Sommaire · 28 sections
Chaque article international sur les gnaoua te parle de Brian Jones et des Rolling Stones. Un mythe vieux de soixante ans. Jones a enregistré en août 1968 avec les Master Musicians de Joujouka — une tradition soufie du Rif, raïtas et flûtes, ethniquement arabe-amazighe. Pas un seul gnaoui. La confusion provient de la revue Gnaoua d’Ira Cohen, publiée à Tanger en 1964 : le titre référençait la culture gnaoua, mais le contenu portait sur Joujouka.
La vraie rencontre entre le rock et les gnaoua a eu lieu vingt-six ans plus tard. Au printemps 1994, Jimmy Page et Robert Plant ont enregistré trois morceaux — « City Don’t Cry », « Yallah », « Wah Wah » — avec le Maâlem Brahim El Belkani, dans une cour du XIIIe siècle près de Marrakech. Quatre jours de répétition. Page évoquera plus tard « les traces musicales d’Alan Lomax ». Plant résumera l’expérience en une phrase : « Les gnaoua étaient très patients, et le sourire est une grande monnaie d’échange » (Far Out Magazine ; Metalhead Zone). L’album No Quarter: Unledded (1994) documente cette rencontre — film et DVD inclus.
L’histoire vraie est meilleure que la légende. Mais pour comprendre les gnaoua, il faut remonter plus loin que les guitaristes anglais. Jusqu’aux caravanes transsahariennes. Jusqu’à l’esclavage.
Une nuit, sept familles d’esprits : le coeur de la lila
Le système cosmologique gnaoua n’existe dans aucun livre sacré. Il se transmet de maâlem à apprenti, de moqadma (guide rituelle féminine) à possédée, par la pratique du rituel nocturne appelé lila (littéralement « la nuit »).
La classification de référence a été produite par Abdelhafid Chlyeh (1949-2014), psychologue clinicien et docteur en ethnologie né à Marrakech, dans Les Gnaoua du Maroc : Itinéraires initiatiques, transe et possession (Éditions La Pensée Sauvage, 1998 ; rééd. Le Fennec, Casablanca). Bertrand Hell a complété le tableau avec la monographie ethnographique la plus fouillée en français : Le Tourbillon des Génies (Flammarion, 2002). Viviana Pâques a identifié les continuités subsahariennes dans La Religion des esclaves (Moretti & Vitali, 1991).
Le treq : de minuit à l’aube
La seconde moitié de la lila suit un ordre codifié appelé treq (« le chemin ») (Chlyeh, 1998 ; Hell, 2002). Sept cohortes d’esprits — les mluk (pluriel de melk) — se succèdent. Chacune a sa couleur, son encens, ses chants et ses manifestations corporelles.
| Famille | Couleur | Esprits principaux | Manifestations |
|---|---|---|---|
| Saints et Chorfa | Blanc/vert | Moulay Abdelkader Jilali, Sidi Chamharouch | Protection préliminaire |
| Esprits de la forêt (rijal al-ghaba) | Noir | Esprits sauvages du bush — mémoire subsaharienne | Les possédés rampent, miment des chasseurs |
| Sidi Mimoun | Noir | Sidi Mimoun (gouverneur des mluk), Lalla Mimouna | Autorité sur les autres esprits |
| Esprits de la mer (moussaouiyine) | Bleu ciel | Sidi Moussa | Mouvements de nage, bol d’eau en équilibre sur la tête |
| Esprits célestes (samaouiyine) | Bleu foncé | Souvent fusionnés avec les marins selon Chlyeh | Réduit parfois le total à six cohortes |
| Esprits rouges | Rouge | Sidi Hammou (maître des abattoirs) | Danse des couteaux, lien au sang |
| Esprits féminins | Multiple | Lalla Mira (jaune), Lalla Rkia (rouge), Lalla Malika (mauve), Aïcha Qandicha (noir) | Les plus puissants de la nuit |
Un désaccord fondamental traverse la littérature : Pâques affirme que les gnaoua insistent qu’aucun djinn ne peut pénétrer un corps humain — ils travaillent avec sept énergies. Hell et Chlyeh décrivent un cadre de possession plus classique. Aucun consensus. Les deux versions coexistent.
Sept couleurs ? Pas les mêmes partout
Le chiffre « sept » a une puissance symbolique (sept manifestations de la lumière muhammadienne selon Pâques). Mais il ne correspond pas toujours au nombre réel de cohortes.
Hélène Sechehaye (thèse doctorale, ULB Bruxelles / Université Jean Monnet Saint-Étienne, soutenue le 14 octobre 2020) a produit les tableaux comparatifs les plus rigoureux des mhall (moments rituels) entre Essaouira, Marrakech et Fès. Six styles régionaux coexistent : le marsaoui d’Essaouira (dont le prélude au guembri s’appelle msaysa), le marrakchi (prélude = tsira, Sidi Chamharouch central), le fasi (où Sidi Chamharouch est rarement invoqué), le chamali de Tanger, le chalhaui berbère, le gharbaoui de Rabat.
Si tu passes de la lila d’Essaouira à celle de Fès, ce ne sont pas les mêmes esprits, pas les mêmes chants, pas le même ordre. Le « sept couleurs » est devenu un brand — The Trance of Seven Colors, l’album légendaire de Pharoah Sanders et Mahmoud Gania. Mais la réalité est vivante, orale, non fixée. C’est justement ce qui la rend précieuse.
Le vrai du faux
Le mythe : Les gnaoua invoquent sept esprits, toujours les mêmes, toujours dans le même ordre — c’est un système codifié universel.
La réalité : Le système varie d’une ville à l’autre. Sidi Chamharouch, central à Marrakech, est quasi absent à Fès. Les préludes portent des noms différents. Le chiffre « sept » a une valeur symbolique, mais Chlyeh lui-même note que certaines lilas ne comptent que six cohortes (Chlyeh, 1998 ; Sechehaye, 2020).
La moqadma, la zaouïa et le pouvoir des femmes
La lila est conjointement animée par un maâlem (dimension sonore, masculine) et une moqadma (dimension spirituelle, diagnostique, matérielle, féminine). La moqadma identifie quel esprit possède une personne. Elle le nomme. Elle manipule les voiles de couleur et l’encens. Elle guide les participants à travers la transe (Chlyeh, 1998 ; Kapchan, 2007). Hors des lilas, elle est aussi guérisseuse.
Bouachrine et Khalil (2022, Revue Economie et Société, enquête sur 546 cas) ont produit un chiffre saisissant : 65 % des cas de possession sont des femmes, contre 35 % d’hommes. Deborah Kapchan, dans une interview à Afropop Worldwide (2009, publiée le 8 décembre 2023), résume : « Within the sphere of trance, other things are possible. Women are possessed by male spirits. They can smoke cigars… » — en référence aux travaux de Janice Boddy sur le zar soudanais.
Depuis des siècles, dans une société patriarcale, la lila gnaoua offre aux femmes un espace de pouvoir que le droit ne leur accorde pas. Les femmes possédées commandent, fument, dansent comme des chasseurs, parlent avec des voix d’hommes. La transe comme proto-féminisme rituel.
La Zaouïa Sidna Bilal
La Zaouïa Sidna Bilal à Essaouira, construite au début du XXe siècle, est la seule zaouïa gnaoua officiellement constituée au Maroc. Elle comprend un puits (source de baraka), une mosquée, un msid (école coranique), et deux salles séparées — hommes (grands tambours ganga) et femmes (transe hors du regard masculin) (Chlyeh, 1998).
Les gnaoua ne constituent pas une confrérie soufie au sens classique : pas de silsila (chaîne de transmission), pas de fondateur éponyme, pas de hizb écrit, pas de tombe du saint fondateur. Sidna Bilal — l’esclave abyssin du Prophète, premier muezzin de l’islam — est enterré au Moyen-Orient, pas au Maroc (Archives de sciences sociales des religions, 2005). Dans les autres villes, les gnaoua se réunissent dans des dar gnaoua informels.
Asmaa Hamzaoui : le guembri au féminin
Asmaa Hamzaoui, née en 1998 à Casablanca, est la première femme à diriger un groupe gnaoua au guembri. Elle a fondé Bnat Timbouktou en 2012 — elle avait quatorze ans. Deux albums : Oulad Lghaba (2019, ajabu! Records) et L’bnat (2024). Programmée à Roskilde, WOMAD, WOMADelaide. Fusion avec Rokia Koné au festival 2025.
Dans une tradition où les femmes sont moqadmas mais jamais instrumentistes du guembri, elle a brisé un interdit de plusieurs siècles. Les festivals européens l’ont programmée avant que le Maroc ne la reconnaisse pleinement.
Descendants d’esclaves : une mémoire qui dérange
Chouki El Hamel, dans Black Morocco: A History of Slavery, Race, and Islam (Cambridge University Press, 2013, chapitre 8), établit un fait que le Maroc officiel peine à regarder en face. Les Noirs au Maroc sont définis par un système de termes — ‘Abid, Haratin, Sudan, Gnawa, Sahrawa — qui font tous référence à leur couleur et à leur ascendance esclave.
El Hamel révèle que le sultan Moulay Isma’il (règne 1672-1727) a réduit en esclavage environ 221 000 Noirs marocains libres — dont des musulmans — pour former l’armée des ‘Abid al-Bukhari. Chiffre contesté par d’autres historiens dont Paul Silverstein. Rapporté à une population totale estimée entre 3 et 5 millions, cela représente 4 à 7 % de la population réduite en esclavage par un seul souverain sur un critère racial.
L’esclavage au Maroc n’a jamais été officiellement aboli. Il s’est estompé sous la colonisation française, dans la première moitié du XXe siècle. Pas de décret, pas de loi, pas de date de rupture. Un effacement progressif, pas une abolition.
Le mot ‘Abid en 2026
Tu as peut-être déjà entendu ta grand-mère dire el ‘abid en parlant d’un voisin noir. Ce mot a une histoire de quatre cents ans. Et elle n’est pas belle.
En décembre 2018, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le racisme a documenté le profilage racial de migrants subsahariens et des expulsions forcées à Tanger (OHCHR, 2018). Lors de l’examen du Maroc par le CERD en novembre 2023, la délégation marocaine a affirmé que « le Maroc ne souffre pas de disparités raciales » et que « dans la culture musulmane, il n’y a jamais eu d’esclavage ». Les experts ont noté l’absence de plan national contre le racisme (OHCHR, 2023).
Hisham Aidi, dans « Gnawa Mirror: Race, Music, and the ‘Imperialism of Categories’ » (International Journal of Middle East Studies, 2023), observe que « seuls quelques maâlems sont noirs aujourd’hui ». La rentabilité croissante du métier attire des apprentis phénotypiquement arabes, diluant le lien historique gnaoua-ascendance subsaharienne (Yale Globalist).
L’appel à contributions 2025 de la revue Marronnages (« Race et racismes en contexte postcolonial : le cas du Maroc ») signale une attention académique croissante.
Le vrai du faux
Le mythe : « Dans la culture musulmane, il n’y a jamais eu d’esclavage. » (Affirmation de la délégation marocaine au CERD, novembre 2023.)
La réalité : El Hamel (Black Morocco, 2013) documente 221 000 Noirs marocains libres réduits en esclavage par Moulay Isma’il. L’esclavage n’a jamais été officiellement aboli au Maroc. Le terme ‘Abid est encore utilisé quotidiennement. La reconnaissance UNESCO elle-même mentionne explicitement que les gnaoua sont « originellement pratiqués par des groupes et des individus issus de l’esclavage et de la traite datant d’au moins le XVIe siècle » (UNESCO, décision 14.COM 10.B.26, 2019).
Moussa, 33 ans, originaire du Sénégal et installé à Paris, est tombé sur les gnaoua par hasard — un concert de Hamid El Kasri dans un festival de world music en banlieue parisienne. « J’ai entendu le guembri et j’ai compris. C’est le même son que le xalam de chez moi. La même histoire. Des deux côtés du Sahara, on se souvient. » La traite transsaharienne a déplacé des peuples. Le guembri en est la mémoire sonore.
Les maâlems : portraits d’une lignée vivante
La dynastie Gania (Essaouira)
Boubker Gania (1927-2000) a engendré trois fils maâlems. Abdellah Gania (« le Rasta ») est mort le 21 mars 2013 à Essaouira, d’insuffisance rénale, dans des conditions de pauvreté extrême (Made in Essaouira ; Libération) — deux ans avant son frère, contrairement à ce que de nombreuses sources suggèrent.
Mahmoud Gania (1951-2015) est le plus célèbre. Sa mère, A’isha Qabral, était voyante. Il a enregistré The Trance of Seven Colors avec le saxophoniste Pharoah Sanders (Axiom/Island, 1994). L’album a été enregistré les 1-3 juin 1994 dans la maison du Caïd Khoubane, médina d’Essaouira, district Chbanat, produit par Bill Laswell. Il figure dans le « Year by Year: Five Essential Albums of 1994 » de JazzIz (Matt Micucci). Mahmoud Gania est mort le 2 août 2015. Le roi Mohammed VI a envoyé un message de condoléances — des honneurs impensables pour un musicien gnaoua une génération plus tôt (Afropop).
Son fils Houssam Gania a reçu cérémonieusement son guembri en mai 2015, quelques mois avant la mort de son père. Il a sorti Mosawi Swiri (2024) et collabore avec James Holden. Le troisième frère, Mokhtar Gania, dirige Gnaoua Soul et a enregistré Tagnawwit avec Bill Laswell (2016).
Mustapha Bakbou (Marrakech)
Mustapha Bakbou (1953-2025) est un maâlem de Marrakech — pas d’Essaouira, contrairement à une erreur fréquente. Formé par son père El Ayachi Baqbou, il a été membre de Jil Jilala dans les années 1970. Collaborations avec Marcus Miller, Pat Metheny (9e édition du festival, juin 2006), Louis Bertignac, Éric Legnini. Il est mort le 8 septembre 2025 (Yabiladi ; H24info).
Hamid El Kasri (Ksar el-Kébir)
Hamid El Kasri, né en 1961 à Ksar el-Kébir, est un cas atypique : pas de famille gnaoua. Initié à sept ans par les maâlems Alouane et Abdelouahed Stitou, il a été inspiré par le vieux mari soudanais de sa grand-mère — un ancien esclave. Il fusionne les styles Nord et Sud.
Ses collaborations sont vertigineuses : Joe Zawinul (2004), Snarky Puppy (festival 2018), Jacob Collier aux BBC Proms (19 juillet 2018, Prom 7 ; piste « Everlasting Motion » sur Djesse Vol. 1). Finaliste du Prix Aga Khan de la Musique 2025 (AKDN). Il ouvrira l’édition 2026 du festival.
Marcus Miller, interviewé par TelQuel en 2014, a formulé une phrase que les musicologues reprennent depuis : le guembri est « l’ancêtre de la basse ».
Devenir maâlem : six étapes
Chlyeh (1998) décrit six étapes : héritage familial, élection spirituelle, vocation, apprentissage (dès 7-9 ans : fabrication d’une aouicha — un mini-guembri en boîte de sardines et ficelle —, puis passage au kouyou, tebel, qraqeb, et enfin chants Oulad Bambara), initiation rituelle à la zaouïa, consécration par les pairs.
Le rassemblement Yerma Gnaoua/SNRT de novembre 2021 à Essaouira a réuni 73 maâlems : 9 du Nord, 22 de Casablanca-Rabat, 17 de Marrakech, 15 d’Essaouira, 5 du Sud, 4 de Safi (Le Matin, 22/11/2021). Le nombre total de maâlems actifs au Maroc reste inconnu — aucun recensement n’a jamais été réalisé.
Le festival : 1,7 milliard de dirhams, et le maâlem fait deux métiers
Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde — initialement « Festival de la culture Gnaoua » — a ouvert le 7 juin 1998 à Essaouira. La veille, l’équipe fondatrice s’était réunie : Pascal Amel, Abdeslam Alikane et Neila Tazi (Le Desk, interviews des fondateurs). Première édition : 20 000 spectateurs sur deux scènes. Personne n’avait prévu cette affluence.
La productrice est Neila Tazi, sénatrice, via sa société A3 Communication (fondée en 1992). Le patron institutionnel est André Azoulay, né le 17 avril 1941 à Essaouira dans une famille juive séfarade-amazighe, conseiller du Roi depuis 1991, président de l’Association Essaouira-Mogador (1992). Sa fille, Audrey Azoulay, est directrice générale de l’UNESCO depuis 2017. Le directeur artistique est Abdeslam Alikane, cofondateur de Tyour Gnaoua (1993), président de l’Association Yerma Gnaoua.
Les chiffres
L’étude Valyans Foundation (2014), commanditée par les organisateurs, évalue l’impact cumulé sur 16 éditions à 1,7 milliard MAD (~170 millions d’euros), avec un multiplicateur de 17 MAD de retombées par dirham investi (Médias24, 17/04/2014). Budget de la 25e édition (2024) : 20 millions MAD (MWN Lifestyle).
Essaouira est passée de 9 hôtels en 1998 à 160 en 2008, et en compte plus de 300 en 2025. Les restaurants : de 7 à 64 sur la période 1998-2008 (festival-gnaoua.net).
Les chiffres de fréquentation — entre 300 000 et 500 000 visiteurs par édition — sont des estimations des organisateurs, sans comptage indépendant. La scène principale est en plein air, en accès libre, sur la Place Moulay Hassan. Tout comptage précis est impossible. Le « 500 000 » est un outil de communication.
L’économie réelle des musiciens
Le multiplicateur de 17:1 enrichit les hôteliers d’Essaouira. Pas les musiciens.
Aucune étude systématique des revenus des musiciens gnaoua n’existe. Le seul point de données : une enquête TelQuel/Mazagan24 (mai 2013) rapporte que Hamid El Kasri gagnait 12 000 à 40 000 MAD (1 100-3 600 EUR) par concert, sur environ 30 concerts par an. C’est un maâlem de premier plan — le chiffre n’est pas représentatif.
Abdellah El Gourd, maâlem respecté de Tanger et fondateur du premier centre culturel gnaoua (Dar Gnawa, 1980), cumule un emploi d’ingénieur à Voice of America le jour et son rôle de maâlem le soir (Tsakok, Policy Center for the New South, août 2024). Les lilas touristiques à Marrakech coûtent environ 500 MAD par personne pour deux heures (Gnaoua Academy). Un guembri professionnel artisanal : entre 150 et 600 EUR.
Les musiciens travaillent dans l’informel. Ni CNSS, ni contrat, ni retraite. Le même schéma que le caftan et le zellige : le patrimoine est monétisé par l’écosystème touristique, pas par ses porteurs.
Éditions récentes et le partenariat Berklee
La 24e édition (juin 2023) a marqué le retour à Essaouira après les annulations COVID (2020-2021) et l’édition itinérante de 2022. La 25e (juin 2024) a célébré le quart de siècle avec 400 artistes, 53 concerts, et le lancement du partenariat Berklee. La 26e (19-21 juin 2025) : 350 artistes, 40 maâlems, Marcus Miller et CKay. La 27e est confirmée du 25 au 27 juin 2026 (festival-gnaoua.net).
Le programme « Berklee at the Gnaoua and World Music Festival » a été lancé à la 25e édition, après des discussions entamées en 2023 par Neila Tazi. Deux éditions tenues, troisième prévue en juin 2026. 118 musiciens de 30 pays ont participé. Frais : 420-450 USD. Direction académique : Leo Blanco (Berklee.edu). Partenaire supplémentaire : Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), Chaire des Croisements Culturels et Globalisation.
Ismaël, 25 ans, métis franco-marocain à Marseille, a découvert les gnaoua par un sample dans un morceau de musique électronique. « Je me suis retrouvé à écouter The Trance of Seven Colors en boucle. Le lendemain, j’avais réservé mon billet pour Essaouira. » Le festival existe aussi pour ça : un pont entre des mondes que le quotidien sépare.
De Harlem aux BBC Proms : les gnaoua dans la diaspora
Hassan Hakmoun — le pionnier de New York
Hassan Hakmoun, né le 16 septembre 1963 à Marrakech, fils d’une guérisseuse mystique, maâlem à quatorze ans, arrive à New York en 1987. Son album Gift of the Gnawa (1991 — pas 1992, contrairement à de nombreuses sources) avec Don Cherry et Adam Rudolph est un tournant (Flying Fish/Rounder 571). Performances au Lincoln Center, au Knitting Factory (avec Miles Davis et Daniel Lanois dans le public), à WOMAD (1992), aux Real World Studios, à Woodstock ‘94. Il a même joué dans le film Disney Jungle 2 Jungle.
Simo Lagnawi — Londres, BBC Proms, l’école
Simo Lagnawi (Rabat, arrivé à Londres en 2008) a fondé Gnawa London (2009) et la London School of Gnawa dans l’Est londonien. Quatre albums. Glastonbury en 2011. Sa performance aux BBC Proms le 15 août 2021 (Prom 18, « Abel Selaocoe: Africa Meets Europe », Royal Albert Hall) est un concert numéroté du soir, diffusé en direct sur BBC Radio 3 et Euroradio. Lagnawi et Gnawa London y ont interprété deux de ses compositions : « Bambara » et « Dounia Lafou » (Rai Radio 3 ; Sequenza21 ; Warner Classics). Il participe aussi au projet Electric Jalaba.
Gnawa Diffusion — Grenoble, le template diasporique
Gnawa Diffusion, fondé le 27 juin 1992 à Grenoble par Amazigh Kateb, né le 16 septembre 1972, fils de l’écrivain algérien Kateb Yacine. Fusion gnaoua/reggae/rock/rap/punk/chaâbi. Sept albums entre 1993 et 2012. Ce groupe a jeté un pont entre traditions gnaoua algérienne et marocaine — avant le rap marocain, il y avait Gnawa Diffusion.
Majid Bekkas — le « African Gnaoua Blues »
Majid Bekkas, né en 1957 à Salé, est le créateur du concept « African Gnaoua Blues ». Co-directeur artistique du Festival Jazz au Chellah (Rabat, depuis 1996). Enregistrements pour le label allemand ACT avec Joachim Kühn, Archie Shepp, Peter Brötzmann, Hamid Drake, Nguyên Lê. Albums : Voodoo Sense avec Shepp (2013), Magic Spirit Quartet (2020, DownBeat Editor’s Choice), Jazz at Berlin Philharmonic XVII: Gnawa World Blues (2025, enregistré novembre 2024). Prix Al Farabi en décembre 2010 (Comité National de la Musique du Maroc).
Bruxelles : la « réorganisation culturelle »
La scène gnaoua de Bruxelles a été étudiée académiquement par Sechehaye et Weisser (« The Gnawa musicians in Brussels: a cultural reorganisation », Brussels Studies n° 90, 2015). 191 292 personnes d’origine marocaine vivaient dans la Région de Bruxelles-Capitale en 2014. Conclusion : « réorganisation culturelle » plutôt que perte d’authenticité. Les gnaoua de la diaspora ne répètent pas le rituel d’Essaouira — ils le transforment.
Amina, 30 ans, née à Lyon de parents marocains, a grandi en écoutant Gnawa Diffusion dans la voiture de son père. « Pour moi, c’était juste de la musique. C’est en lisant sur l’esclavage au Maroc que j’ai compris que c’était un acte de mémoire. »
Les collaborations internationales : ce qui est vérifié
Les gnaoua ont joué avec les plus grands. Mais toutes les histoires qui circulent ne sont pas vraies. Entre Moriginals, on fait le tri.
| Collaboration | Statut | Détail |
|---|---|---|
| Page & Plant / El Belkani (1994) | Vérifié | 3 morceaux, Marrakech, No Quarter: Unledded |
| Pharoah Sanders / Mahmoud Gania (1994) | Vérifié | The Trance of Seven Colors, enregistré 1-3 juin 1994, Essaouira |
| Pat Metheny / Bakbou (2006) | Vérifié | 9e édition du festival, pas d’album studio |
| Marcus Miller / festival (2014, 2025) | Vérifié | Multiples apparitions, guembri = « ancêtre de la basse » |
| Archie Shepp / Dar Gnawa (2009) | Vérifié | Fusion avec El Gourd à Toulouse, puis Voodoo Sense (2013) avec Bekkas |
| Carlos Santana / Mahmoud Gania | Partiellement vérifié | Concert confirmé, mais lieu et année inconnus. Pas au festival d’Essaouira |
| Brian Jones / gnaoua | Faux | Joujouka (soufis du Rif), pas gnaoua |
| Led Zeppelin / « Kashmir » (1973) | Non documenté | Le voyage qui a inspiré « Kashmir » n’a aucun contact gnaoua attesté |
| Jacob Collier / El Kasri (2018) | Vérifié | BBC Proms, Prom 7, 19 juillet 2018, Djesse Vol. 1 |
| Snarky Puppy / El Kasri (2018) | Vérifié | Festival Gnaoua, 21 juin 2018 |
L’inscription UNESCO : ce que le dossier dit vraiment
Le 12 décembre 2019, à Bogotá, la 14e session du Comité intergouvernemental de l’UNESCO a inscrit les gnaoua sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Décision 14.COM 10.B.26, élément n° 01170.
Le porteur du dossier : l’Association Yerma-Gnaoua (processus initié en 2013). Rédacteur : Mustapha Nami (conservateur en chef des monuments historiques), soumission en septembre 2018. Conseiller scientifique : Ahmed Skounti (anthropologue, co-rédacteur de la Convention UNESCO 2003). Une tentative précédente en 2014, portée par Neila Tazi, avait échoué faute de soutien institutionnel.
Le texte de la décision reconnaît explicitement que les gnaoua sont « originellement pratiqués par des groupes et des individus issus de l’esclavage et de la traite datant d’au moins le XVIe siècle ».
Mais l’inscription n’a produit aucun mécanisme de redistribution vers les musiciens. Le COVID-19 a interrompu le festival trois ans. Aucun rapport périodique UNESCO n’a encore été soumis.
L’ouvrage académique post-inscription de référence : Cynthia J. Becker, Blackness in Morocco: Gnawa Identity through Music and Visual Culture (University of Minnesota Press, 2020).
Les communautés par ville
Essaouira : berceau du festival, Zaouïa Sidna Bilal, style marsaoui. Marrakech : style marrakchi, famille Bakbou, Jemaa el-Fna chaque nuit, Musée Dar Gnawa ouvert fin 2024 (41 Derb Jdid, Bab El Khmiss). Tanger : Dar Gnawa, premier centre culturel gnaoua, fondé en 1980 par El Gourd. Meknès : ancienne capitale de Moulay Isma’il, quartiers « Derb Gnawa ». Khamlia (Merzouga) : traditions plus rituelles, festival annuel en août.
Le dossier UNESCO note la distinction urbain/rural : guembri, qraqeb et costumes colorés en ville ; grands tambours et vêtements blancs en campagne.
Et aujourd’hui ?
Les gnaoua sont un miroir. Pas seulement du Maroc — de la diaspora.
Si tu es MRE (Marocain Résidant à l’Étranger) de deuxième ou troisième génération, l’histoire gnaoua te parle directement. Une tradition née de la déportation qui devient patrimoine mondial. Des musiciens qui voyagent entre deux mondes — le rituel intime de la lila et les scènes des festivals internationaux. Un héritage que le pays d’origine peine à reconnaître pleinement, mais que le monde entier célèbre.
Le parallèle avec le vécu MRE n’est pas abstrait. Simo Lagnawi quitte Rabat pour Londres et fonde une école de guembri dans l’Est londonien. Les gnaoua de Bruxelles ne répètent pas le rituel d’Essaouira — ils le réinventent. Gnawa Diffusion naît à Grenoble, pas à Marrakech. La diaspora ne transporte pas la tradition comme un colis fragile. Elle la transforme. Sechehaye et Weisser appellent ça une « réorganisation culturelle ». C’est exactement ce que chaque MRE fait avec sa propre marocanité.
Le paradoxe gnaoua est aussi un paradoxe MRE. Le festival génère 1,7 milliard de dirhams pour Essaouira, mais le maâlem cumule deux emplois. L’UNESCO inscrit la tradition, mais les musiciens n’ont ni contrat ni retraite. Le patrimoine est célébré à l’étranger, monétisé par le tourisme, et ses porteurs restent dans l’informel. Le caftan, le zellige, les gnaoua : même schéma. La fierté nationale s’arrête où commence la protection sociale.
Et puis il y a la question du racisme. Le terme ‘Abid circule encore dans les conversations familiales. La délégation marocaine affirme à l’ONU qu’il n’y a pas de disparités raciales. Pendant ce temps, les gnaoua gardent la mémoire d’une traite que le pays refuse de nommer. Hisham Aidi observe que la rentabilité croissante du métier attire des apprentis phénotypiquement arabes, diluant le lien racial originel. La tradition est sauvée en étant transformée. Est-ce une victoire ou une dissolution ?
La réponse gnaoua, c’est celle du treq : le chemin n’est pas fixé. Il varie d’une ville à l’autre, d’une génération à l’autre. Il est vivant parce qu’il bouge. Comme la diaspora.
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Le Festival Gnaoua a rapporté 1,7 milliard de dirhams à Essaouira. Le maâlem qui joue sur scène fait deux métiers pour payer son loyer. L’histoire vraie des gnaoua, d’esclaves à icônes mondiales. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/gnaoua-maroc-esclaves-musique-mondiale
Pour aller plus loin
- Les Amazighs : alphabet, reines guerrières et Coran en tamazight
- Les juifs du Maroc : 126 saints partagés, Mohammed V et la vérité nuancée
- Moulay Ismaïl : le miroir de Louis XIV et la garde noire
- Rap marocain et diaspora : de L’Uzine à Maes
- Caftan marocain : patrimoine UNESCO et haute couture
- 2e et 3e génération MRE : la diaspora change de visage — les enfants de la diaspora qui redécouvrent le Gnaoua
Publié le 24 mars 2026 — Mis à jour le 24 mars 2026
À propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé, consulte un professionnel habilité.
Questions fréquentes
C'est quoi les gnaoua exactement ?
Une tradition rituelle et musicale née de la traite transsaharienne, mêlant invocation d'esprits, transe, guérison et musique. Le rituel central est la lila, cérémonie nocturne structurée autour de sept familles d'esprits. L'UNESCO a inscrit les gnaoua en 2019 (élément n° 01170). Ce n'est pas une confrérie soufie : pas de fondateur, pas de texte sacré, pas de chaîne de transmission formelle (Chlyeh, 1998).
Les Rolling Stones ont vraiment joué avec des gnaoua ?
Non. Brian Jones a enregistré avec les Master Musicians de Joujouka en 1968 — tradition soufie du Rif, raïtas et flûtes. Pas des gnaoua. La confusion dure depuis 60 ans. En revanche, Page et Plant ont enregistré trois morceaux avec le Maâlem El Belkani à Marrakech en 1994 (Far Out Magazine).
Le Festival Gnaoua d'Essaouira est-il gratuit ?
La scène principale (Place Moulay Hassan) est gratuite et en accès libre. Le Borj Bab Marrakech est payant. Les lilas nocturnes dans les lieux patrimoniaux sont sur invitation. La 27e édition se tient du 25 au 27 juin 2026 (festival-gnaoua.net).
Les gnaoua sont-ils des descendants d'esclaves ?
Oui. La tradition est née parmi les esclaves subsahariens amenés au Maroc par la traite transsaharienne. El Hamel (Black Morocco, 2013) documente que Moulay Isma'il a réduit en esclavage environ 221 000 Noirs marocains libres. L'esclavage au Maroc n'a jamais été officiellement aboli. La reconnaissance UNESCO (2019) mentionne explicitement cette origine.
Je peux apprendre le guembri ?
Deux voies formalisées : London School of Gnawa (Simo Lagnawi, Londres) et Berklee at the Gnaoua Festival (Essaouira, une semaine en juin, 420-450 USD). L'apprentissage traditionnel est oral, familial, commence à 7-9 ans par une aouicha (mini-guembri en boîte de sardines), et dure des années.