Sommaire · 36 sections

Le type qui a entraîné Che Guevara à la guérilla avait appris son métier en se faisant humilier par des Rifains marocains. Alberto Bayo, officier espagnol, combat au Rif dans les années 1920. Trente ans plus tard, il enseigne les mêmes tactiques à Castro et Guevara au Mexique (Er, Terrorism and Political Violence, vol. 29, n° 1, 2017). Les révolutions cubaine et algérienne doivent une part de leur ADN militaire à un cadi berbère du Rif central. Un homme dont tu connais peut-être le nom, mais dont tu serais incapable de raconter l’histoire.

Abdelkrim El Khattabi. Le héros marocain qui a inspiré les guérillas du XXe siècle, fondé une république avant l’heure, et que les manuels scolaires marocains préfèrent ne pas trop détailler.


Du collaborateur au rebelle : la trajectoire d’un retournement

Mohammed ben Abdelkrim El Khattabi naît vers 1882 à Ajdir, village côtier du Rif central face au Peñón de Alhucemas (Britannica/Fleming ; Tahtah, 1999, p. 143). La date du « 12 janvier 1882 » qui circule en ligne ne repose sur aucune source académique identifiée. Son père, Abd al-Karim, est cadi des Aït Youssef ou Ali, la fraction dominante des Aït Ouriaghel — la tribu la plus puissante du Rif central.

Un homme des Espagnols

Vers 1902, Abdelkrim part étudier à Fès. D’abord aux madrasas Al Attarine et Saffarine, puis à l’Université al-Qarawiyyin où il étudie le fiqh et la littérature arabe classique (Britannica/Fleming). À partir de 1906, il s’installe à Melilla. Enseignant, journaliste au Telegrama del Rif, secrétaire-interprète au Bureau des Affaires indigènes, puis cadi en 1913 et grand cadi la même année (Britannica/Fleming).

Dans ses articles pour le journal espagnol, il défend le potentiel civilisateur de l’Espagne pour les Marocains. Ce n’est pas un subalterne passif. C’est un rouage actif et convaincu de la machine coloniale.

La fracture

En septembre 1915, tout bascule. Abdelkrim est incarcéré pour sympathies pro-allemandes et collaboration présumée avec le consul Walter Zechlin (Er, 2017, p. 46). Le 23 décembre 1915, il tente de s’évader, se casse la jambe et gardera une claudication permanente (Er, ibid.).

L’humiliation de la prison. Les disputes autour des gisements de fer du Rif dont les Espagnols avaient court-circuité les négociations familiales (Woolman, 1968 ; Pennell, 1986). L’influence des idées d’al-Afghani et des principes wilsoniens d’autodétermination. En décembre 1918, il quitte définitivement son poste. La mort de son père en septembre 1920 scelle la rupture.

Le collaborateur convaincu est devenu un rebelle radical.


Anoual : 8 000 morts et la pire défaite coloniale de l’Espagne

Un dispositif militaire absurde

Le général Manuel Fernández Silvestre a poussé ses lignes à 130 km à l’intérieur du Rif. Sans infrastructure logistique. Sans eau sécurisée. Avec des conscrits mal entraînés payés 0,34 dollar par jour. Environ 75 % des fusils de l’arsenal de Melilla sont en mauvais état. Plus de 130 blocaos de 12 à 20 hommes parsèment le territoire sans possibilité de soutien mutuel. La corruption est endémique : officiers revendant les provisions sur le marché noir, fonds pour routes détournés (Woolman, 1968 ; Álvarez, 2001).

La chute en dominos

Le 1er juin 1921, le poste du Mont Abarrán tombe — 24 morts espagnols et 59 blessés selon la Real Academia de la Historia. Les auxiliaires marocains font défection avec l’artillerie. Le 7 juin, Silvestre installe une garnison avancée à Igueriben : 300 à 355 hommes. Les convois d’eau échouent sous le feu rifain. Le 21 juillet, Igueriben tombe. Entre 12 et 36 survivants selon les sources.

Le 22 juillet 1921, la retraite des 5 000 soldats du camp d’Anoual dégénère en déroute. Les regulares et la police indigène désertent massivement. Seul le régiment de cavalerie Cazadores de Alcántara (n° 14) maintient sa formation : 551 tués sur 685 à 691 hommes (Real Decreto 905/2012). L’Espagne mettra 91 ans à leur décerner la plus haute distinction militaire.

Silvestre disparaît ce jour-là. La thèse dominante est le suicide. Son corps n’a jamais été formellement identifié.

Le massacre de Monte Arruit

Du 22 juillet au 9 août, plus de 130 postes espagnols sont submergés. Le général Felipe Navarro se replie sur Monte Arruit avec environ 3 000 hommes (Albi de la Cuesta, 2016 : 3 165). Après 12 jours de siège sans eau, il capitule le 9 août. Les conditions de reddition sont violées. Plus de 2 000 soldats sont massacrés. Quand les troupes de Sanjurjo reprennent Monte Arruit le 24 octobre, elles découvrent 2 600 à 3 000 cadavres non enterrés portant des traces de mutilations (Albi de la Cuesta, 2016).

Le bilan total se situe entre 8 000 et 10 000 morts au combat (Madariaga, 2009), auxquels s’ajoutent 2 000 à 3 000 massacrés après capitulation. L’Expediente Picasso donne 13 363 pour l’ensemble de la campagne juillet-août.

Les Rifains saisissent un arsenal colossal : au minimum 11 000 fusils, 60 mitrailleuses et 100 canons (Sasse, 2006), et jusqu’à 20 000 Mauser et 120 à 150 pièces d’artillerie Schneider selon les sources anglo-françaises.

Le séisme politique en Espagne

L’Expediente Picasso — 2 418 feuillets conservés à l’Archivo Histórico Nacional — dévaste la classe politique espagnole. Le rapport met en cause la corruption systémique et suscite des rumeurs d’implication directe du roi Alphonse XIII, dont la correspondance avec Silvestre aurait encouragé l’avancée téméraire.

Le débat parlementaire sur le dossier est fixé au 2 octobre 1923. Trois semaines avant, le 13 septembre, le général Primo de Rivera mène un coup d’État depuis Barcelone et dissout les Cortès. L’un des objectifs : enterrer le Picasso. Le 4 juillet 1924, Alphonse XIII signe une amnistie générale.

Le Desastre d’Annual est l’un des catalyseurs directs de la chute de la monarchie espagnole en 1931. Un cadi berbère du Rif a fait trembler un empire européen au point de renverser son régime politique.


La République du Rif : un État avant l’heure

Constitution et gouvernement

La Dawlat al-Jumhuriya al-Rifiya est proclamée le 18 septembre 1921, mais formellement constituée en février 1923 avec une constitution de 40 articles fondée sur le principe de « l’autorité du peuple » (Salafranca, La República del Rif, 2004). Le texte aurait été brûlé par les troupes espagnoles lors de la prise d’Ajdir — Abdelkrim l’aurait reconstitué de mémoire (Chtatou, via Salafranca ; cette affirmation repose sur une source unique).

Le gouvernement comprend un Conseil consultatif général avec représentants tribaux, un Premier ministre (Hajj Hatmi), un président du Conseil (Abdesselam Mohammed el-Khattabi, oncle d’Abdelkrim), un ministre des Affaires étrangères (Mohammed Azerkan), et un vice-président commandant militaire (M’hamed, frère d’Abdelkrim).

Abdelkrim utilise des titres différents selon son interlocuteur : Amir al-Jihad (élu le 6 août 1921), Émir du Rif (formalisé le 1er février 1923), et « Président » dans la communication diplomatique. Il ne prend jamais le titre de Sultan.

Modernisation documentée

Réseau routier. Télégraphe et téléphone. Justice centralisée rite malékite avec abolition du droit coutumier berbère (‘urf) et interdiction des vendettas. Cour suprême. Fabriques d’armes étatisées. Police secrète. Le Trésor collecte plus de 12 millions de pesetas (Hernández Mir, 1926). Abdelkrim revendique 600 millions dans ses mémoires — chiffre vraisemblablement gonflé.

Des billets de 1 et 5 Riffans (1 Riffan = 1 franc-or = 10 pence britanniques) furent préparés en anglais et en arabe. Mais ils ne furent pas conçus par le gouvernement rifain : c’est le capitaine C.A.P. Gardiner, aventurier et contrebandier britannique, qui les fabriqua (Symes, IBNS Journal, vol. 41, n° 3, 2002). Les dirigeants rifains refusèrent de les utiliser. En pratique, pesetas et francs circulaient.

Le drapeau : fond rouge, losange blanc central, croissant vert et étoile à six branches verte (Sceau de Salomon). Un exemplaire est conservé au Museo del Ejército de Tolède. Le rouge indiquait l’insertion dans la nation marocaine, le vert la couleur du Prophète (Pennell, 1986).

Ombres assumées

L’abolition du ‘urf au profit de la charia malékite aliéna les chefs traditionnels et modérés attachés au droit coutumier — contradiction interne qui affaiblit la cohésion tribale. L’historien Bessac-Vaure (Cairn.info, 2016, pp. 330-341) exprime un scepticisme mesuré : il n’existait pas de djemaa supra-tribale constituant un véritable pouvoir législatif autonome. Le pouvoir restait concentré dans la famille Khattabi.

Aucun pays ne reconnut la République. Des délégations furent envoyées à Londres (1922, refusée par Lord Curzon), à Paris (1923, refusée), et à la Société des Nations (demande ignorée — La Porte, European History Quarterly, 2011). Isolement diplomatique total.

Le vrai du faux

Le mythe : « Abdelkrim a créé la première démocratie du monde arabe. »

La réalité : La République du Rif avait une constitution, un cabinet ministériel et un Conseil consultatif. Mais le pouvoir restait concentré autour de la famille Khattabi, sans véritable djemaa supra-tribale constituant un pouvoir législatif indépendant (Bessac-Vaure, 2016). C’était une expérience politique remarquable pour l’époque, pas une démocratie au sens moderne. Lui coller cette étiquette, c’est la desservir.


Le gaz moutarde : quand l’Espagne empoisonne le Rif

La filière allemande

L’Espagne utilise des armes chimiques contre la population rifaine de 1921 à 1927. Premier usage massif d’armes chimiques après la Première Guerre mondiale. Deuxième cas confirmé de gaz moutarde largué par avion (Tezcür & Horschig, Third World Quarterly, vol. 42, n° 2, 2021).

La filière est allemande. Hugo Stoltzenberg (1883-1974), chimiste austro-allemand et ancien collaborateur de Fritz Haber — le prix Nobel de chimie qui a inventé le gaz de combat —, est contacté dès le 20 août 1921. Huit jours après le télégramme du général Berenguer exprimant son désir de gaz (Balfour, Deadly Embrace, Oxford UP, 2002). La première livraison attestée dans la presse date du 27 novembre 1921 (La Dépêche marocaine de Tanger — Balfour, p. 130).

Stoltzenberg construit la Fábrica Nacional de Productos Químicos à La Marañosa, près de Madrid, à partir du 10 juin 1922. Cette usine existe encore. Elle s’appelle aujourd’hui l’Instituto Tecnológico « La Marañosa » du ministère espagnol de la Défense. Tu peux la trouver sur Google Maps. Le chimiste reçoit la citoyenneté espagnole en récompense (Balfour, p. 132).

Phosgène, chloropicrine, ypérite

Les premiers agents sont le phosgène et la chloropicrine (Kunz & Müller, Giftgas gegen Abd El Krim, 1990). La première ypérite arrive en 1923 (Pando, Historia secreta de Annual, 1999). Le général Ignacio Hidalgo de Cisneros affirme dans son autobiographie (Cambio de Rumbo, 1961, pp. 193-197) avoir largué la première bombe de 100 kg d’ypérite depuis un bombardier Farman F60 Goliath.

Les cibles étaient systématiquement des zones densément peuplées : villages, souks, sources d’eau, terres agricoles. Le but explicite : contaminer les ressources vitales de toute une population (Balfour, 2002, archives militaires espagnoles).

Des recherches récentes révèlent aussi la participation de firmes catalanes — Sociedad Electroquímica de Flix, Cros S.A./IG Farben — à la production d’agents toxiques (Martínez, Revista de Estudios Internacionales Mediterráneos, 2022). Plus encore : la France a également utilisé des armes chimiques contre le Rif d’avril à juillet 1925 — fait longtemps nié et mis en lumière par Martínez (Frontiers in Political Science, 2025, vol. 7, art. 1634144).

Le cancer du Rif : un dossier fantôme

Le gaz moutarde est cancérogène du Groupe 1 (CIRC). Le Rif a le taux de cancer le plus élevé du Maroc. Le Middle East Monitor (15 février 2018) rapporte que 80 % des cancers du larynx au Maroc se trouvent dans le Rif. Le premier centre d’oncologie de la région n’a ouvert qu’en 2019 à Nador.

Aucune étude scientifique rigoureuse n’a démontré le lien causal direct entre les bombardements des années 1920 et les cancers actuels. En juillet 2017, le ministre marocain de la Santé annonce la fin d’une étude causale. Un an plus tard, aucune trace de cette étude (Le Desk/AFP). La première étude descriptive oncologique de la région date de 2023 (Ouahbi Hajar et al., AJBSR, vol. 18, n° 6, 903 patients).

L’impossibilité scientifique n’est pas naturelle. Elle est le résultat de décennies de non-investissement sanitaire dans la région.

33 contre 3

Le 14 février 2007, le parti catalan Esquerra Republicana de Catalunya propose au Congrès espagnol de reconnaître l’usage d’armes chimiques contre le Rif. Le PSOE (gauche) et le PP (droite) votent ensemble pour rejeter : 33 voix contre 3. L’Espagne n’a jamais reconnu les faits ni présenté d’excuses.

Le Maroc n’a jamais formellement demandé de réparations. En janvier 2002, le Maroc a interdit sur son propre sol une conférence historique sur le sujet (afrol News, 21 janvier 2002).


250 000 soldats pour écraser 15 000 Rifains

L’offensive vers Fès

Au printemps 1925, Abdelkrim lance une offensive vers le sud. Le 12 avril, environ 8 000 Rifains attaquent une ligne française de 20 000 soldats : en deux semaines, 40 à 48 des 66 postes français sont submergés. 1 000 tués, 3 700 blessés, 1 000 disparus. Les forces rifaines avancent vers Fès. Le résident général Lyautey est dépassé.

Philippe Pétain, héros de Verdun, est envoyé au Maroc en août 1925 avec 100 000 soldats frais. La conférence de Madrid (17-25 juin 1925) formalise la campagne conjointe franco-espagnole. Les forces combinées atteignent environ 250 000 hommes — 160 000 Français et 90 000 Espagnols — face à 9 000 à 15 000 combattants rifains (Britannica/Fleming).

Le débarquement d’Al Hoceïma

Le 8 septembre 1925 : environ 13 000 soldats espagnols débarquent à Al Hoceïma. C’est la première opération amphibie de l’histoire combinant chars et soutien aéronaval — précurseur des débarquements de la Seconde Guerre mondiale. Francisco Franco y commande la Légion. Il sera promu général de brigade en février 1926. Ajdir tombe le 2 octobre 1925.

La reddition

Les négociations d’Oujda (à partir du 15 avril 1926) échouent. Abdelkrim exige la reconnaissance pleine de la République. L’offensive finale reprend le 8 mai. Le 26 ou 27 mai 1926 (les sources divergent sur la date exacte), Abdelkrim se rend aux Français — pas aux Espagnols, qui auraient pu l’exécuter — à Targuist.

La République est dissoute. Les guérillas rifaines continuent jusqu’en juillet 1927.

Le Parti communiste français avait organisé une grève générale le 12 octobre 1925 contre la guerre du Rif : 400 000 à 900 000 grévistes selon les sources. Le plus important mouvement anti-guerre colonial en France.


Vingt et un ans sur une île et une évasion de cinéma

L’exil à La Réunion

Abdelkrim embarque à Casablanca le 28 août 1926 avec environ 30 membres de sa famille. Il arrive à La Réunion le 10 octobre après 40 jours de traversée. Il habite d’abord le Château Morange à Saint-Denis, puis s’installe à Trois-Bassins où il achète des terres. Sa fille Aïcha naît sur l’île en 1942. Il pensait rester six ans. Il restera vingt et un ans.

Le cercueil de Port-Saïd

Mai 1947. Abdelkrim obtient l’autorisation de s’installer dans le sud de la France. Il embarque sur le SS Katoomba — navire construit en 1913 par Harland & Wolff à Belfast, affrété par les Messageries Maritimes — avec 52 personnes et le cercueil de sa mère (décédée le 3 février 1938 à La Réunion).

Il n’arrivera jamais en France.

À l’escale de Port-Saïd, des agents du roi Farouk d’Égypte exfiltrent toute la famille. Cercueil compris. Opération coordonnée entre les services royaux égyptiens et les nationalistes maghrébins installés au Caire.

Le Caire : troisième acte

Abdelkrim fonde le Comité de Libération du Maghreb Arabe (manifeste du 5 ou 6 janvier 1948), qu’il préside à vie. Habib Bourguiba en est secrétaire général (Cairn.info). En 1951, il crée l’Armée de Libération du Maghreb Arabe (ALMA). Ses missions en Algérie coordonnent l’action avec Abdelhamid Mehri (MTLD) et Mustapha Ben Boulaïd (dépôts d’armes, Batna). L’insurrection du FLN du 1er novembre 1954 fut lancée par des activistes ayant gravité dans l’orbite du Comité.

Du fond du Caire, le vieux résistant du Rif a contribué à allumer la mèche de la guerre d’Algérie.


De Bayo à Guevara : comment la guérilla rifaine a voyagé jusqu’à Cuba

La chaîne documentée

Alberto Bayo, officier espagnol, combat les Rifains au Maroc entre 1917 et 1927. Il observe leurs techniques de guérilla : embuscades en terrain montagneux, harcèlement des lignes d’approvisionnement, exploitation des désertions ennemies, utilisation du terrain comme arme. Trente ans plus tard, il codifie ces méthodes dans son manuel 150 Questions for a Guerrilla (1962) et les enseigne à Castro et Guevara au Mexique (Er, 2017, pp. 137-159).

Castro confirme dans son autobiographie (Fidel Castro: My Life, Ramonet, 2008, pp. 162 et 168) avoir lu sur Anoual et que Bayo enseignait des méthodes de guérilla « rencontrées durant ses affectations au Maroc ».

La tradition rapporte que Guevara, en visite au Caire en 1959, aurait demandé à voir Abdelkrim (TelQuel, n° 240, septembre 2006 ; Er, notes 44/47 — la documentation primaire reste floue).

Le vrai du faux

Le mythe : « Che Guevara a dit : “Abdelkrim a appris à un peuple à se battre pour sa liberté.” »

La réalité : Cette citation circule massivement sur les réseaux sociaux et dans la presse marocaine. Aucune source primaire n’a été identifiée dans les écrits ou discours publiés de Guevara. Son traité La guerre de guérilla (1960/1961) ne mentionne pas Abdelkrim. L’influence est réelle — elle passe par Alberto Bayo — mais la citation est probablement apocryphe (Er, 2017).

Hô Chi Minh et Mao : des influences présumées

La correspondance entre Abdelkrim et Hô Chi Minh durant la guerre d’Indochine est largement citée dans la littérature secondaire, mais aucune collection d’archives n’est précisément identifiée. L’historiographie militaire vietnamienne attribue les influences primaires de Hô Chi Minh aux tactiques maoïstes, pas spécifiquement aux méthodes rifaines (O’Dowd, Small Wars & Insurgencies, vol. 24, n° 3, 2013, pp. 561-587).

La tradition rapporte que Mao aurait crédité Abdelkrim comme « initiateur de la guerre de libération populaire » (Baker, Voices of Resistance, SUNY Press, 1998, p. 306). Cette affirmation provient de témoignages oraux marocains, pas de sources chinoises.

La chaîne d’influence vers Cuba via Bayo est documentée. Les liens avec le Viêt Nam et la Chine sont plausibles mais pas prouvés par des sources primaires. C’est la différence entre l’histoire et la légende — et les deux comptent.


Un héros que personne ne veut assumer

Le refus de rentrer

Après l’indépendance du Maroc en 1956, Mohammed V invite Abdelkrim à rentrer. Il refuse tant que des troupes françaises restent en sol nord-africain. En janvier 1960, Mohammed V se rend personnellement au Caire pour le rencontrer (photo AFP, 13 janvier 1960). Abdelkrim refuse encore.

Son opposition est plus profonde que la présence militaire. Il considère l’indépendance comme un compromis monarchique. Il est farouchement hostile à Allal El Fassi et l’Istiqlal. Et surtout : le prince héritier Hassan — futur Hassan II — a dirigé la répression militaire du Rif en 1958-59. Une campagne attestée par les sources académiques, avec usage de napalm (Cairn.info ; Georgetown/Berkley Center). Bilan estimé : entre 2 000 et 10 000 morts selon les sources.

Le roi du Maroc s’est déplacé au Caire pour supplier le rebelle de rentrer. Le rebelle a dit non. Le futur roi avait bombardé son peuple au napalm deux ans plus tôt.

La mort au Caire

Abdelkrim meurt le 6 février 1963. Nasser lui accorde des funérailles nationales. Il est inhumé dans le carré réservé aux héros du monde arabe. Ses restes n’ont jamais été rapatriés au Maroc.

Sa fille Aïcha a demandé le rapatriement à plusieurs reprises jusqu’à sa propre mort le 20 septembre 2023 à Casablanca. Le prince Moulay Rachid assista à ses funérailles (Barlaman Today).

Une mémoire sous contrôle

La reconnaissance d’Abdelkrim au Maroc reste profondément ambiguë. La tradition veut que Mohammed V l’ait déclaré héros national en 1958. Aucun acte officiel confirmant cette désignation n’a été identifié — et la date coïncide avec la répression du Rif.

La Fondation Mohamed Abdelkrim El Khattabi existe. La Constitution de 2011 reconnaît le tamazight. Mais Samed Assid, président de l’IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe), affirme : « Son histoire a été falsifiée dans nos manuels scolaires. » Morocco World News (2012) le qualifie de « héros marocain oublié ». Pas de programmes TV. Pas de film. Pas de rue ni de statue dans les grandes villes marocaines.

Bruce Maddy-Weitzman (Centre Moshe Dayan) analyse la compétition mémorielle : l’État « participe activement à la compétition sur la mémoire d’Abdelkrim pour contrôler le rythme du changement et maintenir la stabilité politique et sociale ».


Le Hirak et le portrait brandi

Lors du Hirak du Rif (2016-2017), déclenché par la mort de Mouhcine Fikri le 28 octobre 2016, le portrait d’Abdelkrim et le drapeau de la République du Rif étaient omniprésents. Le leader Nasser Zefzafi, condamné à 20 ans de prison (26 juin 2018 — Amnesty International, HRW), exhibait l’image d’Abdelkrim lors de ses diffusions. Le 6 février, anniversaire de la mort d’Abdelkrim, servait de date de mobilisation.

Le mouvement n’était pas séparatiste. Il réclamait l’intégration et le développement. Des routes, des hôpitaux, des écoles. Mais l’image d’Abdelkrim, brandie dans les rues d’Al Hoceïma, disait autre chose : la mémoire n’est pas morte, et la colère non plus.


L’identité berbère : un paradoxe qu’Abdelkrim incarne

La famille Khattabi revendiquait une ascendance arabe remontant à un patriarche de Yanbu, au Hedjaz (Roger-Mathieu, Mémoires, 1927, p. 56). Les historiens Ayache et Madariaga affirment une origine entièrement berbère. Abdelkrim lui-même, dans une interview de 1952 au magazine cairote Akher Saa, se définit comme « un Berbère ethnique ». Son ministre Azarqan précise que « Khattabi » dérive du clan Aït Khattab, sans lien avec le calife Omar ibn al-Khattab.

Un Berbère qui se dit Berbère, mais qui abolit le droit coutumier berbère au profit de la charia malékite. Un modernisateur qui centralise le pouvoir autour de sa propre famille.

Entre Moriginals : cette contradiction n’est pas un défaut dans l’histoire. C’est l’histoire elle-même. Abdelkrim incarne une tension que toute la diaspora connaît — entre ce qu’on revendique et ce qu’on pratique, entre l’héritage qu’on porte et celui qu’on choisit.


Et aujourd’hui ?

Ismaël a 25 ans. Il vit à Marseille. Sa mère est française, son père est rifain de Nador. Il a grandi avec deux langues, deux cultures, et un vague sentiment que l’histoire de sa famille commençait avec l’immigration de son grand-père dans les années 1970. Un jour, un cousin lui envoie un article sur la bataille d’Anoual. Il tombe de haut. 8 000 morts espagnols. Une république. Du gaz moutarde. Un général qui se suicide. Un rebelle qui refuse de rentrer dans son propre pays. Rien de tout ça n’était dans ses livres d’histoire — ni côté français, ni côté marocain.

Amina a 30 ans. Elle vit à Lyon. Binational de deuxième génération. Elle connaît le nom d’Abdelkrim. Elle l’a vu sur des autocollants dans le bled l’été. Mais elle ne saurait pas expliquer pourquoi il compte. Pourquoi ce visage revient dans les manifestations. Pourquoi certains oncles baissent la voix quand on en parle.

L’histoire d’Abdelkrim, c’est un miroir pour la diaspora. Un miroir qui montre trois choses.

Un pays qui produit des héros mais ne sait pas les honorer. Un stade de 115 000 places pour la Coupe du Monde 2030. Zéro rue pour Abdelkrim dans les grandes villes. La Fondation existe, mais le corps est toujours au Caire. Le Maroc sait construire l’avenir mais hésite à regarder son passé en face.

Une mémoire que la diaspora porte à la place de l’État. C’est sur WhatsApp, dans les groupes familiaux, dans les discussions de l’été, que l’histoire d’Abdelkrim circule. Pas dans les manuels scolaires. La diaspora est devenue la gardienne d’une mémoire que le pays d’origine préfère garder sous contrôle.

Une identité qui ne rentre dans aucune case. Abdelkrim était collaborateur puis rebelle. Berbère et islamiste modernisateur. Républicain et autocrate familial. Héros national et persona non grata. Si tu es MRE (Marocain Résidant à l’Étranger) — si tu es métis, binational, conjoint, Africain au Maroc — tu connais cette sensation de ne rentrer dans aucune case. L’histoire d’Abdelkrim te dit que c’est ancien. Et que c’est peut-être une force.

Le 6 février, chaque année, c’est l’anniversaire de sa mort. Des Marocains de Bruxelles, de Paris, d’Amsterdam, de Montréal partagent son portrait. La plupart ne savent pas raconter l’histoire en entier. Maintenant, tu peux.


Partage cette histoire

Tu savais que l’Espagne a gazé le Rif au gaz moutarde de 1921 à 1927 et n’a JAMAIS présenté d’excuses ? L’usine qui fabriquait le gaz existe encore près de Madrid. Lis l’article complet sur Abdelkrim El Khattabi : https://moriginals.org/culture/abdelkrim-el-khattabi-heros-maroc-rif/


Pour aller plus loin


À propos de l’auteur

Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.

À propos de Moriginals

Publié le 21 mars 2026 — Mis à jour le 21 mars 2026

Questions fréquentes

Abdelkrim El Khattabi, c'est qui exactement ?

Un cadi berbère du Rif qui a d'abord travaillé pour les Espagnols, puis leur a infligé leur pire défaite coloniale à la bataille d'Anoual en 1921 (8 000 à 10 000 morts). Il a fondé la République du Rif (1921-1926). Il a fallu 250 000 soldats franco-espagnols et du gaz moutarde pour l'écraser. Exilé 21 ans à La Réunion, il s'est évadé au Caire où il a présidé le mouvement de libération du Maghreb jusqu'à sa mort en 1963 (Britannica/Fleming ; Woolman, 1968).

C'est vrai que Che Guevara considérait Abdelkrim comme son maître ?

C'est plus nuancé. L'officier espagnol Alberto Bayo, qui a combattu les Rifains au Maroc, a ensuite entraîné Castro et Guevara à la guérilla au Mexique avec ces mêmes méthodes. La tactique rifaine est arrivée à Cuba par ce biais. Mais la citation directe de Guevara sur Abdelkrim qu'on voit partout n'a été retrouvée dans aucun de ses écrits publiés (Er, Terrorism and Political Violence, 2017).

Les Espagnols ont vraiment utilisé du gaz chimique sur les Marocains ?

Du gaz moutarde (ypérite), de 1921 à 1927. Fabriqué par Hugo Stoltzenberg, chimiste allemand et ancien collaborateur du prix Nobel Fritz Haber. Largué par avion sur les villages, les marchés et les sources d'eau. L'usine de production — La Marañosa, près de Madrid — existe encore comme centre de recherche du ministère espagnol de la Défense. L'Espagne n'a jamais reconnu les faits (Balfour, Deadly Embrace, 2002).

Pourquoi les restes d'Abdelkrim sont toujours au Caire ?

Abdelkrim a refusé de rentrer au Maroc après l'indépendance de 1956. Il considérait l'indépendance comme un compromis monarchique et rejetait un régime dont le prince héritier avait dirigé la répression du Rif au napalm en 1958-59. Il est mort au Caire en 1963. Sa fille Aïcha a demandé le rapatriement jusqu'à sa propre mort en septembre 2023 (Maddy-Weitzman, Centre Moshe Dayan).

L'Espagne s'est excusée pour le gaz moutarde dans le Rif ?

Non. Jamais. En 2007, le Parlement espagnol a voté contre une proposition de reconnaissance : 33 voix contre 3, gauche et droite confondues. Le Maroc n'a jamais formellement demandé de réparations non plus. En 2002, le Maroc a même interdit sur son propre sol une conférence historique sur le sujet (afrol News, 21 janvier 2002).