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La FRMF (Fédération Royale Marocaine de Football) connaît l’origine de ta mère avant que ton propre club ne le sache. En mars 2025, Mohamed Ouahbi — alors coach des U-20 — a révélé sur la RTBF qu’il savait que Kaïs Barry, jeune d’Anderlecht, avait une mère marocaine. Cette information n’apparaissait sur aucun site spécialisé. Pas sur Transfermarkt. Pas sur Wikipedia. Nulle part. La FRMF la détenait grâce à un fichier que personne ne soupçonnait.
Derrière cette anecdote, un système. Six scouts. Six pays européens. Un pipeline qui identifie des gamins de 13 ans dans les centres de formation de Paris, Amsterdam, Madrid et Bruxelles. Et des résultats que personne ne prédisait il y a dix ans : demi-finale de Coupe du monde, champion du monde U-20, 8e au classement FIFA.
Comment le Maroc a construit la machine de recrutement de binationaux la plus efficace du football mondial ? C’est une histoire de stratégie, de droit, d’identité — et de fierté.
Six scouts, un empire
Tout repose sur un noyau ridiculement petit.
En octobre 2025, Jamal Fathi — directeur du Développement et de la Formation à la DTN (Direction Technique Nationale) — a levé le voile dans L’Équipe : la cellule dédiée au suivi des jeunes binationaux en Europe compte 6 scouts (L’Équipe, oct. 2025 ; repris par Foot Mercato, 20 oct. 2025).
Six personnes pour couvrir la France, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas.
Quatre noms sont sortis dans la presse. Ahmed Chouari : France et Italie, actif depuis 2012, premier scout sous contrat FRMF pour la France (TelQuel, janv. 2022). Rabie Takassa : Espagne, recruté personnellement par Lekjaa en février 2015 (Maroc Hebdo). Noureddine Moukrim : Belgique, 9 ans de service, parti lors d’une restructuration sous le DTN gallois Osian Roberts (DH/Les Sports+). Abdellatif Khlale : multi-pays européen, plus de 10 ans de terrain (DH/Les Sports+, 29 nov. 2022).
La coordination passait, sous le DTN belge Chris Van Puyvelde (juillet 2022 — août 2025), par Roy Pieters — de nationalité belge, diplômé de la Vrije Universiteit Brussel, ex-KBVB (fédération belge). Van Puyvelde l’a identifié comme « mon collègue belge Roy Pieters qui organise cette détection » (La DH/Les Sports+, 24 janv. 2024).
Le scouting des binationaux n’a jamais constitué un département autonome. Il opère sous la DTN, comme un pilier de la mission d’identification des talents. Pas de budget publié. Pas de département visible sur l’organigramme. Aucune ventilation des dépenses DTN/détection n’a jamais été rendue publique (Les Ecos, rapport AGO FRMF 2018-2019).
Le ratio effort/résultat est stupéfiant. Six personnes alimentent un pipeline qui produit un champion du monde U-20, un demi-finaliste de Coupe du monde, et un top 10 FIFA.
L’architecte : Fouzi Lekjaa
Rien de tout ça n’existerait sans un homme.
Fouzi Lekjaa est élu président de la FRMF le 13 avril 2014. Dès son arrivée, il nomme Nasser Larguet à la DTN et formalise le système de détection des binationaux. Des scouts comme Chouari opéraient dès 2012, mais 2014 marque le passage de l’informel au structurel.
La FRMF a publié des appels à candidatures pour scouts sur frmf.ma le 15 février 2020 — France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas — puis en juin 2023 avec un élargissement aux scouts féminins en France, Espagne, Italie, Allemagne, Belgique et Pays-Bas (frmf.ma).
Lekjaa ne délègue pas les dossiers sensibles. C’est lui qui recrute Takassa en personne (Maroc Hebdo). C’est lui qui courtise Ayoub Bouaddi en 2025 (Bladi.net ; Hespress). C’est lui qui fixe la philosophie, résumée dans cette phrase à TelQuel (10 janv. 2022) : « On leur parle de l’amour du drapeau et de celui de 35 millions de personnes. »
Et c’est lui qui impose la ligne rouge. Pas de marchandage. Pas de promesses. Pas de négociation avec un joueur qui ne montre pas d’intérêt. « Il n’est pas question d’ouvrir des négociations avec un joueur qui ne montre pas de l’intérêt. Aucune condition, aucune concession ne doit être acceptée. » (Bladi.net citant Al Akhbar ; Le360 Sport).
Désormais aussi 1er Vice-Président de la CAF (Confédération Africaine de Football), Lekjaa a transformé la FRMF d’une fédération qui perdait ses meilleurs talents en une machine qui les aspire.
Le processus : de 13 ans au premier maillot
L’engagement commence tôt. Très tôt.
Larguet, dans TelQuel (27 mars 2017) : « J’ai développé un travail d’observation sur les joueurs à partir de 13-14 ans. Chaque joueur binational identifié recevait une convocation, ainsi que ses parents, pour expliquer clairement notre projet sportif. »
La FRMF a créé une sélection U-15 en 2014 pour engager les binationaux avant qu’ils n’intègrent les structures U-17 européennes (TelQuel ; Nosotros FC). Le timing est chirurgical. A 15 ans, un joueur n’a encore aucun engagement avec une fédération européenne. Ses sélections jeunes ne sont pas verrouillantes au sens FIFA. La fenêtre est grande ouverte.
La DTN constitue des « listings de joueurs binationaux » alimentés par les scouts. Ce ne sont pas des fichiers approximatifs. L’anecdote Kaïs Barry le prouve : Ouahbi connaissait l’ascendance marocaine d’un joueur d’Anderlecht dont le père, Copa Boubacar, n’avait aucune connexion marocaine visible. L’information venait de la mère. Et la FRMF le savait avant tout le monde (RTBF, 19 mars 2025).
Le protocole de contact
Ouahbi a décrit le processus sur la RTBF (19 mars 2025) : « Quand le rapport du scout est bon, il y a un premier contact pour savoir si le joueur a déjà fait un choix. Il n’y a rien d’agressif. On ne propose rien. Pas d’argent, rien. »
Cinq arguments reviennent dans la boîte à outils documentée de la FRMF.
L’identité. L’attachement culturel et familial. Tu es marocain. Tes parents sont marocains. Tes grands-parents sont marocains.
La crédibilité sportive. Demi-finale CDM 2022, CAN 2025, co-organisation CDM 2030. Le Maroc n’est plus un plan B.
Les infrastructures. Le Complexe Mohammed VI de Football : 30 hectares, 480 joueurs en résidence. La Dernière Heure belge l’a décrit comme « digne d’un hôtel dix étoiles, bien plus moderne que Tubize » (le centre d’entraînement belge).
Le temps de jeu. Larguet l’a dit à Hakimi : « Avec l’Espagne, tu risques d’attendre dix ans. Ici, une vraie opportunité existe. » (Maroc Hebdo).
L’absence officielle d’incitations financières. Position officielle de la FRMF : pas d’argent, pas de promesses matérielles.
La voix dissidente
Un ancien scout a contredit cette position.
Abdellatif Khlale, 10 ans de terrain pour la FRMF, dans La DH/Les Sports+ (29 nov. 2022) : « Les méthodes envers les joueurs sont de plus en plus agressives. Il y a beaucoup de promesses — argent, logement pour les familles. C’est devenu malsain. »
Il a aussi mentionné des « escrocs qui tournent autour » du système. C’est une source unique, non corroborée par d’autres témoignages, mais c’est un témoin interne nommé. Pas un anonyme. La vérité se situe probablement entre la version officielle et ce témoignage isolé. Le système fonctionne trop bien pour être uniquement romantique, et les sommes en jeu sont trop faibles pour être un vrai marché.
Le double verrou juridique
La stratégie de la FRMF ne repose pas que sur le charisme. Elle repose sur le droit. Deux textes forment un verrou que personne n’a réussi à forcer.
Premier verrou : l’article 9 RGAS de la FIFA
Les règles d’éligibilité figurent dans le RGAS (Règlement Gouvernant l’Application des Statuts) de la FIFA — pas dans le RSTP, confusion courante dans la presse sportive (FIFA Digital Hub ; LawInSport).
La réforme du 18 septembre 2020, votée au 70e Congrès FIFA, autorise le changement de fédération sous conditions strictes :
- Maximum 3 matchs compétitifs seniors
- Aucun match en phase finale de CDM ou compétition continentale
- 3 ans d’attente entre le dernier match et le changement
- Moins de 21 ans au moment du dernier match
- Nationalité du nouveau pays requise
- Switch unique et irrévocable
Une disposition transitoire exempte de la condition d’âge les joueurs dont le dernier match précède le 18 septembre 2020.
Le cas Munir El Haddadi a tout déclenché. Une seule sélection compétitive espagnole : 13 minutes, qualifications Euro contre la Macédoine, le 8 septembre 2014. Quatre ans de bataille juridique. Deux recours au TAS (Tribunal Arbitral du Sport) — TAS 2018/A/5634 rejeté le 13 mai 2018, puis TAS 2020/A/7444 rejeté le 6 novembre 2020 car Munir avait joué pour l’Espagne U-21 après 21 ans (communiqué TAS ; FIFA Commentary on Eligibility, janv. 2021). La FIFA a clarifié ses règles, et Munir a pu switcher le 28 janvier 2021 (FOX Sports).
Autres switches effectifs vers le Maroc via l’article 9 : Sabiri (Allemagne jeunes, 2021), Barkok (Allemagne jeunes, oct. 2020), Samy Mmaee (Belgique U-21, oct. 2020), Zaroury (Belgique jeunes, fin 2022).
Clarification importante : Ziyech (jeunes Pays-Bas U-19 et U-21, jamais capé senior — choix direct), Mazraoui (jeunes Maroc dès le départ), et Brahim Díaz (1 seule cap Espagne = amical vs Lituanie, 8 juin 2021, non engageant) ne relèvent pas de l’article 9. Les caps jeunes ne sont pas verrouillantes. Les amicaux non plus.
Second verrou : l’article 6 du Code de la nationalité marocaine
« Est Marocain, l’enfant né d’un père marocain ou d’une mère marocaine. »
C’est l’article 6 du Code de la nationalité (Dahir 1-58-250, modifié par Loi 62-06, promulguée le 23 mars 2007, Dahir 1-07-80, B.O. n° 5514). La réforme de 2007 a étendu le jus sanguinis (droit du sang) à la filiation maternelle, avec effet rétroactif.
La nationalité marocaine est de facto irrévocable. L’article 19 prévoit théoriquement une renonciation sur décret gouvernemental. Aucun cas n’a jamais abouti. Me Abdelghani Nkaira, avocat au Barreau de Casablanca, sur Yabiladi.com : « Ce n’est tout simplement pas possible. » Hind Tak-Tak, dans La nationalité marocaine (2017, Ed. En toutes lettres, ISBN 9789954392706, p. 34-41) : « Aucun cas de renonciation n’a été retenu. »
Le Parlement belge a voté le 20 janvier 2021 une résolution pour aider les binationaux à renoncer à leur deuxième nationalité — visant implicitement le Maroc (RTBF ; Chambre des représentants). Aucun effet concret.
L’effet combiné
Le Maroc peut réclamer l’éligibilité de tout descendant d’un citoyen marocain, sans naturalisation, tant que le joueur n’a pas 3 caps compétitives seniors avec une autre fédération. Le joueur ne peut pas renoncer à sa nationalité marocaine même s’il le voulait. C’est un avantage structurel qu’aucune fédération européenne ne peut répliquer.
Le vrai du faux
Le mythe : « Le Maroc achète ses joueurs binationaux avec de l’argent. »
La réalité : La position officielle de la FRMF — confirmée par plusieurs joueurs et par le coach Ouahbi (RTBF, mars 2025) — exclut les incitations financières. Un ancien scout, Khlale, a contredit cette version (DH/Les Sports+, 2022), évoquant des « promesses ». Mais le vrai levier est juridique : la nationalité marocaine est automatique par filiation et irrévocable. Le Maroc n’a pas besoin d’acheter ce qu’il possède déjà par la loi.
Les résultats : un pipeline qui délivre
Le système ne serait qu’un beau schéma sans les résultats. Ils parlent d’eux-mêmes.
Catégories jeunes
| Compétition | Résultat | Fait marquant |
|---|---|---|
| CAN U-23 2023 | Champions (au Maroc) | — |
| JO Paris 2024 | Bronze (6-0 vs Égypte) | Rahimi, 8 buts, meilleur buteur du tournoi (ESPN ; Olympics.com) |
| CAN U-20 2025 | Finalistes | — |
| CDM U-20 2025 (Chili) | Champions du monde | 1er titre FIFA du football marocain — bat Argentine 2-0 en finale |
| CAN U-17 2023 | Finalistes (vs Mali) | — |
| CDM U-17 2025 (Qatar) | Quarts de finale (1-2 vs Bresil) | Record FIFA : 16-0 vs Nouvelle-Caledonie (ESPN) |
Le titre mondial U-20 au Chili en 2025 est le premier titre FIFA de l’histoire du football marocain. Parcours : Espagne 2-0, Brésil 2-1, Mexique 0-1 (seule défaite), Corée du Sud 2-1, USA 3-1, France aux tirs au but, Argentine 2-0 en finale. Zabiri a marqué les deux buts de la finale (12’, 29’) et remporté le Silver Ball (AfricaSoccer ; beIN Sports). Le Golden Ball est allé à Othmane Maamma, joueur de Watford — lui aussi binational formé en Angleterre (Daily Post Nigeria).
L’équipe U-20 championne du monde était composée à 62% de joueurs formés en Europe : Maamma (Watford), Zabiri (Famalicao), Gomis (Marseille), Byar (Bologna), Maamar et Tajaouart (Anderlecht), Baouf (Cambuur), Hamony (Girona B), Gessime (Dunkerque), Khalifi (Charleroi), El Haddad (Venezia), Boumassaoudi (Den Bosch), Bakhty (Sturm Graz) (FIFA squad list, v2, 17 oct. 2025).
Sélection A
19 victoires consécutives de juin 2024 à décembre 2025 — record mondial certifié IFFHS, dépassant l’Espagne (15 victoires). Huitième mondial FIFA en janvier 2026 (1 736,57 points), record historique et premier top 10 depuis avril 1998 (FIFA.com). Qualifications CDM 2026 : 8 victoires, 0 nul, 0 défaite — premier qualifié africain (ESPN).
La proportion de binationaux dans les sélections dit tout.
| Sélection | Binationaux / Effectif | % | Source |
|---|---|---|---|
| CDM 2022 (A) | 14/26 | 54% | COMPAS Oxford |
| CAN 2025 (A) | ~14/28 | ~50% | Le Matin ; Wikipedia |
| U-20 CDM 2025 | ~13/21 | ~62% | FIFA squad list PDF |
| U-17 CDM 2025 | ~8-10/21 | ~38-48% | ESPN ; Wikipedia — confiance modérée |
La moitié de l’équipe nationale. Champions du monde U-20 avec deux tiers de joueurs formés en Europe. Le système ne fournit pas un complément. Il est le cœur du football marocain.
Les fédérations européennes face au drain
Le succès marocain est un problème pour les fédérations qui forment ces joueurs. Chacune réagit à sa manière.
Belgique : la confrontation la plus documentée
Le cas El Khannouss est emblématique. Né à Bruxelles, formé à Anderlecht, sélectionné Belgique U-18. Thierry Siquet, coach U-18 belge, sur la RTBF (19 mars 2025) : « On lui a parlé plusieurs fois. Roberto Martínez insistait aussi. »
El Khannouss choisit le Maroc en octobre 2021, a 17 ans. « J’ai écouté mon coeur. Mes grands-parents viennent du Maroc. » (RTBF).
Ouahbi, dans le même article, a renvoyé la balle : « La Belgique doit se remettre en question sur sa manière de fonctionner. »
Pays-Bas : dix ans de vide
Aucun joueur néerlando-marocain n’a choisi les Pays-Bas depuis Anwar El Ghazi — première cap senior le 30 mai 2015 (NOS, 23 oct. 2025 ; DutchNews.nl). Dix ans. Le pays de Cruyff, des meilleures académies du monde, ne convainc plus un seul joueur d’origine marocaine.
Marco van Basten, adjoint de la sélection néerlandaise en mars 2016, à propos de Ziyech qui venait de choisir le Maroc : « À quel point peut-on être stupide pour choisir le Maroc quand on peut se qualifier avec les Pays-Bas ? »
Le même van Basten, en décembre 2022, après la demi-finale marocaine au Qatar, sur NOS : « C’était peut-être un peu arrogant de ma part. »
L’arc narratif parfait. Le même homme, six ans plus tard, ravale ses mots devant un écran de télévision.
L’ancien international néerlandais Dries Boussatta pointe un facteur que le football préfère ignorer : « Demandez à Geert Wilders et Caroline van der Plas. » (NOS, oct. 2025). L’enquête NPO Kennis (oct. 2025) confirme trois facteurs : sentiment de non-appartenance dans les structures néerlandaises, effet d’entraînement post-CDM 2022, attractivité croissante des infrastructures marocaines.
La KNVB (fédération néerlandaise) a réagi en embauchant Adil Ramzi, d’origine marocaine, comme coach U-18. C’est un début.
Imagine : Ismael a 25 ans, il vit à Marseille, père marocain et mère française. Il a vu la demi-finale au Qatar avec son père. Il a vu les rues de Marseille exploser de joie ce soir-là. Quand il entend van Basten traiter de « stupides » ceux qui choisissent le Maroc, il comprend exactement pourquoi ces joueurs font ce choix. Parce que le mépris, ça se sent. Et la fierté aussi.
France : acceptation pragmatique
La France a sa propre cicatrice. Le scandale des quotas de 2011 : Mediapart révélait une discussion à la FFF (Fédération Française de Football) sur un plafond d’environ 30% de binationaux dans les centres de formation jeunes. La blessure n’est pas cicatrisée.
L’Équipe (Arnaud Hermant) décrit la posture actuelle de la FFF : « Si le joueur opte pour un autre pays, la FFF sera heureuse de le voir s’épanouir ailleurs. Cela prouve que la formation française fonctionne bien. »
Traduction : la France forme tellement de talent qu’elle peut se permettre d’en perdre. C’est un luxe que les Pays-Bas ou la Belgique n’ont pas.
Espagne : les pertes de prestige
L’Espagne a perdu des joueurs nés sur son sol. Hakimi : né à Madrid. Brahim Diaz : né à Malaga, toutes sélections jeunes espagnoles. Munir : dont l’affaire a remodelé les règles FIFA. Ezzalzouli et Akhomach : ex-capitaine Espagne U-19.
Aucune contre-offensive formelle
Le fait le plus révélateur : aucune fédération européenne n’a déposé de proposition formelle à la FIFA pour limiter les switches. La trajectoire réglementaire va vers plus de flexibilité, pas moins.
Seule la DFB (fédération allemande) explore un concept de compensation financière. Andreas Rettig (dpa/AP, 11 nov. 2025) : la fédération formatrice serait dédommagée quand un joueur change de sélection. Rettig a noté que 43% des enfants de moins de 5 ans en Allemagne détiennent la double nationalité, et que dans certaines sélections jeunes DFB, « sept ou huit joueurs du onze de départ ont la double nationalité. » Le concept reste en discussion — il nécessite l’approbation de la FIFA, qui n’est pas acquise.
Le vrai du faux
Le mythe : « Les fédérations européennes essaient de changer les règles FIFA pour bloquer le Maroc. »
La réalité : Zéro proposition formelle déposée à la FIFA. La seule initiative concrète est le concept de compensation financière de la DFB allemande, et il n’a même pas été soumis officiellement. Les règles FIFA évoluent vers plus de flexibilité. Les fédérations européennes protestent dans la presse, pas dans les instances (dpa/AP, nov. 2025).
Ceux qui ont dit non
Le système n’est pas infaillible. Des joueurs ont refusé.
L’ère Lekjaa : les refus sont rares
Le plus retentissant : Lamine Yamal. Né à Barcelone, père marocain, mère équato-guinéenne. Courtisé personnellement par Lekjaa (rencontre avec la famille) et Regragui (confirmé sur El Chiringuito).
Yamal, dans CBS 60 Minutes (fin 2025) : « La vérité est que c’était dans ma tête : ‘Écoute, je peux jouer avec le Maroc.’ Mais au moment de vérité, je n’ai jamais hésité. »
Autres refus documentés : Issa Diop (Canal+, 2019 : « je suis Français ») ; Amine Adli (refusé deux fois, choix France Espoirs).
L’ère pré-Lekjaa : l’amateurisme en action
Avant 2014, le contraste est saisissant.
Adil Rami : sur conseil de son coach Claude Puel — « Ne te limite pas » —, il choisit la France. Champion du monde 2018.
Nacer Chadli : convoqué par le Maroc en 2010, choisit la Belgique. 66 sélections.
Marouane Fellaini : parents de Tanger, choisit la Belgique. 87 sélections.
Ibrahim Afellay : choisit les Pays-Bas, 53 sélections. Le Maroc ne l’avait même pas approché, selon Boussatta.
Khalid Boulahrouz : choisit les Pays-Bas, 35 sélections. Boulahrouz a expliqué que le Maroc « n’était simplement pas intéressé » à l’époque (Voetbalprimeur, 29 mai 2018).
La différence entre avant et après Lekjaa n’est pas une question de talent disponible. C’est une question de système. Avant 2014 : le Maroc attendait que les joueurs viennent. Après 2014 : le Maroc va les chercher.
Sofia, 38 ans, vit à Stockholm. Son mari est marocain. Leur fils de 14 ans joue en centre de formation en Suède. Elle ne sait pas encore que la FRMF pourrait, un jour, s’intéresser à lui. Parce qu’il est marocain. Automatiquement. Par la loi. Et ça, même la fédération suédoise ne le sait peut-être pas.
Le comparatif : qui dépend le plus de sa diaspora ?
Le Maroc n’est pas le seul pays à recruter dans sa diaspora. Mais il est le seul à en avoir fait un système.
| Pays | Compétition | Nés à l’étranger | % | Source |
|---|---|---|---|---|
| Comores | CAN 2025 | 25/26 | 96% | Sports Village Square |
| RD Congo | CAN 2025 | ~79% | ~79% | Sports Village Square |
| Algérie | CDM 2014 | 16/23 | 70% | Wikipedia FR |
| Albanie | Euro 2024 | 18/26 | 69% | Presse sportive |
| Algérie | CAN 2019 | 14/23 | 60% | Wikipedia FR |
| Maroc | CDM 2022 | 14/26 | 54% | COMPAS Oxford |
| Total CAN 2025 | Toutes équipes | 191/664 | 28,8% | Sports Village Square |
Sur les 191 joueurs nés en Europe à la CAN 2025, 107 venaient de France. Seuls l’Égypte, le Botswana et l’Afrique du Sud ont aligné des sélections entièrement locales (Sports Village Square, 21 déc. 2025).
L’Algérie a été pionnière. Ismael Bennacer a cumulé 11 sélections jeunes avec la France (4 caps U-18, 7 caps U-19 ; Transfermarkt) avant de switcher en juillet 2016 à 18 ans — MVP de la CAN 2019. Benzema a incarné la tension identitaire : « Si je marque, je suis français, mais si je ne marque pas ou qu’il y a des problèmes, je suis arabe. » (So Foot, novembre 2011 ; vérification Snopes).
La Turquie : plus de 63 footballeurs nés en Allemagne ont joué pour la Turquie (Transfermarkt). L’affaire Özil (2018, retraite invoquant « racisme et manque de respect ») a accéléré la tendance (Middle East Eye).
Le cadre academique est pose par Cox & Kassing (2025) dans Communication & Sport (DOI: 10.1177/21674795251394946) : ils introduisent le concept de « reverse flow migration » — le talent diasporique remontant vers le pays d’origine, inversant le flux sud-nord conventionnel. Van Campenhout, Van Sterkenburg & Oonk (2019) cartographient les « corridors migratoires » dans Comparative Migration Studies (DOI: 10.1186/s40878-019-0118-6). Myriam Cherti (COMPAS Oxford, 14 dec. 2022) identifie la marginalisation et le racisme comme facteurs poussant les joueurs vers leur pays d’heritage.
La différence entre le Maroc et les autres : les Comores n’avaient pas le choix. L’Algérie a exploité le vivier sans le structurer. Le Maroc en a fait une industrie — scouts, pipeline, U-15, listing, verrou juridique, résultats.
L’après-Regragui : le système continue
Walid Regragui a quitté le 5 mars 2026, après la finale CAN 2025 perdue sur le terrain contre le Sénégal (1-0 a.p., Pape Gueye). Le 17 mars, la Chambre d’Appel de la CAF a changé le résultat en Maroc 3-0 par forfait (sortie du terrain des Sénégalais). Le Sénégal fait appel au TAS. Hakimi a publiquement rejeté le titre (CAF ; Euronews ; ESPN).
Le même jour, la FRMF nomme Mohamed Ouahbi. 17 ans à l’académie d’Anderlecht. Licence UEFA Pro. Architecte du titre mondial U-20 au Chili avec une équipe à 62% de binationaux.
Adjoints : Joao Sacramento (ex-Mourinho) et Youssouf Hadji (nomme le 17 mars 2026) (Morocco World News ; Médias24).
La nomination d’Ouahbi est la meilleure preuve que le système fonctionne indépendamment de son sélectionneur. Ouahbi est un binational formé en Belgique qui a prouvé la méthode avec les jeunes. Le nouveau coach est le produit du système qu’il va diriger.
CDM 2026 : Groupe C avec le Brésil, l’Écosse et Haïti (tirage 5 déc. 2025). CDM 2030 : le Maroc co-organise avec l’Espagne et le Portugal.
En 2030, le Maroc accueillera le monde. Avec une équipe qui vient du monde. La boucle est bouclée.
Et aujourd’hui ?
Cette histoire ne parle pas que de foot.
Le système FRMF est un miroir de la diaspora marocaine tout entière. Ces joueurs binationaux — nés à Paris, Bruxelles, Amsterdam, Madrid — vivent la même tension que 5 millions de MRE (Marocains Résidant à l’Étranger). Dyal fin nta ? (t’es d’où ?) — la question qui ne trouve jamais de réponse simple.
Quand El Khannouss dit « j’ai écouté mon cœur », il parle pour tous ceux qui ont dû choisir. Pas entre deux équipes de foot. Entre deux appartenances. Quand Boulahrouz raconte que le Maroc « n’était simplement pas intéressé » avant 2014, ça résonne avec l’expérience de toute une génération de MRE qui se sentait invisible pour le pays de ses parents.
Le virage de 2014 — l’arrivée de Lekjaa, la structuration du scouting — dit quelque chose de plus large. Le Maroc a décidé que sa diaspora était un atout, pas un détail. Que ces gamins de banlieue qui jouaient au foot entre deux barres d’immeuble à Molenbeek ou à Pantin méritaient qu’on aille les chercher. Qu’on leur parle. Qu’on leur montre qu’ils comptent.
La citation de Benzema — « si je marque, je suis français, mais si je ne marque pas, je suis arabe » — dépasse le football. C’est le résumé de la double appartenance vécue par des millions de personnes. Et quand van Basten traite de « stupide » un joueur qui choisit le Maroc, il ne parle pas de foot. Il dit : tu devrais être reconnaissant qu’on t’accepte chez nous.
Le succès marocain en Coupe du monde, le titre U-20, le 8e rang mondial — tout ça est devenu un ciment identitaire pour la diaspora. Les drapeaux marocains sur les Champs-Élysées après la victoire contre l’Espagne au Qatar, les célébrations dans les rues de Bruxelles et d’Amsterdam — ce n’était pas du foot. C’était l-‘izza (la fierté) d’un peuple dispersé qui se retrouve dans onze maillots rouges.
Le système FRMF a transformé un défi — la diaspora dispersée, les identités éclatées, le déracinement — en une force. Et ça, entre Moriginals, c’est la leçon qui dépasse largement le terrain de foot. Quand un pays décide que ses enfants à l’étranger comptent, qu’ils ne sont pas de passage mais dyalou (les siens), les résultats suivent. Sur le terrain comme dans la vie.
Pour aller plus loin
- Qatar 2022 : comment 14 joueurs nés hors du Maroc ont écrit l’histoire
- Badou Zaki 1986, 5 candidatures rejetées et le Grand Stade de 115 000 places
- Maes, Larry, Nessyou : comment le sang marocain domine le rap
- Nationalité marocaine : obtention, transmission et ce que ça change pour toi
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En 2016, van Basten trouvait Ziyech stupide de choisir le Maroc. En 2022, il s’est excusé. 6 scouts, un listing secret, et la moitié de l’équipe nationale vient de la diaspora. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/binationaux-maroc-frmf-strategie-recrutement/
Publié le 24 mars 2026 — Mis à jour le 24 mars 2026
À propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé, consulte un professionnel habilité.
Questions fréquentes
Comment la FRMF repère-t-elle les jeunes binationaux en Europe ?
Six scouts couvrent la France, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. Ils alimentent un fichier centralisé qui recense les jeunes d'origine marocaine dès 13-14 ans, y compris ceux dont l'ascendance marocaine n'est pas publiquement connue. Le premier contact se fait avec le joueur et ses parents (L'Équipe, oct. 2025 ; TelQuel, 2017).
Un joueur qui a porté le maillot d'un pays européen peut-il changer pour le Maroc ?
Oui, sous conditions. Depuis la réforme FIFA du 18 septembre 2020 (art. 9 RGAS), un joueur peut changer de fédération s'il a joué maximum 3 matchs compétitifs seniors, aucun en phase finale, moins de 21 ans au dernier match, et après 3 ans d'attente. Les matchs amicaux et sélections jeunes ne comptent pas.
Pourquoi les joueurs néerlando-marocains ne choisissent-ils plus les Pays-Bas ?
Aucun ne l'a fait depuis Anwar El Ghazi en 2015. L'enquête NOS (oct. 2025) identifie trois facteurs : le sentiment de non-appartenance, l'effet CDM 2022, et l'attractivité des infrastructures marocaines. L'ancien international Boussatta pointe aussi le facteur politique : la montée de Wilders (NOS).
Peut-on renoncer à la nationalité marocaine ?
Non, dans les faits. L'article 19 du Code de la nationalité prévoit une renonciation théorique sur décret, mais aucun cas n'a jamais abouti (Tak-Tak, La nationalité marocaine, 2017). Le Parlement belge a voté une résolution en 2021 pour aider ses citoyens à y renoncer — sans succès.
L'Algérie et les Comores font-elles la même chose que le Maroc ?
L'Algérie est pionnière : 70% de joueurs nés en France à la CDM 2014. Les Comores alignaient 96% de joueurs européens à la CAN 2025. Mais le Maroc est le seul à avoir industrialisé le processus avec des scouts dédiés, un pipeline jeunes structuré et des résultats au sommet (Sports Village Square, 2025).