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Le 3 novembre 2023, ElGrandeToto publie son album 27 depuis un appartement de Benjdia, quartier populaire de Casablanca. Trois jours plus tard, l’album est au numéro 3 des charts mondiaux Spotify. 10 millions de streams. Un rappeur qui rappe en darija — le dialecte marocain que les institutions marocaines elles-mêmes ne reconnaissent pas comme langue officielle — au sommet du monde.
C’est le dernier acte d’une histoire longue de plusieurs siècles. La musique marocaine a traversé trois révolutions : elle est née dans le rituel et l’esclavage (gnawa), a survécu à la colonisation par la rue (chaâbi), et a explosé dans la diaspora par l’urbain (rap). Trois trajectoires, un seul fil : une culture qui refuse de rester à sa place.
Les racines : quand le guembri raconte l’esclavage
Tout commence avec le guembri. Cet instrument à trois cordes, fabriqué en peau de chameau sur une caisse en cèdre, est l’ancêtre de la basse électrique. Marcus Miller, bassist de Miles Davis, l’a dit sans détour lors du Festival Gnaoua d’Essaouira en 2014 : « Le guembri est l’ancêtre de la basse. » Cette filiation n’est pas symbolique. Elle est musicologique.
Le guembri est l’instrument central des gnaoua — une tradition rituelle et musicale née parmi les esclaves subsahariens amenés au Maroc par la traite transsaharienne depuis au moins le XVIe siècle. L’UNESCO l’a inscrite en décembre 2019 (décision 14.COM 10.B.26, élément n° 01170) en reconnaissant explicitement cette origine esclavagiste. C’est rare : une inscription UNESCO qui commence par le mot « esclavage ».
Le rituel central, la lila (« la nuit »), est une cérémonie nocturne structurée autour de sept familles d’esprits — les mluk. Chacune a sa couleur, son encens, ses chants, ses manifestations corporelles. Le maâlem (maître musicien) joue le guembri. Les qraqeb (castagnettes métalliques) tiennent le rythme. Les femmes en transe — 65 % des participants selon l’enquête de Bouachrine et Khalil (2022, n=546) — dialoguent avec les esprits.
Ce que le gnawa a donné au jazz
Randy Weston (1926-2018), pianiste de jazz new-yorkais et Américain d’ascendance africaine, s’installe à Tanger en 1967. Il y vit jusqu’en 1972. Dans ces cinq ans, il fréquente les cercles gnaoua de la médina, participe à des lilas, et transforme sa compréhension de la musique. Blue Moses (CTI Records, 1972) et Tanjah (Polydor, 1973) portent les traces directes de cette immersion. À sa mort, le New York Times titre : « Randy Weston, Jazz Patriarch Inspired by Africa, Dies at 92. »
La filiation n’est pas une métaphore. Le guembri joue la basse — la pulsation fondamentale. Les qraqeb tiennent le rythme syncopé. La structure modale de la lila — une progression répétitive qui entraîne la transe — ressemble à ce que les musicologues appellent le « groove ». Ce n’est pas un hasard si le saxophoniste Pharoah Sanders, pilier du free jazz de John Coltrane, a choisi d’enregistrer The Trance of Seven Colors avec le maâlem Mahmoud Gania en juin 1994 à Essaouira.
Les collaborations qui ont changé l’histoire
Le plus gros malentendu de la musique marocaine, c’est Brian Jones. Le guitariste des Rolling Stones a enregistré en août 1968 avec les Master Musicians de Joujouka — une tradition soufie du Rif, raïtas et flûtes de pan, ethniquement arabe-amazighe. Pas un seul gnaoui. La confusion vient du titre de la revue Gnaoua publiée à Tanger par Ira Cohen en 1964 : le titre référençait la culture gnaoua, mais le contenu portait sur Joujouka.
La vraie rencontre entre le rock britannique et les gnaoua a lieu vingt-six ans plus tard. Au printemps 1994, dans une cour du XIIIe siècle près de Marrakech, Jimmy Page et Robert Plant enregistrent trois morceaux — « City Don’t Cry », « Yallah », « Wah Wah » — avec le maâlem Brahim El Belkani. L’album No Quarter: Unledded (1994) documente cette rencontre. Plant dira plus tard : « Les gnaoua étaient très patients, et le sourire est une grande monnaie d’échange. »
Le vrai du faux
Le mythe : « La gnawa, c’est un truc de festival pour touristes à Essaouira. »
La réalité : La gnawa est une pratique thérapeutique sacrée, née parmi les esclaves subsahariens déportés au Maroc par la traite transsaharienne depuis au moins le XVIe siècle. La lila — cérémonie nocturne de transe — est un dispositif de soin spirituel, pas un spectacle. L’UNESCO l’a inscrite au patrimoine immatériel en décembre 2019 (décision 14.COM 10.B.26) en reconnaissant explicitement cette origine esclavagiste. Chouki El Hamel, historien à Arizona State University, a consacré un ouvrage entier à documenter cette filiation (Black Morocco: A History of Slavery, Race, and Islam, Cambridge University Press, 2013). Réduire la gnawa à un divertissement, c’est effacer cinq siècles de mémoire.
Le chaâbi : quand Casablanca invente sa musique
Si le gnawa vient des esprits et des rituels, le chaâbi vient de la rue. Et plus précisément des derbs (ruelles) de Casablanca et de Rabat des années 1950.
Chaâbi signifie littéralement « populaire ». Ce n’est pas un genre — c’est une attitude. Prends la musique andalouse (héritée des exilés d’Al-Andalus, raffinée à Fès, Tétouan et Rabat), mélange-la avec les rythmes berbères du Rif et du Souss, ajoute un banjo, un accordéon et une batterie achetée dans un marché aux puces, et mets tout ça dans un café de la médina à 23h. Voilà le chaâbi.
Le chaâbi n’a pas de date de naissance officielle. Il émerge dans les années 1950-60 dans les cafés et les fêtes de mariage. Son économie est informelle — des musiciens payés à la soirée, pas à l’album. Sa géographie est populaire — les fêtes de quartier, les mariages, les baptêmes.
Abdelhadi Belkhayat : le roi qui a chanté l’exil
Abdelhadi Belkhayat (1937-2020) est le chaâbi romantique. Sa voix — un ténor souple, capable de passer en quelques secondes des ornements andalous aux inflexions populaires — a accompagné plusieurs générations de Marocains. Né à Fès, formé à l’école andalouse, il a su intégrer les nouvelles influences de l’Égypte (Oum Kalsoum, Farid El Atrache) sans perdre son accent marocain.
Sa chanson la plus connue en France ? Ana Machi Sahabi — diffusée dans des salons de coiffure maghrébins pendant trente ans. Pour la diaspora, Belkhayat incarne le Maroc des parents. Pas une nostalgie floue : une voix précise, un timbre identifiable, une culture.
Nass El Ghiwane : la révolution qui n’a pas eu son prix Nobel
En 1970, cinq jeunes de Hay Mohammadi — le quartier ouvrier de Casablanca — fondent un groupe. Ils s’appellent Nass El Ghiwane (« les gens du spectacle »). Larbi Batma, Boujemaa Hagour, Omar Sayed, Allal Yaala, Moulay Abderrahmane Kirouche. Instruments : guembri, hajhouj (basse berbère), derbouka, sintir. Pas de guitare électrique. Pas de synthé. Juste les instruments du peuple.
Leur premier album — Ya Banaat (1973) — est une rupture totale. Ils prennent les rythmes gnaoua, les paroles du poète soufi Al-Hallaj, les grondements sociaux de la ville, et ils les mettent dans une même chanson. Les paroles sont allusives, poétiques, politiques sans être militantes. La censure ne sait pas quoi en faire. Le public comprend tout.
Nass El Ghiwane est la chose la plus proche d’un équivalent marocain des Beatles — dans le sens d’un groupe qui a transformé radicalement ce que la musique pouvait dire et faire dans son pays. Le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch a consacré un documentaire à leur influence : My Land (2011) et, plus tard, les citations de leurs textes parsèment la filmographie marocaine.
Najat Aatabou et la voix des femmes rurales
Najat Aatabou, née en 1957 dans la région de Khenifra (Maroc central), fait une chose que personne n’avait osé : elle chante en amazigh et en darija des textes écrits par des femmes, sur des émotions de femmes. Son premier succès, Shouf Ayniyya (1982), se vend à 400 000 cassettes dans un Maroc où les circuits de distribution n’existent pas vraiment. C’est le bouche-à-oreille pur, la cassette qui passe de main en main dans les souks.
Son public initial : les femmes rurales du Moyen Atlas, celles dont personne ne chantait la vie. Son impact : mondial. Peter Gabriel la signe sur le label Real World Records en 1990. Elle est la première artiste marocaine à tourner en Europe et en Amérique du Nord pour un public non-migrant.
Youssef, 38 ans, né à Agadir, se souvient : « Ma mère pleurait en écoutant Najat Aatabou. Elle n’avait jamais entendu sa propre vie dans une chanson. »
La fusion : quand le Maroc emprunte et transforme
Entre les années 1990 et 2010, la musique marocaine traverse une phase d’hybridation massive. Les musiciens marocains consomment le rock, le jazz, l’électronique, le reggae — et les ramènent dans leurs propres traditions.
Gnawa Diffusion : Grenoble invente le gnawa-reggae
Le 27 juin 1992, Amazigh Kateb — fils de l’écrivain algérien Kateb Yacine — fonde Gnawa Diffusion à Grenoble. C’est un groupe de diaspora maghrébine : des musiciens algériens, marocains, et français. Leur son : gnawa + reggae + punk + rap. Leur public : les banlieues françaises.
Gnawa Diffusion est un objet culturel inclassable. Le nom revendique une tradition marocaine. Les membres sont largement algériens. La musique est universelle. L’idée — qu’une tradition rituelle de transe peut rencontrer Bob Marley et les Clash — n’avait jamais été testée. Elle fonctionne. Sept albums entre 1993 et 2012. Des tournées mondiales. Un héritage direct sur le rap marocain deux générations plus tard.
Hoba Hoba Spirit et le rock marocain
Dans les années 2000, Casablanca produit Hoba Hoba Spirit — un groupe de rock arabophone qui joue au L’Boulevard, le festival de musiques urbaines fondé en 1999. Leur particularité : leurs textes en darija abordent directement les problèmes sociaux marocains (chômage, hogra, émigration) avec une férocité qui n’existait pas dans le chaâbi traditionnel.
L’Boulevard (Boulevard des Jeunes Musiciens) devient l’incubateur d’une génération entière. C’est là que Don Bigg développe son style. C’est là que les futurs rappeurs des années 2010 se font les dents.
Le malhoun : la poésie qui a survécu à tout
On parle peu du malhoun dans les récits de la musique marocaine moderne. C’est une erreur. Le malhoun est une tradition poétique et musicale née à Meknès et Marrakech autour du XVIe siècle — des poèmes en darija et arabe dialectal, chantés en alternance par un soliste et un chœur, accompagnés d’oud et de derbouka.
Mohamed El Methali (1927-2012) est son plus grand interprète moderne. Ses compositions sur la nostalgie, le voyage, la ghorba (l’exil) parlent directement à la diaspora. Quand les MRE de deuxième génération découvrent le malhoun, ils y trouvent souvent une description de leur propre condition — le déracinement mis en musique — qui prédate le rap de plusieurs siècles.
Le rap : quand la diaspora prend le micro
Le rap marocain naît deux fois. Une fois à Casablanca dans les années 2000. Une fois dans les banlieues françaises, au même moment, sans coordination.
Don Bigg : le basculement vers la darija
Le 1er avril 2006, Taoufik Hazeb — alias Don Bigg — sort Mgharba Tal Moute (« Marocains jusqu’à la mort »). C’est le premier album rap entièrement en darija à atteindre une audience nationale au Maroc. Les rappeurs marocains rappaient en anglais ou en français. Don Bigg choisit la rue. La darija n’est pas un choix commercial — c’est un acte politique. Choisir la langue que 40 millions de Marocains parlent mais qu’aucune institution officielle ne reconnaît.
Une étude de l’IMIST (Institut Marocain de l’Information Scientifique et Technique, 2015) confirme que la darija est la seule langue véhiculaire comprise par la quasi-totalité des Marocains. Don Bigg arrive à cette conclusion empiriquement dix ans avant.
Le vrai du faux
Le mythe : « Le rap marocain est une copie du rap américain. Rien de marocain là-dedans. »
La réalité : Le rap marocain puise dans une tradition orale qui précède le hip-hop de plusieurs siècles. Le malhoun — poésie dialectale chantée née à Meknès et Marrakech au XVIe siècle — est un art de la rime, du flow et de la joute verbale en darija. L’aïta, chant rural des plaines atlantiques, repose sur l’improvisation et la dénonciation sociale. Nass El Ghiwane, dès 1970, mêlait paroles poétiques, engagement politique et instruments du peuple — un prototype du rap conscient. Quand ElGrandeToto rappe en darija sur des beats trap et atteint le Top 3 mondial Spotify (novembre 2023, album 27), il ne copie pas Atlanta : il prolonge une lignée de poètes populaires marocains. Le linguiste Youssef Amine Elalamy (Université Ibn Tofaïl) a documenté cette continuité entre malhoun et rap dans ses travaux sur la littérature orale marocaine.
ElGrandeToto : Casablanca at the top of the world
Taha Fahssi naît en 1996 à Casablanca, quartier Benjdia. Il fonde son propre label, BNJ City Block — nommé d’après son quartier. Son album Caméléon (mars 2021) entre dans le Top 6 des débuts d’albums mondiaux sur Spotify — première absolue pour un artiste arabe. Son album 27 (novembre 2023) monte au numéro 3 mondial avec 10 millions de streams en trois jours.
ElGrandeToto est un phénomène de streaming pur. Pas de maison de disques internationale qui l’a découvert — il était déjà là, avec ses chiffres. Sa signature chez RCA/Sony Music France en 2019 via le producteur DJ Kore vient après que les algorithmes ont établi sa souveraineté.
La diaspora : Maes, Larry, La Fouine
De l’autre côté de la Méditerranée, une autre révolution. Maes (Massi Annar, né 1991 à Saint-Martin-d’Hères, d’origine marocaine) accumule les certifications diamant en France — son single Réseaux (2019) est le troisième single le plus streamé de l’histoire du rap français selon la SNEP. Larry (né 1997 à Strasbourg-Neudorf, parents marocains) remplit des salles dans toute l’Alsace. La Fouine (Laouni Mouhid, né 1981 à Trappes) a vendu des millions d’albums en France.
Ces rappeurs français d’origine marocaine n’ont pas de projet « marocain » — ils sont français. Mais leur succès repose en partie sur une esthétique, un ton, une façon de rapper qui porte les traces de la culture marocaine : la loyauté familiale, le rapport à la hogra (le mépris institutionnel), l’importance du quartier comme identité.
Ismaël, 25 ans, né à Marseille de parents marocains, a grandi en écoutant les deux mondes. « Quand j’écoute ElGrandeToto, j’entends Casablanca. Quand j’écoute Maes, j’entends ma cité. Ça parle la même langue même si c’est pas les mêmes mots. »
La censure : quand la musique dérange l’État
La musique marocaine libre a toujours eu des ennemis.
En 2019, le rappeur Gnawi sort un clip critiquant le roi. Il est arrêté et condamné à un an de prison ferme — peine confirmée en appel en 2020 (Amnesty International, rapport annuel 2020). El Haqed (Mohammed Mouad), rappeur du mouvement du 20 février 2011, est arrêté trois fois entre 2011 et 2014. Il vit en exil en Belgique depuis 2015 (Index on Censorship).
Cette censure n’est pas nouvelle. Dans les années 1970, Nass El Ghiwane était surveillé par la police politique. Leurs paroles allusives sur la tyrannie et l’oppression traversaient les filtres de la censure grâce à leur opacité poétique. Aujourd’hui, le rap est direct — et les conséquences le sont aussi.
La liberté musicale au Maroc a une géographie : tu peux tout dire en darija dans un festival international, mais pas en ligne avec une audience nationale.
Fusion et futur : ce qui vient
La frontière entre gnawa, chaâbi et rap n’a jamais été aussi poreuse.
Asmaa Hamzaoui (née 1998), première femme à diriger un groupe gnaoua au guembri, joue avec des producteurs électroniques européens tout en maintenant l’intégrité de la lila. Son groupe Bnat Timbouktou tourne à Roskilde, WOMAD et WOMADelaide.
Said Msoudi, sur scène sous le nom de Simo Lagnawi, a fondé la London School of Gnawa dans l’Est londonien — un lieu où des Londoniens de toutes origines apprennent le guembri. Aux BBC Proms le 15 août 2021 (Prom 18, Royal Albert Hall), Lagnawi a joué au temple de la musique classique britannique.
Gnawa Fusion à Marrakech mélange lila, jazz électronique et oud. Le festival d’Essaouira programme de plus en plus d’artistes de fusion — la 26e édition (juin 2025) a accueilli Marcus Miller et l’Ivoirien CKay sur la même scène que des maâlems.
La question n’est plus « est-ce que la musique marocaine peut exister hors du Maroc ? » Elle est déjà là. La question maintenant : « qui gagne de l’argent ? »
La question qui fâche : qui capture la valeur ?
Le guembri est l’ancêtre de la basse. Les maâlems d’Essaouira ont inspiré du jazz, du rock et de l’électronique pendant cinquante ans. Le Festival Gnaoua génère 1,7 milliard de dirhams cumulés selon l’étude Valyans (2014). Les hôteliers d’Essaouira sont passés de 9 établissements en 1998 à plus de 300 en 2025.
Et les musiciens gnaoua ? Ils travaillent dans l’informel. Ni CNSS, ni contrat, ni retraite. Abdellah El Gourd, maâlem respecté de Tanger et fondateur du premier centre culturel gnaoua (Dar Gnawa, 1980), cumule un emploi à Voice of America le jour et son rôle de maâlem le soir (Tsakok, Policy Center for the New South, août 2024).
Le chaâbi ? Les musiciens de mariage continuent à être payés en cash par soirée — pas d’agents, pas de contrats, pas de droits voisins. L’industrie musicale marocaine en droits d’auteur est quasi inexistante. Le Bureau Marocain du Droit d’Auteur (BMDA) collecte des droits, mais les mécanismes de redistribution aux musiciens populaires fonctionnent mal.
Le rap ? La génération ElGrandeToto a su signer avec des majors internationales et contrôler son label (BNJ City Block). Mais c’est une exception. Les centaines de rappeurs marocains qui sortent sur YouTube ne voient pas un centime de TikTok ou Spotify — les algorithmes les jouent, les marques les samplent, et eux continuent à payer leur studio à l’heure.
La fierté est réelle. L’industrie est à construire.
Et aujourd’hui ?
Si tu vis en Europe en 2026, la musique marocaine n’est plus un souvenir que tes parents écoutent dans la cuisine. C’est un écosystème vivant qui te suit dans tes écouteurs, sur ton feed TikTok, et dans les salles de concert de ta ville.
Les festivals ont traversé la Méditerranée. Le Festival Gnaoua d’Essaouira, streamé en direct depuis 2022, touche désormais des centaines de milliers de spectateurs diasporiques chaque juin. Des lilas « off » s’organisent à Paris, Bruxelles, Amsterdam — portées par des maâlems installés en Europe comme Simo Lagnawi à Londres ou Majid Bekkas entre Rabat et Cologne. Mawazine, le méga-festival de Rabat, est devenu un rendez-vous de streaming mondial : en 2024, ses sessions live cumulaient plus de 15 millions de vues sur YouTube en une semaine. La diaspora n’attend plus l’été pour écouter du live marocain — elle le consomme en temps réel, depuis Lille ou Rotterdam.
Les artistes binationaux ont changé l’équation. French Montana (Karim Kharbouch, né à Casablanca, arrivé à New York à 13 ans) est passé du Bronx au Billboard Hot 100. Maître Gims, d’origine congolaise mais élevé dans la culture musicale maghrébine des cités françaises, sample des sonorités orientales qui parlent directement à la diaspora. Et la génération d’après — Maes, Larry, Kofs — ne choisit plus entre « être français » et « être marocain ». Ils sont les deux. Leur musique aussi. Quand Maes sort un morceau avec des ad-libs en darija, il ne fait pas du folklore : il parle comme il parle avec ses cousins.
La darija est devenue un vecteur d’identité diasporique à part entière. Sur Spotify, les playlists « Moroccan Vibes » et « Bled Hits » cumulent des centaines de milliers de followers — majoritairement basés en France, en Belgique, aux Pays-Bas. Sur TikTok, le hashtag #moroccanmusic dépasse les 3 milliards de vues en 2025. Des créateurs MRE de deuxième génération — nés à Marseille, Bruxelles ou Utrecht — utilisent des extraits de chaâbi ou de gnawa comme bande-son de leurs vidéos identitaires. La darija que leurs parents parlaient à la maison devient un marqueur de fierté publique, pas un truc qu’on cache dans la cour de récré.
Sofia, 38 ans, Suédoise d’origine marocaine, vit à Stockholm avec ses deux enfants. « Mes gosses ne parlent pas darija couramment, mais ils connaissent ElGrandeToto par coeur. Quand la musique passe, quelque chose s’allume. C’est leur Maroc à eux — pas celui des vacances d’été, celui de tous les jours. » La musique marocaine fait en 2026 ce qu’elle a toujours fait depuis les lilas du XVIe siècle : elle crée du lien là où la distance essaie de le couper.
Ce qu’il faut retenir
La musique marocaine a fait quelque chose d’impossible en trois siècles : partir d’une mémoire d’esclavage (gnawa), la transformer en patrimoine universel (UNESCO 2019), la croiser avec la rue colonisée (chaâbi, Nass El Ghiwane), l’exporter dans la diaspora (rap de France, ElGrandeToto au Top 3 mondial), et revenir au Maroc en conquerant.
Ce n’est pas une histoire de genre musical. C’est une histoire de résistance culturelle — la même que les gnaoua jouaient dans les lila pour survivre à la déportation, que Don Bigg vocalisait en darija pour que le peuple se reconnaisse, qu’ElGrandeToto stream depuis Benjdia pour prouver que Casablanca est au centre du monde.
Amina, 30 ans, née à Lyon, ingénieure à Grenoble : « Mon père écoutait Belkhayat dans la cuisine. Moi j’écoute ElGrandeToto dans le métro. On raconte la même chose avec des mots différents. »
La musique marocaine n’a jamais été étrangère nulle part. Elle a juste mis du temps à le faire savoir.
Pour aller plus loin
- Les Gnaoua : d’esclaves à icônes de la musique mondiale — le récit complet de la tradition gnaoua, de la traite transsaharienne à l’UNESCO
- Rap marocain et diaspora : le sang qui domine des deux côtés — de Maes à ElGrandeToto, la domination des rappeurs d’origine marocaine
- Le caftan marocain : patrimoine UNESCO et révolution mode — une autre conquête culturelle marocaine, du patrimoine aux podiums
- Culture et identité marocaine : le Maroc vivant — le guide complet de ce qui fait la culture marocaine aujourd’hui
- Darija enfants MRE : 7 stratégies pour ne pas couper le fil — transmettre la langue quand la musique ne suffit pas
Questions fréquentes
C'est quoi la différence entre gnawa, chaâbi et aïta ?
Le gnawa est un rituel de transe issu de l'esclavage subsaharien (guembri, qraqeb, lila). Le chaâbi est une musique populaire urbaine née à Casablanca dans les années 1950, mélange d'andalou, de berbère et de modernité (oud, banjo, accordéon). L'aïta est un chant rural du plateau, ancré dans les plaines atlantiques, porté traditionnellement par des femmes appelées chikhates. Trois traditions distinctes, trois géographies, trois fonctions sociales.
Les gnawa ont vraiment influencé le jazz américain ?
Les parallèles musicaux sont réels — structure modale, rôle du guembri analogue à la basse, transe collective. La filiation directe est contestée. Ce qui est documenté : Randy Weston (pianiste jazz américain, 1926-2018) a vécu à Tanger de 1967 à 1972, étudié les gnaoua, et en fait une influence centrale de ses compositions (New York Times, 2018). Pharoah Sanders a enregistré The Trance of Seven Colors avec Mahmoud Gania en 1994 à Essaouira.
Qui sont les grands noms du chaâbi marocain à connaître ?
Abdelhadi Belkhayat (1937-2020), roi incontesté du chaâbi romantique. Abdelwahab Doukkali (né 1940), voix monumentale toujours active. Nass El Ghiwane (fondé 1970), groupe qui a révolutionné la musique marocaine en mélangeant chaâbi, gnawa et rock. Jil Jilala (fondé 1972), héritiers directs. Et Najat Aatabou (née 1957), qui a amené les femmes rurales dans les salles de concert.
Le rap marocain est-il vraiment global ?
Oui, depuis 2021. L'album Caméléon d'ElGrandeToto (mars 2021) atteint le Top 6 des débuts d'albums mondiaux sur Spotify — première absolue pour un artiste arabe. Son album 27 (novembre 2023) monte au n°3 mondial. En France, Maes accumule les diamants et les numéros 1 (SNEP, Certifications). La musique marocaine est le seul genre arabes à avoir produit deux artistes dans le Top 5 mondial simultanément.
Où écouter de la musique marocaine live en France ?
Festival Arabofolies à Paris (juin), Festival du Monde Arabe à Montréal (octobre). En club parisien : Institut du Monde Arabe, La Cigale pour les grandes tournées. En Belgique : Flagey à Bruxelles. Les maâlems gnaoua tournent régulièrement en Europe — vérifier les programmations d'Hamid El Kasri, Asmaa Hamzaoui (Bnat Timbouktou) et Majid Bekkas.