a effacés de son récit.

Le mécanisme est simple : une fois les traductions latines disponibles et les textes grecs re-découverts dans les originaux (grâce, là encore, aux circuits de transmission arabes), l’Europe n’a plus eu besoin de mentionner les intermédiaires. On cite Aristote, on oublie qu’Ibn Rochd était le seul à le rendre lisible. On cite Locke et Defoe, on oublie Ibn Tofaïl. On « redécouvre » la sociologie au XIXe siècle, on oublie Ibn Khaldoun.

Ce n’est pas un complot. C’est la mécanique normale de la transmission intellectuelle : quand un texte est intégré, la source disparaît. Sauf quand la source est différente de soi — alors l’oubli prend une teinte politique.

Ismaël, 25 ans, étudiant en master de philosophie à Paris, né de parents marocains : « Quand j’ai découvert qu’Ibn Rochd était enterré à Marrakech, j’ai ressenti quelque chose que je n’arrive pas à nommer. Pas de la fierté nationale — quelque chose de plus précis. Que la complexité que j’essayais de tenir entre Islam et philosophie était déjà résolue, ou du moins posée, 800 ans avant que j’arrive. »


Les autres : un archipel de penseurs

Ibn Rochd, Ibn Tofaïl et Ibn Khaldoun sont les trois étoiles les plus brillantes d’un archipel.

Al-Idrisi (1100-1165), cartographe né à Ceuta, a produit la carte du monde la plus précise de son époque — la Tabula Rogeriana (1154) — pour le roi normand Roger II de Sicile. Ses cartes ont servi aux navigateurs européens.

Léon l’Africain (Al-Hassan Ibn Muhammad al-Wazzan, vers 1488-1554), diplomate et voyageur né à Grenade, élevé à Fès, capturé par des pirates siciliens et offert au pape Léon X, a produit Descrittione dell’Africa (1550) — la principale source européenne sur l’Afrique subsaharienne pendant deux siècles.

Al-Bitruji (Alpetragius, mort vers 1204), astronome de la cour almohade à Marrakech, a proposé un modèle astronomique alternatif à Ptolémée — le premier dans la tradition islamique à remettre en question le système ptolémaïque.

La cour almohade de Marrakech est, au XIIe siècle, l’un des centres intellectuels les plus actifs du monde. Ni Rome, ni Paris, ni Londres ne produisent à cette époque une concentration comparable de philosophes, de médecins, d’astronomes et de juristes.


Ce que tu peux faire de cette histoire

L’histoire de ces penseurs ne sert pas à prouver que « les Arabes ont tout inventé ». Elle sert à comprendre que la pensée humaine est un dialogue constant qui ne respecte pas les frontières politiques ni les identités nationales.

Ibn Rochd était un juriste malékite qui commentait un philosophe grec pour le calife berbère d’un empire marocain, et ses textes traduits en latin ont structuré la théologie chrétienne médiévale. Aucune boîte nationale ne contient cette trajectoire.

Ce que tu peux faire : aller lire la Muqaddima d’Ibn Khaldoun — il en existe une excellente traduction française de Vincent Monteil (Discours sur l’Histoire universelle, Sindbad, 1967, rééd. Actes Sud). Aller lire Hayy ibn Yaqzân dans la traduction de Léon Gauthier (Vrin, 2019). Chercher l’édition Poche de la Philosophie dans l’Islam de Majid Fakhry (Albin Michel).

Et si tu passes par Marrakech : le cimetière de Bab Dukkala. Ibn Rochd est là. Pas dans un musée, pas dans une statue — dans une tombe de pierre, dans un quartier ordinaire d’une ville ordinaire. La philosophie universelle est enterrée dans la médina.

Sofia, 29 ans, médecin à Lyon, née à Meknès : « À la fac, j’apprenais Galilée, Newton, Descartes. Aucun de mes profs n’a jamais dit que Galilée avait été formé dans la tradition averroïste de Padoue. La chaîne est continue — on l’a coupée pour les besoins du récit. »


Et aujourd’hui ?

L’héritage intellectuel marocain n’est pas un sujet de musée. Il se joue en direct — dans les universités, les labos, les conférences, les brevets. Et il se joue à travers un paradoxe que chaque MRE connaît : le Maroc produit des cerveaux, mais les exporte.

Le brain drain marocain est massif et documenté. Selon le HCP (Haut-Commissariat au Plan, Enquête sur la migration internationale, 2020), 600 000 Marocains diplômés du supérieur vivent à l’étranger. La France concentre la plus grande diaspora scientifique marocaine — des milliers de chercheurs, médecins, ingénieurs qui publient depuis Paris, Lyon, Montpellier, Bordeaux. Mais la tendance se complique : le brain drain n’est plus à sens unique. On commence à voir des signaux de brain gain — des retours, des connexions, des ponts.

Les universités marocaines de 2026 n’ont plus rien à voir avec celles de 2010. L’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique, Benguerir) est entrée dans le classement QS World University Rankings en 2024 — première université marocaine privée à y figurer. Son campus de Benguerir accueille le 1811 Lab (IA et data science), l’Africa Institute, et attire des chercheurs formés à Stanford, au MIT et à l’ETH Zurich. Al Akhawayn (Ifrane) forme en anglais depuis 1995 et reste un pont entre les systèmes éducatifs marocain et anglo-saxon. L’ENA (École Nationale d’Architecture, Rabat) produit des architectes reconnus à l’international. L’INPT, l’EMI, l’ENSIAS alimentent les effectifs tech de la Silicon Valley et des licornes européennes.

Le phénomène des chercheurs MRE est frappant. Rachid Yazami (né à Fès, formé à l’INPL Nancy) a co-inventé l’anode en graphite des batteries lithium-ion — celle qui est dans ton téléphone, ta voiture électrique, ton ordinateur. Meryem Benmoussa (née à Rabat, formée à l’ENSMM Besançon) est spécialiste en micro-ingénierie et brevets industriels en Suisse. Nizar Habash (Casablanca, Columbia University) est l’un des spécialistes mondiaux du traitement automatique de la langue arabe. Kamal Oudghiri (Oujda, NASA/JPL) a travaillé sur les missions Mars Exploration Rovers. Ces noms ne sont pas des exceptions — ils sont les maillons visibles d’une chaîne invisible de milliers de chercheurs MRE qui publient, brevètent, enseignent dans les meilleures institutions mondiales.

Le lien avec Ibn Rochd, Ibn Tofaïl et Ibn Khaldoun n’est pas symbolique — il est structurel. Le Maroc a toujours produit des penseurs qui font le pont entre deux mondes. Ibn Rochd reliait Aristote et l’islam. Rachid Yazami relie la chimie française et l’industrie mondiale de l’énergie. Le vecteur a changé. La dynamique est la même. Et la question est la même qu’au XIIe siècle : est-ce que le pouvoir en place crée les conditions pour que ces cerveaux restent, reviennent, ou au moins contribuent depuis là où ils sont ? Les Almohades avaient répondu oui — et ça a donné Ibn Rochd. La réponse marocaine de 2026 est en cours d’écriture.

Moussa, 33 ans, data scientist à Amsterdam, né à Nador : « On me dit souvent que je suis un produit du système hollandais. Techniquement, oui. Mais ma curiosité, mon rapport au savoir, l’idée que la connaissance n’a pas de frontières — ça vient d’ailleurs. Ça vient d’un truc que je n’ai pas appris à l’école, mais que j’ai fini par comprendre en lisant Ibn Khaldoun. »


Pour aller plus loin


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Thomas d’Aquin cite un philosophe 503 fois sans jamais dire son nom. Ce philosophe est enterré à Marrakech. L’histoire des penseurs marocains qui ont sauvé la philosophie occidentale. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/philosophie-ibn-rochd-ibn-tofail-penseurs-maroc/


À propos de l’auteur

Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.

À propos de Moriginals


Publié le 27 mars 2026 — Mis à jour le 27 mars 2026

Questions fréquentes

Pourquoi dit-on qu'Ibn Rochd a sauvé Aristote ?

Après la chute de Rome, les textes d'Aristote disparaissent d'Europe occidentale pendant cinq siècles. Ils subsistent en arabe dans la tradition islamique. Ibn Rochd (1126-1198), né à Cordoue mais lié à la cour almohade de Marrakech, rédige des commentaires si complets et si précis qu'ils deviennent la porte d'entrée obligatoire vers Aristote. Thomas d'Aquin le cite 503 fois dans la Somme théologique en l'appelant simplement 'le Commentateur' — pas besoin de préciser de qui il s'agit.

Ibn Tofaïl a vraiment inventé Robinson Crusoé ?

Il a créé le précédent littéraire le plus direct. Son roman Hayy ibn Yaqzân (vers 1170) raconte un enfant élevé seul dans une île déserte qui découvre la raison et la philosophie sans aucun enseignement humain. Daniel Defoe publie Robinson Crusoé en 1719 — 550 ans après Ibn Tofaïl. La traduction latine d'Hayy ibn Yaqzân (Edward Pococke, 1671) est disponible en Angleterre quand Defoe écrit. Le parallèle est documenté par les chercheurs (G.A. Russell, The 'Arabick' Interest of the Natural Philosophers in 17th-Century England, 1994).

Ibn Khaldoun est vraiment le premier sociologue de l'histoire ?

Arnold Toynbee l'a qualifié de 'philosophe de l'histoire le plus grand de tous les temps' (A Study of History, vol. 3, 1934). Sa Muqaddima (1377) introduit une théorie cyclique de l'histoire fondée sur le concept de 'asabiyya (la solidarité de groupe) — deux siècles avant Machiavel, trois siècles avant Montesquieu, six siècles avant Marx. L'UNESCO a inscrit la Muqaddima au registre 'Mémoire du monde' en 2012.

Ces philosophes sont marocains ou andalous ?

Les deux. Ibn Rochd naît à Cordoue (al-Andalus), mais exerce à la cour almohade de Marrakech, est nommé médecin du calife Yacoub Al-Mansour à Marrakech, puis exilé à Lucena et finit sa vie à Marrakech où il est enterré. Ibn Tofaïl naît à Guadix (al-Andalus) et est médecin du calife almohade à Marrakech. Ibn Khaldoun naît à Tunis mais est d'origine andalouse-marocaine (famille des Banu Khaldoun de Séville). L'empire almohade centré à Marrakech est la matrice de toute cette pensée.

Où sont enterrés ces penseurs ?

Ibn Rochd est enterré à Marrakech — au cimetière de Bab Dukkala. Sa tombe a été retrouvée et identifiée. Ibn Tofaïl est mort à Marrakech vers 1185. Ibn Khaldoun est mort au Caire en 1406 et y est enterré. Averroès reste la figure la plus présente symboliquement à Marrakech.