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Youssef vit à Barcelone depuis trois ans. Développeur freelance, binational franco-marocain, il gère tout depuis son téléphone. Son compte Attijariwafa Bank à Paris, son compte en dirhams convertibles à Casablanca, son crédit immobilier marocain — tout passe par le même réseau. Un virement vers le Maroc ? Deux clics, zéro frais, l’argent arrive dans la journée.
C’est la bi-bancarisation. Le système nerveux financier de 5 millions de MRE (Marocains Résidant à l’Étranger). Un compte en Europe, un compte au Maroc, reliés par le même réseau bancaire marocain. L’argent circule comme le sang dans les veines — sans friction, sans intermédiaire étranger, sans frais cachés.
Le 31 mai 2024, l’Union européenne a voté une directive qui pourrait couper ce cordon. La CRD VI. Et Youssef ne le sait pas encore.
La directive CRD VI : ce que l’Europe a décidé
La directive (UE) 2024/1619 du 31 mai 2024 — dite CRD VI — insère un article 21c dans la directive bancaire 2013/36/UE (EUR-Lex, OJ L 2024/1619). Le principe est simple : toute banque d’un pays tiers (hors UE) qui fournit des services bancaires dans un État membre doit y établir une succursale agréée dans cet État.
L’application complète est fixée au 11 janvier 2027 (art. 3, directive 2024/1619). Certaines obligations de reporting sont déjà en vigueur depuis le 11 janvier 2026 (art. 48k/48l). L’article 21c(5) s’applique dès le 11 juillet 2026.
La directive ne cible pas le Maroc. Elle s’applique à toutes les banques de pays tiers — turques, chinoises, brésiliennes, marocaines. Mais pour les MRE, l’impact est unique. Aucune autre diaspora au monde n’a construit un système de bi-bancarisation aussi intégré que les Marocains.
Pourquoi ça concerne les MRE
Les trois grandes banques marocaines — Attijariwafa Bank, Banque Populaire (Chaabi Bank) et Bank of Africa — opèrent en Europe via des filiales de droit européen. Elles ont déjà des licences bancaires. Le danger ne porte pas sur ces filiales elles-mêmes.
Le danger porte sur l’activité de relais.
L’activité de relais, c’est l’intermédiation qui te permet, depuis ton agence Chaabi Bank à Bruxelles ou Rotterdam, de :
- Ouvrir un compte bancaire au Maroc
- Souscrire un crédit immobilier marocain en dirhams
- Gérer ton épargne en dirhams convertibles
- Transférer de l’argent vers le Maroc à coût quasi nul
- Recevoir un conseil bancaire marocain dans ta langue, dans ton quartier
C’est la bi-bancarisation. Et c’est précisément ce service que la CRD VI met en question. L’activité de relais crée un pont entre le système bancaire européen et le système bancaire marocain. La CRD VI pourrait détruire ce pont dans tous les pays où aucun accord bilatéral n’est conclu.
La cartographie de l’exposition
| Banque | Filiale européenne | Pays de présence | MRE servis (estimation) |
|---|---|---|---|
| Banque Populaire | Chaabi Bank | France, Belgique, Pays-Bas, Espagne, Italie, Allemagne | ~2,5 M |
| Attijariwafa Bank | AWB Europe | France, Belgique, Pays-Bas, Espagne, Italie | ~1,5 M |
| Bank of Africa | BOA Europe / BMCE Euroservices | France, Espagne, Italie | ~500 K |
Les transferts MRE ont atteint 117,7 milliards de MAD en 2024 (+2,1 % vs 2023), soit 7,7 % du PIB marocain (Office des Changes, bulletin mensuel échanges extérieurs). Une partie significative de ces flux transite par le réseau bancaire marocain en Europe. Ce n’est pas de l’argent de poche. C’est un pilier macroéconomique.
Ce qui se passe si l’activité de relais disparaît
Prenons un exemple concret. Aujourd’hui, un MRE à Rotterdam entre dans son agence Chaabi Bank. Il dit : « Je veux acheter un appartement à Tanger, je veux un crédit immobilier marocain. » L’agence traite tout : le dossier de crédit, l’ouverture de compte, le transfert de l’apport, la mise en relation avec le notaire marocain. L’agence parle darija, connaît les procédures marocaines, accompagne de A à Z.
Sans activité de relais, ce MRE se retrouve face à deux systèmes déconnectés. Sa banque néerlandaise ne fait pas de crédit immobilier marocain. La banque marocaine ne le connaît pas. Il doit se déplacer au Maroc, ouvrir un compte en personne, monter son dossier seul, gérer les allers-retours de documents par coursier.
Le retour 15 ans en arrière. L’époque où ouvrir un compte au Maroc depuis l’étranger relevait du parcours du combattant.
L’accord avec la France : signé, validé, mais opaque
La réponse marocaine a été rapide. Dès septembre 2024, une task force interministérielle a été créée — Bank Al-Maghrib (BAM), Ministère des Affaires étrangères, Ministère des Finances, et les banques. La stratégie retenue : une négociation bilatérale, pays par pays (Hespress, LesEco, mars 2026).
L’accord avec la France a été conclu en 2025 entre BAM et le Trésor français, puis validé par la Commission européenne.
Jouahri l’a confirmé lors de la conférence de presse des 17-18 mars 2026 :
« Le fait que l’accord que nous avons eu avec la France permette à nos banques de continuer l’opération relais sans grosse difficulté est déjà un atout important pour nous. »
— Abdellatif Jouahri, gouverneur de BAM (MAP via La Vie éco, TelQuel, Yabiladi, EcoActu, 17-18/03/2026)
Pour les MRE en France, la bi-bancarisation est préservée. Ton agence Chaabi Bank à Paris, ton compte AWB à Lyon — tout continue comme avant.
Ce qu’on te dit pas
Le contenu juridique exact de l’accord franco-marocain n’est pas public.
Est-ce une exemption permanente ? Un régime transitoire de 3, 5 ou 10 ans ? Une interprétation restrictive qui qualifie l’activité de relais comme hors champ des « core banking services » ? Personne ne le sait avec certitude.
Ce qu’on sait : le Maroc n’a pas obtenu le statut de « TCB qualifiée » (Third Country Branch qualifiée). Ce statut requiert une décision centralisée d’équivalence de la Commission européenne (art. 48b, CRD VI), qui n’a été prise pour aucun pays tiers à ce jour (mars 2026).
L’hypothèse la plus probable : une interprétation restrictive du périmètre d’activité dans la transposition française. L’activité de relais serait qualifiée en dehors des « core banking services » visés par l’article 21c. Juridiquement solide pour la France. Mais cette interprétation reste un choix national — chaque État membre peut transposer la directive différemment.
Piège L’accord avec la France ne te protège que si tu vis en France. Un MRE en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne ou en Italie dépend d’un accord bilatéral spécifique avec son pays de résidence. Chaque État membre transpose la CRD VI séparément. Le précédent français ne crée aucune obligation pour les autres.
L’asymétrie géographique : 2,3 millions de MRE sans accord
Voici l’état des négociations CRD VI au 20 mars 2026 :
| Pays | Population MRE (origine) | Statut CRD VI | Source |
|---|---|---|---|
| France | ~1,06 M | Accord conclu et validé par la CE | Jouahri, 17/03/2026 |
| Espagne | ~1,2-1,4 M (969 000 nat.) | Discussions à engager prochainement | Jouahri, 17/03/2026 |
| Belgique | ~430-550 K | Échanges en cours après un premier déplacement | Jouahri, 17/03/2026 |
| Pays-Bas | ~420-425 K | Échanges en cours après un premier déplacement | Jouahri, 17/03/2026 |
| Italie | ~500 K+ (412 457 nat.) | Discussions à engager prochainement | Jouahri, 17/03/2026 |
L’Espagne est la première communauté MRE d’Europe par nationalité strictement marocaine : 968 999 ressortissants au 1er janvier 2025, première nationalité étrangère du pays (INE, Censo Anual de Población 2025). Et les discussions CRD VI n’ont même pas commencé.
La Belgique et les Pays-Bas sont « en cours » — un premier déplacement a eu lieu, mais aucun accord n’est signé. L’Italie n’a même pas encore engagé de discussions.
Jouahri a qualifié l’accord français de levier : « Cet acquis influence énormément les positions des autres pays européens » (MAP/La Vie éco, 17/03/2026). La stratégie est claire : utiliser le précédent français pour convaincre les autres. Mais convaincre prend du temps. Et le compteur tourne : 11 janvier 2027.
Ce que ça veut dire concrètement
Si les négociations échouent avec les Pays-Bas, un MRE à Rotterdam ne pourra plus ouvrir un compte au Maroc via son agence Chaabi Bank néerlandaise. Il ne pourra plus souscrire un crédit immobilier marocain depuis les Pays-Bas via le réseau bancaire marocain. Il devra :
- Se déplacer physiquement au Maroc pour ouvrir un compte
- Ou passer par une procuration consulaire (légalisation, délais, frais)
- Et utiliser des canaux de transfert alternatifs — Western Union, Wise, virement SWIFT
Même scénario en Belgique. Même scénario en Espagne. Même scénario en Italie.
Le retour 15 ans en arrière.
Le coût du scénario de rupture
Cas pratique : Nadia, 42 ans, Bruxelles — la bi-bancarisation menacée
Nadia est employée administrative à Schaerbeek. Elle a un compte Chaabi Bank Belgique et un compte en dirhams convertibles à Casablanca, ouverts via l’activité de relais. Chaque mois, elle transfère 500 EUR vers le Maroc pour alimenter le remboursement de son crédit immobilier. Coût actuel : quasi zéro, tout passe par le réseau Chaabi Bank.
Scénario A — Accord CRD VI signé avec la Belgique :
Rien ne change. Nadia continue ses transferts intégrés, ses opérations bancaires marocaines depuis Bruxelles. Sa vie financière binational reste fluide.
Scénario B — Pas d’accord avant le 11 janvier 2027 :
| Poste | Coût actuel (bi-bancarisation) | Coût alternatif | Surcoût annuel |
|---|---|---|---|
| Transfert mensuel 500 EUR | ~1 % → 60 EUR/an | Wise : ~4-7 EUR/transfert → 48-84 EUR/an | +0 à +24 EUR |
| Virement SWIFT : ~15-25 EUR/transfert → 180-300 EUR/an | +120 à +240 EUR | ||
| Ouverture nouveau compte au Maroc | 0 EUR (via relais) | Déplacement physique ou procuration consulaire | 300-600 EUR (billet + frais) |
| Gestion crédit immobilier | Via agence Bruxelles | Par téléphone/en ligne directement avec la banque au Maroc | Perte de l’interlocuteur local |
| Surcoût total année 1 | — | — | 420-840 EUR (4 620-9 240 MAD) |
| Surcoût récurrent/an | — | — | 120-300 EUR (1 320-3 300 MAD) |
Sur 10 ans, le surcoût cumulé en transferts seuls : 1 200-3 000 EUR (13 020-32 550 MAD). Pas une catastrophe individuelle. Mais multiplie ça par 430 000 à 550 000 MRE d’origine marocaine en Belgique.
Piège Le surcoût financier n’est pas le plus grave. C’est la perte de l’intermédiaire local qui fait le plus mal. L’agence Chaabi Bank à Schaerbeek, c’est l’endroit où Nadia règle ses problèmes bancaires marocains en français, avec quelqu’un qui comprend sa situation de binationale. Sans l’activité de relais, elle se retrouve seule face à un call center à Casablanca — en arabe classique, avec des horaires marocains, sans connaissance de son dossier.
Cas pratique : Sofia, 38 ans, Stockholm — la conjointe isolée
Sofia est suédoise, mariée à un Marocain. Elle n’a pas la nationalité marocaine. Son mari a un compte Attijariwafa Bank en France (filiale AWB Europe) et un compte joint au Maroc. Ils ont acheté un appartement à Tanger ensemble.
Le problème de Sofia est double :
- La Suède n’a aucune banque marocaine sur son territoire. Elle dépend déjà du réseau français pour ses opérations marocaines.
- En tant que conjointe non marocaine, elle n’a pas le statut MRE. Son accès aux services bancaires marocains passe entièrement par son mari ou par des déplacements au Maroc.
L’accord CRD VI avec la France sécurise le relais via la filiale française. Mais si Sofia et son mari déménagent dans un pays sans accord — les Pays-Bas par exemple — la chaîne se brise. Plus d’intermédiaire pour gérer le bien à Tanger. Plus de transfert intégré. Le conjoint étranger est le premier à être isolé quand la bi-bancarisation s’effondre.
Cas pratique : Youssef, 28 ans, Barcelone — le nomade entre deux chaises
Retour à Youssef. Freelance à Barcelone, il dépend de la filiale AWB France pour toute son architecture bancaire marocaine. Son compte marocain a été ouvert via l’agence AWB de Paris. Son crédit immobilier aussi. Tout passe par la France.
Deux problèmes se posent :
-
Il vit en Espagne, pas en France. L’accord CRD VI France ne couvre pas ses opérations depuis l’Espagne. Si la transposition espagnole interprète strictement la directive, la filiale AWB France pourrait être empêchée de fournir l’activité de relais à un résident espagnol.
-
L’Espagne n’a pas commencé les discussions. 969 000 Marocains, zéro accord. Youssef est dans un angle mort réglementaire : trop loin de la France pour être couvert par l’accord français, trop tôt dans le processus pour bénéficier d’un accord espagnol.
Le coût pour Youssef si la bi-bancarisation tombe :
| Poste | Coût actuel | Coût alternatif | Différence annuelle |
|---|---|---|---|
| Transfert mensuel 400 EUR vers le Maroc | ~0 EUR | Wise : ~3-5 EUR × 12 = 36-60 EUR | +36-60 EUR |
| Gestion crédit immobilier | Via AWB France | Direct avec la banque au Maroc | Perte de suivi |
| Ouverture d’un compte direct | — | Déplacement au Maroc : 200-400 EUR | 200-400 EUR (une fois) |
| Total année 1 | — | — | 236-460 EUR (2 596-5 060 MAD) |
Pour un freelance qui gère ses flux au centime près, chaque euro compte. Le coût des transferts Espagne vers le Maroc est de 3,87 % en moyenne (Banque mondiale RPW, Q3 2024) — le corridor européen le plus compétitif. Mais c’est encore 3,87 % de trop quand la bi-bancarisation coûte quasi zéro.
Comment éviter
- Ouvre un compte bancaire directement au Maroc (pas via le relais européen) lors de ton prochain séjour
- Si tu es conjoint(e) non marocain(e), fais-toi ajouter comme co-titulaire ou bénéficiaire du compte marocain
- Configure un canal de transfert alternatif (Wise, Remitly) dès maintenant, pendant que la bi-bancarisation fonctionne encore — tu auras un plan B opérationnel
- Si tu es freelance ou nomade digital, ne dépends pas d’une seule filiale nationale : diversifie tes points d’accès bancaires
L’impact macroéconomique
Si les frais moyens de transfert passent de ~1 % (bi-bancarisation) à ~4 % (canaux alternatifs) sur 30 % des flux MRE (part estimée transitant par l’activité de relais), le surcoût pour la diaspora serait de l’ordre de 1,06 milliard de MAD par an (~97,7 millions EUR).
Un milliard de dirhams. C’est le prix de l’inaction. Et ce surcoût ne touche pas les riches — il touche les MRE qui envoient 200, 300, 500 EUR par mois à leur famille. Ceux pour qui chaque point de pourcentage compte.
Le vrai du faux : la bi-bancarisation va-t-elle vraiment disparaître ?
Le vrai du faux
Le mythe : « L’Europe veut fermer les banques marocaines. »
La réalité : Non. Les filiales européennes des banques marocaines (Chaabi Bank, AWB Europe) ont des licences bancaires de droit européen. Elles ne ferment pas. Ce qui est menacé, c’est l’activité de relais — le pont entre ton compte européen et ton compte marocain. La CRD VI ne cible pas le Maroc spécifiquement. Elle s’applique à toutes les banques de pays tiers qui opèrent dans l’UE.
Le vrai du faux
Le mythe : « L’accord avec la France protège tous les MRE d’Europe. »
La réalité : Chaque État membre transpose la CRD VI séparément. L’accord avec la France ne couvre que les activités en France. Un MRE en Belgique dépend d’un accord bilatéral belgo-marocain. Un MRE aux Pays-Bas dépend d’un accord néerlando-marocain. Ces accords n’existent pas encore (mars 2026).
Le vrai du faux
Le mythe : « Si l’activité de relais s’arrête, je perds mon compte au Maroc. »
La réalité : Ton compte au Maroc reste ouvert et fonctionnel. Le régime MRE marocain est uniforme quel que soit le pays de résidence — l’IGOC 2026 ne différencie pas les MRE selon leur pays (communiqué OC, 31/12/2025). Tu gardes tes comptes en devises, tes dirhams convertibles, tes avantages fiscaux. Ce que tu perds, c’est le point d’accès européen : l’agence dans ton quartier qui gère tout pour toi.
L’échéancier que tu dois connaître
| Date | Événement | Impact pour toi |
|---|---|---|
| 31/05/2024 | Adoption directive CRD VI | Le compte à rebours commence |
| 09/2024 | Création task force interministérielle (BAM, MAE, Finances) | Le Maroc réagit |
| 11/01/2026 | Obligations de reporting CRD VI en vigueur | Pas d’impact direct MRE |
| 17-18/03/2026 | Jouahri confirme l’accord FR validé par la CE | France sécurisée |
| 11/07/2026 | Art. 21c(5) CRD VI applicable | Premières contraintes opérationnelles |
| 11/01/2027 | Application complète CRD VI | Deadline pour les accords bilatéraux |
Neuf mois. C’est le temps qu’il reste entre mars 2026 et la deadline du 11 janvier 2027. Pour les Pays-Bas et la Belgique, où les discussions sont « en cours ». Pour l’Espagne et l’Italie, où elles n’ont même pas commencé.
La bonne nouvelle : la solution existe, et elle est plus simple que tu ne penses
L’accord français prouve que le problème est soluble. Le Maroc a négocié, la Commission européenne a validé, les banques marocaines continuent à fonctionner en France. Le mécanisme juridique est en place.
Pourquoi les autres accords devraient aboutir
Trois facteurs jouent en faveur d’un accord généralisé :
1. Le poids économique des transferts MRE. Les 117,7 milliards de MAD de transferts annuels ne bénéficient pas qu’au Maroc. Les prestataires de transfert, les banques européennes, les réseaux de paiement — tous profitent du flux. Couper la bi-bancarisation, c’est envoyer une partie de ces flux vers des fintechs étrangères (Wise, Remitly) au lieu des réseaux bancaires traditionnels. Aucun gouvernement européen n’a intérêt à favoriser ce transfert de valeur.
2. Le précédent français validé par la CE. La Commission européenne a accepté le mécanisme. C’est le signal le plus fort : l’accord est compatible avec le droit européen. Les autres pays n’ont pas besoin de réinventer la roue. Ils peuvent reprendre le même schéma juridique et l’adapter à leur transposition nationale.
3. La pression des diasporas. La Belgique compte 430 000 à 550 000 personnes d’origine marocaine. L’Espagne, 1,2 à 1,4 million. Les Pays-Bas, 420 000 à 425 000. L’Italie, plus de 500 000. Ce sont des électeurs, des contribuables, des acteurs économiques. Le blocage de leur bi-bancarisation serait politiquement coûteux dans chaque pays.
Jouahri lui-même reconnaît le levier : « Cet acquis influence énormément les positions des autres pays européens » (MAP/La Vie éco, 17/03/2026). La France est le précédent. L’optimisme est justifié.
Cas pratique : Karim, 35 ans, Paris — celui qui est déjà protégé
Karim a un compte Banque Populaire (Chaabi Bank Paris) et un compte en dirhams convertibles au Maroc. L’accord CRD VI France est en place. Pour lui, rien ne change. Il continue à :
- Transférer de l’argent vers le Maroc via le réseau Chaabi Bank (coût quasi nul)
- Gérer son crédit immobilier marocain depuis Paris
- Ouvrir des comptes complémentaires au Maroc via son agence parisienne
- Accéder à un conseil bancaire marocain en français, à 10 minutes de chez lui
Karim est protégé. Son cousin Ahmed à Amsterdam ne l’est pas. Même banque, même réseau, même famille — pas même accord.
La leçon : le pays de résidence crée une asymétrie de droits que le MRE ne choisit pas. C’est le système qui fait la différence, pas le MRE. Et c’est précisément pour ça qu’il faut anticiper.
Comment te protéger dès maintenant — 5 actions concrètes
Tu n’as pas besoin d’attendre le résultat des négociations. Le réflexe Moriginal, c’est d’anticiper.
Action 1 — Ouvre un compte directement au Maroc
Si ton compte marocain a été ouvert via l’activité de relais (depuis ton agence européenne), il fonctionne aujourd’hui. Mais ouvre aussi un compte directement auprès d’une banque au Maroc lors de ton prochain séjour. Pas via le relais — directement, en agence, avec ton passeport et un justificatif de domicile étranger.
Les principales banques proposent des offres dédiées : Attijariwafa Bank (pack MRE), Banque Populaire (offre Bladi), CIH Bank, BMCI (offre Marocains du Monde), Bank of Africa, CFG Bank.
Résultat : tu as un compte marocain qui ne dépend d’aucun intermédiaire européen. Quoi qu’il arrive avec la CRD VI, ce compte fonctionne. C’est ton filet de sécurité.
Action 2 — Configure un canal de transfert alternatif
La bi-bancarisation est le canal le moins cher. Mais avoir un plan B opérationnel, c’est de la prudence — pas de la panique.
| Canal | Coût estimé (500 EUR/mois) | Délai | Avantage |
|---|---|---|---|
| Bi-bancarisation (actuel) | ~1 % (5 EUR) | Même jour | Intégré, simple |
| Wise | 4-7 EUR/transfert | 1-2 jours | Taux de change réel, pas de marge cachée |
| Remitly | 3-5 EUR/transfert | 1-3 jours | Dépôt sur compte ou retrait cash |
| MoneyGram online | ~1,2 % (6 EUR) | Même jour | Retrait cash au Maroc |
| Virement SWIFT (banque) | 15-25 EUR/transfert | 2-5 jours | Via ta banque habituelle |
Inscris-toi sur Wise ou Remitly maintenant. Fais un premier transfert test de 50 EUR. Vérifie que le circuit fonctionne. Le jour où tu en as besoin, tu n’auras pas à improviser.
Un détail qui fait la différence : aux Pays-Bas, le corridor de transfert est le plus cher d’Europe. Le coût moyen est de 5,57 % pour un envoi de 140 EUR (Banque mondiale RPW, Q3 2025). ABN AMRO en agence affiche 25,18 % de frais sur ce benchmark. Le service le moins cher (Paysend) coûte 2,10 %. Ratio de 1 à 12. Que la CRD VI aboutisse ou non, un simple changement de prestataire peut te faire économiser des centaines d’euros par an.
Action 3 — Vérifie que tes documents bancaires marocains sont à jour
Si l’activité de relais s’arrête, tu devras gérer ton compte marocain en direct. Assure-toi que :
- Ton numéro de téléphone marocain est actif (les SMS de validation en dépendent)
- Tu as accès à la banque en ligne de ta banque marocaine (Attijariwafa Bank mobile, Banque Populaire mobile, CIH mobile)
- Ton adresse et tes documents d’identité sont à jour dans le système de la banque au Maroc
- Tu connais les codes d’accès et les procédures de récupération de mot de passe
Action 4 — Si tu es conjoint(e) non marocain(e) : sécurise ton accès
C’est le point le plus critique pour les conjoints comme Sofia. Sans nationalité marocaine, ton accès aux services bancaires marocains dépend souvent de ton conjoint. L’activité de relais facilite les démarches en Europe. Sans elle :
- Fais-toi ajouter comme co-titulaire du compte marocain (procédure en agence au Maroc)
- Obtiens une procuration bancaire en bonne et due forme (légalisation consulaire)
- Conserve une copie de ton acte de mariage traduit et légalisé — c’est le document clé pour prouver ton lien avec le conjoint marocain
- Active l’accès en ligne sur le compte joint
Action 5 — Suis les négociations
Les communiqués de Bank Al-Maghrib (bkam.ma) et de l’Office des Changes (oc.gov.ma) sont les sources fiables. Les déclarations de Jouahri lors des conférences de presse trimestrielles de BAM donnent l’état des négociations pays par pays. La prochaine conférence est attendue en juin 2026.
Le réflexe Moriginal N’attends pas l’issue des négociations pour agir. Ouvre un compte direct au Maroc, configure un canal de transfert alternatif, vérifie tes accès en ligne. Ce sont des actions qui ne coûtent rien et qui te protègent quoi qu’il arrive. Le MRE qui anticipe ne subit pas.
Les pays à risque : ce que tu dois savoir
Belgique — En cours, mais pas terminé
430 000 à 550 000 personnes d’origine marocaine vivent en Belgique (Myria/UCL, CCME). La convention fiscale BE-MA de 2006 est la plus moderne des cinq conventions bilatérales. La convention de sécurité sociale est en vigueur depuis 2022. Les relations bilatérales sont solides.
Mais les « échanges en cours » ne sont pas un accord signé. La Belgique doit transposer la CRD VI dans son propre droit bancaire. Le mécanisme d’exemption pour l’activité de relais doit être négocié séparément.
Le coût moyen des transferts Belgique vers le Maroc s’établit entre 2 et 3 % (Banque mondiale, Remittance Prices Worldwide, Q3 2025). Si la bi-bancarisation tombe, les MRE belges passeront de quasi zéro à 2-3 % minimum.
Pays-Bas — Le corridor le plus cher d’Europe
420 000 à 425 000 personnes d’origine marocaine aux Pays-Bas (CBS, NIDI). La convention fiscale NL-MA de 1977 est déjà la plus punitive des cinq — 25 % de retenue sur les dividendes hors participations qualifiées (art. 10§2, convention NL-MA 1977), contre 10 % en Belgique (art. 10§2(b), convention BE-MA 2006). La convention sociale a failli être dénoncée en 2016.
Le corridor de transfert NL-MA est le plus cher d’Europe : 5,57 % en moyenne pour un envoi de 140 EUR (Banque mondiale RPW, Q3 2025). Perdre la bi-bancarisation dans ce contexte, c’est ajouter un surcoût à un corridor déjà pénalisant.
Et les MRE néerlandais cumulent les handicaps : Box 3 (impôt sur le patrimoine fictif, 36 % sur un rendement de 6 % pour les biens immobiliers), woonlandbeginsel (réduction de 40-50 % des pensions exportées vers le Maroc), et potentiellement la perte de la bi-bancarisation. Trois couches de surcoûts que les MRE en France ou en Belgique ne subissent pas.
Espagne — 969 000 Marocains, zéro discussion
Première nationalité étrangère en Espagne. 968 999 ressortissants marocains au 1er janvier 2025 (INE, Censo Anual de Población 2025). En incluant les naturalisés et descendants : 1,2 à 1,4 million de personnes.
Et les discussions CRD VI avec l’Espagne n’ont même pas commencé (Jouahri, 17/03/2026 : « discussions à engager prochainement »).
Le coût moyen des transferts Espagne vers le Maroc est de 3,87 % (Banque mondiale RPW, Q3 2024) — le corridor européen le plus compétitif après la bi-bancarisation. Les MRE espagnols ont déjà un filet de sécurité en termes de coûts de transfert. Mais la perte de l’intermédiaire local — gestion de compte, crédit immobilier, conseil — serait la même qu’ailleurs.
Italie — Le cumul des vulnérabilités
412 457 ressortissants marocains en Italie au 1er janvier 2025 (ISTAT/Tuttitalia). Première communauté non-UE du pays.
L’Italie cumule deux vulnérabilités pour les MRE marocains :
- CRD VI : discussions non engagées
- Convention de sécurité sociale non ratifiée : signée en 1994, jamais ratifiée par le Parlement italien — 32 ans (INCA CGIL, Collettiva.it). Pas de totalisation des périodes de cotisation, pas d’exportation garantie des pensions.
Un MRE en Italie qui perd la bi-bancarisation se retrouve avec le corridor de transfert le plus cher d’Europe après les Pays-Bas (4,62 %, Banque mondiale RPW, Q3 2024), sans convention sociale opérationnelle, et sans interlocuteur bancaire local pour ses opérations marocaines. Le triple handicap.
La mobilisation s’accélère : résolution de la députée Chiara Gribaudo présentée le 3 février 2026 en Commission Travail de la Camera. Conférence à Rabat le 9 février 2026 organisée par CGIL, INCA, CDT, UGTM et CCME. L’ambassadeur Youssef Balla qualifie la ratification de « priorité absolue » (La Vie éco, Agenparl, INCA CGIL). Mais 32 ans de non-ratification invitent à la prudence sur les délais.
Tes prochaines étapes
-
Cette semaine — Vérifie si ton compte marocain a été ouvert via le relais européen ou directement au Maroc. Si c’est via le relais : planifie l’ouverture d’un compte direct lors de ton prochain séjour.
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Ce mois-ci — Inscris-toi sur Wise ou Remitly. Fais un transfert test de 50 EUR vers ton propre compte marocain. Configure le bénéficiaire. Coût du test : moins de 5 EUR.
-
Avant juin 2026 — Si tu es en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne ou en Italie : vérifie que tes documents bancaires marocains sont à jour (téléphone, adresse, pièce d’identité). Active la banque en ligne de ta banque marocaine si ce n’est pas fait.
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Juin 2026 — Suis la conférence de presse trimestrielle de BAM. Jouahri donnera l’état des négociations pays par pays. C’est ta meilleure source d’information.
-
Avant janvier 2027 — Si aucun accord n’est signé avec ton pays : tu as déjà un plan B opérationnel. Ton compte direct, ton canal de transfert alternatif, tes accès en ligne — tout est en place. Tu ne subis pas. Tu maîtrises.
Voir aussi : Regles bancaires EU 2026 : ce qui change pour tes transferts MRE — impact de CRD VI et CRR III sur tes comptes.
Conclusion
La CRD VI ne va probablement pas tuer la bi-bancarisation. L’accord français montre que la solution existe. La pression économique et démographique joue en faveur d’accords généralisés. Jouahri est confiant, et il a des raisons de l’être.
Mais « probablement » n’est pas « certainement ». Et 2,3 millions de MRE hors France n’ont pas d’accord signé. Le calendrier est serré — neuf mois avant la deadline. L’Espagne et l’Italie n’ont même pas commencé à discuter.
Le MRE qui anticipe ne subit pas. Il met en place son plan B pendant que le plan A fonctionne encore. Il ouvre son compte direct, il configure son transfert alternatif, il vérifie ses accès. Pas par panique — par prudence.
Partaj m3a khouk/okhtek li 3ayech(a) berra (partage avec ton frère ou ta soeur qui vit à l’étranger). La CRD VI concerne chaque MRE qui a un compte au Maroc via sa banque en Europe. Et la plupart ne le savent pas encore.
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Pour le guide complet sur la réglementation des changes : consulte le guide Moriginals sur les règles de change MRE — tout ce qui change avec l’IGOC 2026, les comptes en devises, les dotations, les transferts.
Pour les MRE hors France : le guide des conventions par pays — fiscalité, sécurité sociale, transferts selon ton pays de résidence.
Pour les transferts d’argent : le comparatif des solutions de transfert vers le Maroc — frais, délais, canal par canal.
Pour le compte bancaire au Maroc : le guide d’ouverture de compte MRE — procédure, documents, pièges à éviter.
Avertissement juridique
Cet article a été rédigé à titre informatif et pédagogique. Il ne constitue en aucun cas un conseil fiscal, juridique ou financier personnalisé.
Les informations présentées sont basées sur les textes en vigueur à la date de dernière mise à jour (voir ci-dessous). La législation évolue : vérifie toujours les textes applicables auprès des sources officielles (EUR-Lex, BAM, Office des Changes).
Pour ta situation personnelle, consulte un professionnel : avocat spécialisé en droit bancaire européen, conseiller financier habilité.
Moriginals décline toute responsabilité en cas d’utilisation directe des informations contenues dans cet article sans vérification préalable auprès d’un professionnel qualifié.
Publié le 21 mars 2026 — Mis à jour le 21 mars 2026
À propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé, consulte un professionnel habilité.
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Ta banque marocaine en Europe pourrait perdre son service de relais. La France a signé un accord CRD VI. La Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie non. Deadline : janvier 2027. Lis l’article complet : https://moriginals.org/argent/banque-marocaine-europe-crd-vi/
Questions fréquentes
La directive CRD VI, c'est quoi exactement ?
La directive (UE) 2024/1619 oblige les banques de pays tiers (dont le Maroc) à établir une succursale agréée dans chaque État membre de l'UE où elles fournissent des services bancaires. L'application complète est fixée au 11 janvier 2027 (art. 21c, directive 2024/1619). L'accord avec la France préserve l'activité de relais. Les autres pays négocient encore.
Est-ce que je risque de perdre mon compte Chaabi Bank à Bruxelles ?
Pas le compte lui-même — Chaabi Bank Belgique est une filiale de droit belge, elle garde sa licence bancaire. Le risque porte sur l'activité de relais : ouvrir un compte au Maroc, souscrire un crédit immobilier, gérer ton épargne marocaine depuis Bruxelles. Sans accord CRD VI avec la Belgique, ce service pourrait s'arrêter (Jouahri, 17/03/2026).
L'accord avec la France me protège si je suis en Belgique ?
Non. Chaque État membre transpose la directive CRD VI séparément. L'accord franco-marocain ne couvre que les activités bancaires marocaines en France. Un MRE en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne ou en Italie dépend d'un accord bilatéral spécifique avec son pays de résidence.
Que faire si les négociations échouent avec mon pays ?
Tu gardes ton compte bancaire européen normalement. Pour la partie marocaine, tu devras ouvrir un compte directement au Maroc (en te déplaçant ou via procuration consulaire) et utiliser des canaux de transfert alternatifs : Wise (4-7 EUR par transfert), Remitly, ou virement SWIFT classique (15-25 EUR). Plus cher, mais fonctionnel.
Comment savoir si mon pays a signé un accord CRD VI avec le Maroc ?
En mars 2026 : seule la France a un accord validé par la Commission européenne. Les Pays-Bas et la Belgique sont en discussions. L'Espagne et l'Italie n'ont pas encore engagé de négociations (Jouahri, conférence BAM, 17/03/2026). Suis les communiqués de Bank Al-Maghrib pour les mises à jour.
C'est trop tard pour anticiper ?
Non. L'application complète de la CRD VI est fixée au 11 janvier 2027. Tu as encore le temps d'ouvrir un compte directement au Maroc, de mettre en place un canal de transfert alternatif, et de t'assurer que tes opérations bancaires marocaines ne dépendent plus exclusivement de l'agence de ta banque en Europe.
Les transferts MRE sont-ils menacés ?
Les transferts classiques (virements internationaux, fintechs) ne sont pas concernés par la CRD VI. Ce qui est menacé, c'est le transfert intégré via la bi-bancarisation — celui qui coûte quasi zéro parce que tout passe par le même réseau bancaire. Si l'activité de relais s'arrête, les transferts coûteront plus cher : de ~1 % à ~4-7 % selon le canal choisi.