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Le Maroc a envoyé aux Oscars un film dont le héros risquerait trois ans de prison dans le pays qui l’a envoyé. Le Bleu du Caftan de Maryam Touzani raconte un maître tailleur homosexuel à Salé, une épouse mourante, un apprenti, et un caftan bleu cousu point par point. Un film sur un vêtement qui résume tout un pays — l’artisanat, l’homosexualité, la transmission, la mort.

Plus de 45 prix internationaux. Prix FIPRESCI à Cannes. Shortlisté aux 95e Oscars. 500 000 spectateurs dans plus de 30 pays (Variety, novembre 2023). Et au croisement exact de deux histoires marocaines que tu connais peut-être séparément mais qui, ensemble, racontent quelque chose de plus grand que chacune.

L’histoire d’un cinéma qui n’existait pas il y a vingt ans. Et celle d’un vêtement qui existe depuis sept siècles.


Un pays sans cinémas qui produit les films les plus primés d’Afrique

Le Maroc a 78 écrans de cinéma pour 37 millions d’habitants. Un ratio de 0,22 pour 100 000 habitants — la médiane mondiale est de 4,69 (Gower Street/UNESCO UIS, 2020). Le pays en comptait environ 250 dans les années 1980. En 2013, il en restait 33 (Le Matin). En 2007, 60 % des Marocains n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de cinéma (étude Valyans).

Et pourtant. En mai 2023, trois films marocains ont remporté des prix à Cannes Un Certain Regard en une seule édition. Asmae El Moudir (Prix de la mise en scène et Œil d’Or pour Kadib Abyad), Kamal Lazraq (Prix du Jury pour Les Meutes), Zineb Wakrim (3e prix de La Cinef pour Ayyur) (festival-cannes.com). Jamais un pays arabe ou africain n’avait décroché trois prix à Cannes la même année.

Comment un pays qui n’a quasiment pas de cinémas produit-il un cinéma aussi puissant ?

La réponse tient en deux noms, un couple, et un paradoxe vieux de soixante ans.


59 ans de silence : la longue traversée du désert

Le dernier film marocain en Compétition officielle à Cannes avant 2021 était Ames et rythmes d’Abdelaziz Ramdani, en 1962 (France24, Africanews). 59 ans. L’intervalle mesure l’ampleur du rattrapage.

Le cinéma marocain existe depuis 1958 — Le Fils maudit de Mohamed Osfour. Mais sa présence dans les festivals de premier rang est restée sporadique pendant des décennies. Pas d’industrie, pas de salles, pas de public. Un cinéma fantôme dans un pays qui servait de décor aux autres.

Trois moments charnières ont préparé l’explosion.

Ali Zaoua : le premier signal

En 2000, Ali Zaoua, prince de la rue de Nabil Ayouch portrait les enfants des rues de Casablanca. 44 prix internationaux (Hespress, 2022). Le film installe le cinéma marocain sur le radar des programmateurs de festivals. Personne ne sait encore que c’est le début d’un mouvement.

Casanegra : le tournant populaire

En 2008, Nour-Eddine Lakhmari dynamite les codes. Casanegra — Casa « noire » au lieu de Casa « blanche » — est un film noir tourné de nuit en darija crue dans un Casablanca interlope. 241 000 entrées au box-office local (Variety, décembre 2013). Preuve qu’un public national existe pour un cinéma national qui lui parle dans sa langue.

Lakhmari résume l’enchaînement dans une interview à l’Université d’Exeter (Casablanca, février 2016) : « It started with Leila Marrakchi’s film Marock. When it came out, everybody was asking: ‘what is this?’ And we fought these people. Then came Casanegra. Then came Zero, then came God’s Horses, then came Much Loved. »

Les Chevaux de Dieu : le sujet interdit

En 2012, Ayouch raconte la radicalisation des jeunes de Sidi Moumen ayant mené aux attentats de Casablanca de 2003. Prix François Chalais et Prix du Jury Jeunes à Cannes Un Certain Regard (IMDb, AlloCiné), puis Espiga de Oro à Valladolid. Le cinéma marocain découvre que les sujets interdits sont les seuls qui traversent les frontières.


L’affaire Much Loved : quand un film déclenche un séisme

En 2015, Nabil Ayouch sort Much Loved. Le film suit quatre travailleuses du sexe à Marrakech. Ayouch avait mené 18 mois d’enquête auprès de 200 à 300 prostituées (Le Temps, mars 2016 ; Art Cote d’Azur). Le Centre Cinématographique Marocain (CCM) refuse deux fois de financer le projet (Screen Daily, octobre 2015). Budget final : 650 000 euros autofinancés.

Première à la Quinzaine des Réalisateurs, Cannes, 19 mai 2015. Six jours plus tard, le 25 mai, le ministère de la Communication — dirigé par Mustapha El Khalfi du PJD (parti islamiste au pouvoir) — interdit le film pour « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et atteinte flagrante à l’image du Maroc » (TelQuel, Agence Ecofin).

L’interdiction intervient avant même que la commission officielle de censure n’ait visionné le film. La décision se fonde en partie sur des rushes volés devenus viraux — plus de deux millions de vues en quelques jours (New York Times, Arab America).

Du couteau au César

Le 5 novembre 2015, Loubna Abidar, actrice principale, est violemment agressée au couteau dans une rue de Casablanca par des hommes qui l’ont reconnue (The Guardian, Morocco World News). Des établissements de soins refusent de la prendre en charge. Le lendemain, elle prend le premier vol pour la France.

En janvier 2016, elle est nommée au César de la meilleure actrice — première Marocaine de l’histoire dans cette catégorie — aux côtés de Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Emmanuelle Bercot, Sandrine Kiberlain et Catherine Frot, la lauréate (Deadline, Wikipedia). Son autobiographie, La Dangereuse (Stock, mai 2016), documente la persécution.

Le trajet de Casablanca à Paris, du couteau au tapis rouge, est une scène de cinéma en soi. La réalité d’Abidar est plus violente que le role qu’elle jouait.

Le paradoxe de l’interdiction

L’interdiction de Much Loved n’a jamais été levée. En 2020, le film restait indisponible sur Netflix pour les utilisateurs marocains (Morocco World News, décembre 2020). Massivement piraté, il est devenu l’un des films marocains les plus vus dans le pays. En France, il a attiré 275 778 entrées (AlloCiné/CBO-Box Office) — record historique pour un film marocain.

Le vrai du faux

Le mythe : « Much Loved a été interdit parce que les autorités l’ont regardé et trouvé choquant. »

La réalité : L’interdiction a été prononcée avant que la commission officielle de censure n’ait visionné le film. La décision se fonde sur des rushes volés devenus viraux sur internet (New York Times ; TelQuel, 25 mai 2015). Le film a été interdit sur la base de vidéos piratées, pas d’un visionnage officiel.

Un film que le gouvernement ne veut pas que tu voies est devenu le film marocain que tout le monde a vu. Le piratage a accompli ce que la distribution légale n’a jamais réussi au Maroc.


Nabil Ayouch et Maryam Touzani : le couple qui porte un pays

Derrière l’essentiel du cinéma marocain qui te rend fier à l’étranger, il y a un homme, une femme, et une société de production à Casablanca.

Ayouch : l’architecte

Né le 1er avril 1969 à Paris. Franco-marocain, grandi à Sarcelles, installé à Casablanca depuis 1999 environ (Wikipedia, Prabook, KonnectAfrica). Fondateur d’Ali n’Productions, principale société de production du pays. Fondateur de la Fondation Ali Zaoua, qui gère cinq à six centres culturels « Les Étoiles » dans les quartiers populaires — Casablanca/Sidi Moumen 2014, Tanger 2016, Agadir 2019, Fès 2020, Marrakech 2021 (Fondation de Luxembourg, LinkedIn).

Six de ses films (réalisateur ou producteur) ont été soumis aux Oscars. En 2021, Casablanca Beats entre en Compétition officielle à Cannes — premier film marocain dans cette section depuis 1962 (festival-cannes.com).

FilmAnnéeFestivalFait notable
Ali Zaoua200044 prix internationaux
Les Chevaux de Dieu2012Cannes Un Certain RegardPrix François Chalais + Prix Jury Jeunes
Much Loved2015Quinzaine des RéalisateursInterdit au Maroc, 275 778 entrées en France
Casablanca Beats2021Compétition officielle Cannes1er film marocain en compétition depuis 1962
Everybody Loves Touda2024Cannes PremièreSoumis aux 97e Oscars

Touzani : la percée

Née à Tanger en 1980 (Wikipedia, IMDb). Compagne d’Ayouch. Co-scénariste de Razzia (2017), Casablanca Beats (2021) et Everybody Loves Touda (2024). Membre de l’Académie des Oscars depuis 2019. Membre du jury de la Compétition officielle de Cannes 2023 — aux côtés de Brie Larson et Paul Dano (Variety, Morocco World News).

C’est elle qui réalise le film qui va tout cristalliser.

FilmAnnéeFestivalRésultat
Adam2019Cannes Un Certain Regard23 prix, vendu dans 20+ pays
Le Bleu du Caftan2022Cannes Un Certain RegardPrix FIPRESCI, 45+ prix, shortlisté Oscars
Calle Málaga2025Venise Spotlight + TIFFPrix du public Venise, soumis 98e Oscars

Le cinéma marocain d’aujourd’hui est en grande partie l’œuvre de deux personnes qui partagent leur vie et leur caméra. Ce n’est pas une industrie. C’est un couple qui porte un pays.


Le Bleu du Caftan : anatomie d’un film qui dit tout sans rien dire à voix haute

Le Bleu du Caftan raconte Halim, maalem (maître tailleur) dans la médina de Salé. Il fabrique des caftans traditionnels à la main. Son épouse Mina tient la boutique. Un jeune apprenti, Youssef, arrive. Halim est homosexuel. Mina le sait mais ne le dit pas. Elle est mourante. Le film est le lent dévoilement de cette triple vérité — l’amour, la maladie, l’artisanat — à travers les gestes de la couture.

L’homosexualité est passible de 6 mois à 3 ans d’emprisonnement et d’une amende de 200 à 1 000 MAD au Maroc (article 489 du code pénal). Le Maroc a choisi ce film comme représentant officiel aux Oscars. Touzani : « un pas en avant, un désir d’ouverture et de dialogue ».

Les chiffres d’un phénomène

Le film accumule plus de 45 prix internationaux. Le Prix FIPRESCI à Cannes Un Certain Regard — premier pour un film marocain (FIPRESCI.org). Plus de 500 000 entrées dans plus de 30 territoires, dont 214 000 en France (Variety, novembre 2023). 96 % sur Rotten Tomatoes sur 54 critiques. Shortlisté dans le top 15 des 95e Oscars (Academy, décembre 2022).

Deux shortlistings consécutifs aux Oscars — Le Bleu du Caftan (95e) puis Kadib Abyad d’El Moudir (96e) — une première dans l’histoire du Maroc.

Pourquoi ce film, pourquoi maintenant

Le film fonctionne parce qu’il ne crie pas. Il ne dénonce pas. Il montre. Un homme qui coud. Une femme qui meurt. Un garçon qui regarde. Chaque point de couture est un mot que personne ne prononce. Le caftan bleu que Halim fabrique pendant tout le film finit par habiller le corps de Mina pour ses funérailles.

Le caftan comme linceul. Le caftan comme déclaration d’amour. Le caftan comme pays.

Touzani fait converger dans un seul objet tout ce que le Maroc est sans le dire : l’artisanat qui meurt, les tabous qui persistent, la beauté qui résiste, la transmission qui se cherche. Le film est la métaphore parfaite d’un pays qui avance en silence.


Sept siècles dans un fil : d’où vient ce caftan qui résume le Maroc

Le mot « caftan » dérive du persan khaftan, attesté dans le Shahnameh de Ferdowsi, achevé vers 1010 (Etymonline). Le turcologue Gerhard Doerfer propose une étymologie turque plus ancienne : qap-ton, « sac/couverture + vêtement » (Türkische und mongolische Elemente im Neupersischen, vol. 3, Franz Steiner Verlag, 1963-1975). Le terme a transité par le turc ottoman, l’arabe, puis le russe et les langues européennes vers 1590.

Trois hypothèses concurrentes expliquent son arrivée au Maroc. Elles ne s’excluent pas.

L’hypothèse ottomane

Le sultan saadien Abd al-Malik (r. 1576-1578), qui avait vécu 17 ans dans l’Empire ottoman, aurait importé les modes vestimentaires ottomanes à la cour marocaine (Naima El Khatib Boujibar). C’est l’hypothèse la mieux documentée.

L’hypothèse andalouse

Les réfugiés morisques chassés de Grenade après 1492 apportent leurs techniques de broderie et de tissage de soie à Fès, Tétouan et Rabat (historienne Rachida Alaoui). Le caftan de Tétouan porte encore les motifs Khanjar — héritage direct de la cour nasride de Grenade (Yabiladi).

L’hypothèse almohade

Le caftan serait présent au Maroc dès le XIIe siècle. Fès comptait alors quelque 3 000 à 3 490 ateliers de tissage — chiffre cité par Daniel Rivet (Histoire du Maroc, Fayard, 2012), probablement issu d’un recensement almohade rapporté par Al-Jaznai (Zahrat al-As, XIVe siècle).

Le dossier UNESCO retient que le caftan a acquis ses « traits distinctifs » marocains sous les Mérinides (XIIIe-XVe siècle), avec des ateliers princiers (Tarz) produisant des brocarts d’or. Les sultans mérinides envoyaient des caftans comme cadeaux diplomatiques aux cours mameloukes et ottomanes. Les Ottomans les nommaient Fas Kaftanlar — les caftans de Fès (dossier UNESCO 02077 ; Morocco World News).

L’empire du caftan par excellence reconnaissait le caftan marocain comme un objet distinct. La marocanité du caftan n’est pas une construction moderne. C’est un fait reconnu par ceux-là mêmes qui auraient pu le revendiquer.


Cinq écoles, cinq identités : la géographie d’un vêtement

Si ta mère est de Fès, tu connais le tarz fassi au fil d’or. Si elle est de Tétouan, le motif Khanjar — ce poignard floral brodé en or et argent. Le caftan marocain n’est pas un vêtement. C’est une carte d’identité régionale.

Le dossier UNESCO identifie cinq traditions :

ÉcoleCoupeMatériauxSignature
FèsLongue et droiteBrocart de soie, veloursTarz fassi au fil d’or, caftan Khrib
TétouanCourte et ample, manches largesOr et argentMotif Khanjar nasride
RabatCintrée, manches étroitesVelours grenat ou violetBroderie rbati symétrique, coiffe touqida
MarrakechAmple, couleurs vivesRouge, orangeMotifs berbères géométriques, sfifa dense
OujdaVelours bordeaux/rougeSoie, perlesSoutaches, motifs ovoides, plastron taamar

La confection d’un seul caftan haute couture mobilise quatre corps de métier — tisseurs (zeradkhi), modélistes (fessal), maîtres de la sfifa/aakad, brodeuses (ttraza) — pendant 15 à 60 jours (dossier UNESCO). La sfifa est une passementerie tressée en fils d’or skalli. Les aakad sont des boutons noués à la main, spécialité de Sefrou.

Et le caftan Khrib de Fès — en brocart jaune aux motifs de roses — coûtait si cher qu’il portait un nom qui signifie littéralement « celui qui ruine l’acheteur » (Heritage Handmade). Il le mérite toujours. Les gammes haute couture pour les mariages vont de 5 000 à 50 000 euros et plus.

C’est ce savoir-faire que le personnage de Halim, dans Le Bleu du Caftan, incarne silencieusement. Un maalem qui coud à la main dans une médina. Chaque point du film est un point réel. Touzani a filmé les gestes véritables de l’artisanat — pas une reconstitution. La caméra est si proche des mains qu’on entend le fil traverser le tissu.


La bataille UNESCO : 10 pays, un vote, et la phrase d’Haïti

Le caftan marocain a été inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel le 10 décembre 2025, lors de la 20e session du Comité intergouvernemental au Fort Rouge de New Delhi (ich.unesco.org, dossier n° 02077, décision 20.COM 7.B.33). C’est le 16e élément marocain inscrit.

L’inscription n’est pas allée de soi.

L’image volée

En mai 2024, le Maroc proteste. Une image de caftan ntaa el-fassi apparaît dans le dossier algérien sur le « costume cérémoniel féminin de l’Est algérien ». L’image provient très probablement du Tropenmuseum d’Amsterdam (Morocco World News ; Middle East Monitor). En décembre 2024, le Comité ordonne le retrait de l’image — fait sans précédent.

La tentative de blocage

Lors de la session de New Delhi, la délégation algérienne tente un amendement procédural pour bloquer l’inscription. Elle argue de « modifications substantielles après la date limite » et tente de modifier rétroactivement le titre de ses propres inscriptions antérieures — l’« arftane » de Tlemcen — pour y ajouter « le port du caftan ».

Le contre-amendement, déposé le 9 décembre par le Paraguay, Haïti et les Émirats arabes unis, est adopté avec le soutien de dix pays : Paraguay, Espagne, Zambie, Haïti, République dominicaine, EAU, Burkina Faso, Bangladesh, Nigeria et France (Le360 ; Maroc Hebdo).

La France propose le remplacement de « partagé » par « diffusé » dans le texte final. Haïti formule la phrase-clé : « Le caftan marocain. Non pas du caftan. Mais du caftan marocain. » (Le360).

Le vrai du faux

Le mythe : « Le caftan est ottoman, le Maroc se l’est approprié. »

La réalité : Le mot vient du persan. Les Ottomans portaient aussi des caftans. Mais le caftan marocain est un objet distinct depuis l’époque mérinide (XIIIe-XVe siècle). Les Ottomans eux-mêmes le nommaient « Fas Kaftanlar » — caftan de Fès. L’UNESCO a reconnu cette spécificité (dossier 02077, décembre 2025). Par ailleurs, l’Algérie a tenté de revendiquer le caftan à l’UNESCO — 10 pays ont voté contre.


Le cinéma marocain comme machine à briser les tabous

Le Bleu du Caftan n’est pas un accident isolé. Le cinéma marocain est puissant parce qu’il affronte ce que la société refuse de regarder. C’est un cycle : le tabou attire l’attention internationale, qui finance le film suivant.

La filmographie des interdits

FilmTabouConséquence
Marock (Marrakchi, 2005)Amour musulmane-juifBoycott PJD, plus gros succès en salles au Maroc en 2006
Les Chevaux de Dieu (Ayouch, 2012)Radicalisation, attentats 2003Prix Cannes Un Certain Regard
Much Loved (Ayouch, 2015)ProstitutionInterdit au Maroc, 275 778 entrées en France
Adam (Touzani, 2019)Mère célibataire23 prix, Cannes Un Certain Regard
Le Bleu du Caftan (Touzani, 2022)HomosexualitéPrix FIPRESCI Cannes, shortlisté Oscars
Les Meutes (Lazraq, 2023)Violence sociale, marginalitéPrix du Jury Cannes Un Certain Regard

Les films « sages » ne passent ni la sélection des festivals ni le filtre WhatsApp de la diaspora. Chaque tabou brisé ouvre la porte au suivant. Marock prépare Casanegra, qui prépare Les Chevaux de Dieu, qui prépare Much Loved, qui rend Le Bleu du Caftan possible.

Le paradoxe Ouarzazate

Le Maroc est mondialement célèbre comme décor pour Hollywood. Atlas Studios, fondé en 1983 à Ouarzazate, s’étend sur une vingtaine d’hectares. Plus de 200 films et séries tournés, de Lawrence d’Arabie (1962) à Gladiator II (2024). Investissements étrangers en 2024 : 1,24 milliard MAD (bilan CCM). Remboursement fiscal de 30 % depuis mars 2022 (CCM.ma, Morocco Film Commission).

Mais les cinéastes marocains n’utilisent quasiment jamais les studios d’Ouarzazate. Leurs budgets sont trop modestes, leurs histoires urbaines et intimes. Le film de Touzani est tourné dans la médina de Salé, pas dans le désert.

Et les deux salles de cinéma d’Ouarzazate ont fermé. La ville qui a accueilli Gladiator, Game of Thrones et Kingdom of Heaven n’a littéralement aucun endroit pour les projeter.


Le caftan hors du film : un empire culturel en construction

Pendant que Touzani filmait les mains d’un maalem à Salé, le caftan marocain vivait sa propre renaissance hors des écrans.

Caftan Week : 25 ans de haute couture marocaine

Caftan Week, fondé en 1996 par le magazine Femmes du Maroc, a tenu sa 25e édition en mai 2025 à Marrakech — défilé principal au Palais El Badi, sous le thème « Sahara : héritage en couture » (Le Matin ; Lebrief). 14 designers. Pour la première fois, un concours Jeunes Talents remporté par Zineb Aqqa (Le Matin ; Femmes du Maroc).

Les designers qui comptent

Sara Chraibi, architecte de formation, est la seule designer marocaine à avoir figuré au calendrier officiel de la Paris Haute Couture Week — membre invitée depuis janvier 2023, parrainée par Sidney Toledano, président du Comité Haute Couture de la FHCM et ex-PDG LVMH Fashion Group (Shoelifer). Un Franco-Marocain au sommet du luxe mondial ouvre la porte à une Marocaine. Elle a toutefois quitté le calendrier à l’automne 2025 (WWD).

Fadila El Gadi, native de Salé — la même ville que le film de Touzani — habille Beyoncé, Barbra Streisand, Hillary Clinton et Paloma Picasso (Harper’s Bazaar Arabia) depuis ses showrooms à Rabat, Marrakech et Paris. En septembre 2016, elle a fondé l’École Broderie Salé pour former gratuitement des jeunes défavorisés à la broderie (Al Jazeera). La fille de Salé qui habille les puissants du monde et revient former la relève dans sa ville natale.

Albert Oiknine, maison Chaba Couture à Casablanca, est considéré comme le créateur de référence de la Maison royale. Il a défilé à Paris, Berlin, Londres, New York, Milan, Doha (Meer.com ; IFEMA).

Charaf Tajer, franco-marocain, a fondé la marque Casablanca en 2018 et défile à la Paris Fashion Week avec des collaborations New Balance et Bvlgari (WWD ; BoF). Le caftan réinventé en streetwear de luxe.

La princesse et le caftan

La princesse Lalla Salma a été la plus efficace ambassadrice du caftan sur la scène internationale. Elue « invitée la plus élégante » au mariage William & Kate en 2011 par Hello! avec 55 % des voix. Désignée « mieux habillée » à l’intronisation du roi Willem-Alexander des Pays-Bas en 2013 (Hello! ; Bladi.net).

L’exposition MODA. Moroccan Fashion Statements au Centraal Museum d’Utrecht (octobre 2024 — mars 2025, plus de 1 000 m2), inaugurée par la reine Máxima des Pays-Bas, a offert au caftan une vitrine muséale européenne majeure (e-flux ; FashionUnited).


Le caftan dans l-ghorba : quand la diaspora réinvente un héritage

Pour les MRE (Marocains Résidant à l’Etranger), le caftan fonctionne comme un « médiateur d’identité ». C’est le terme de l’anthropologue Rim Affaya dans sa thèse Caftans, camionnettes et banquettes, soutenue le 21 mai 2024 à l’EHESS (theses.fr ; prix de la thèse francophone sur le Maghreb 2025, Quid.ma).

Déplacé de son contexte d’origine, le caftan matérialise la continuité culturelle hors des frontières nationales. Affaya documente un paradoxe qui va à l’encontre de toutes les attentes : la 2e et 3e génération porte le caftan davantage, pas moins.

Contenus viraux TikTok et Instagram — « get ready with me » avant les mariages, hauls de shopping. Le « caftan streetwear » — oversize, crop-top, sneakers — comme vecteur d’affirmation identitaire (Muda Paris). Le caftan n’est plus le vêtement de ta mère. C’est le tien.

Amina, Lyon, 30 ans

Amina — binational de 2e génération, née à Lyon — va au mariage de sa cousine à Fès. Elle porte une takchita commandée sur Instagram à une créatrice de Rabat. Sa mère préférait le brocart fassi, elle préfère le velours de Marrakech avec des motifs berbères. Elle a vu Le Bleu du Caftan au Pathé Bellecour avec ses collègues françaises. Elle a pleuré. Elles n’ont pas compris pourquoi. Elle n’a pas su l’expliquer.

Amina porte un vêtement qui la rattache à un pays où elle n’a jamais vécu, et elle a vu au cinéma un film qui raconte l’homme qui fabrique ce vêtement. Le lien est là. Il est dans le tissu.

Ismaël, Marseille, 25 ans

Ismaël — franco-marocain par sa mère, français par son père — n’a jamais porté de caftan. Il a vu le film parce qu’il est cinéphile, pas parce qu’il se sentait marocain. Le film l’a rattrapé. Le silence du maalem, les gestes de ses mains, le bleu du tissu. Il a posté une story Instagram : « Je viens de comprendre un truc sur ma mère. »

Le caftan d’Ismaël n’est pas un vêtement qu’il porte. C’est un lien qu’il comprend.

Le commerce diasporique

Le commerce du caftan en Europe passe par trois canaux : boutiques physiques (Paris au quartier Barbès/Goutte d’Or ; Bruxelles à Caftan Factory ; Amsterdam chez Lahmidi), e-commerce (Caftania Paris, KenzaCaftan.com, Finezine), et circuit informel — commandes WhatsApp, transport par valises et camionnettes, documenté par Affaya.

Un vrai caftan artisanal neuf démarre à environ 140-170 euros en ligne. La gamme artisanale courante : 200-500 euros. Les prix en Europe sont 30 à 50 % supérieurs au Maroc à qualité équivalente. Les articles à moins de 100 euros sont des gandouras simplifiées ou des robes « inspiration caftan ».


La relève : entre protection et menace

L’inscription UNESCO est une victoire. Mais c’est le début, pas la fin.

La stratégie juridique

Le Maroc a construit un arsenal progressif. Le label « Maroc Fait Main » en 2013 — 750 unités certifiées (label.artisanat.gov.ma). La loi 133-12 (Dahir du 27 avril 2016) qui introduit les indications géographiques pour l’artisanat (OMPI ; AfriPI).

La marque collective « Caftan Marocain » a été déposée à l’OMPIC en janvier 2025 — 11 mois avant l’inscription UNESCO (La Vie Eco ; TelQuel ; Médias24). L’accord Maroc-OMPI, signé le 7 juillet 2025 à Genève, prépare la protection internationale (maroc.ma ; Hespress). D’abord la propriété intellectuelle. Ensuite la reconnaissance patrimoniale. L’ordre n’est pas un hasard.

La menace

La contrefaçon reste le danger principal. Importations chinoises, turques et indiennes de caftans industriels vendus comme « marocains ». Hub principal : le marché de Derb Omar à Casablanca. La contrefaçon tous secteurs représente 6 à 12 milliards MAD (ministre de l’Industrie ; CGEM), avec les textiles comme première catégorie.

La transmission fragile

Le programme Trésors des Arts Traditionnels Marocains (partenariat secrétariat d’État/UNESCO) a formé environ 307 apprentis en 3 éditions (2023-2025), avec le caftan rbati parmi les artisanats ciblés (Le Courrier de l’Atlas ; Femmes du Maroc). C’est une réponse de petite échelle. La transmission maître-apprenti — m’allam vers mat’allam — décline structurellement. Les techniques de tissage du brocart et certaines broderies sont en danger.

Le film de Touzani raconte exactement ça. Le maalem qui coud dans sa boutique de Salé, c’est le dernier maillon d’une chaîne de sept siècles. L’apprenti qui arrive, c’est la question : y aura-t-il un prochain ?


Et aujourd’hui ?

Le Bleu du Caftan est sorti en 2022. L’inscription UNESCO date de décembre 2025. Entre les deux, trois ans ont passé, et quelque chose a changé dans la manière dont le Maroc se raconte au monde.

Le cinéma marocain n’est plus une curiosité de festival. Kadib Abyad d’El Moudir shortlisté aux 96e Oscars. Everybody Loves Touda d’Ayouch soumis aux 97e. Calle Málaga de Touzani — tourné en espagnol avec Carmen Maura — soumis aux 98e. Le Maroc a été désigné « Pays à l’honneur » du Marché Européen du Film à la Berlinale 2026 (Berlinale.de, octobre 2025). La machine s’accélère.

Le caftan n’est plus une robe de ta mère. Les exportations de vêtements traditionnels ont bondi de 115 % sur janvier-septembre 2025 — la catégorie artisanale à la croissance la plus rapide (Industries.ma ; mtaess.gov.ma). Et ça, c’était avant l’inscription UNESCO.

Entre Moriginals — si tu n’as pas encore vu Le Bleu du Caftan, c’est le film à montrer à tes collègues pour expliquer sans expliquer. C’est un film qui ne dit rien à voix haute. C’est un film qui coud. Et quand le caftan bleu habille le corps de Mina pour ses funérailles, tu comprends. Le Maroc avance comme ça — en silence, point par point.

Pour la diaspora, le pont entre le cinéma et le caftan n’est pas une métaphore intellectuelle. C’est un vécu quotidien. Tu portes le caftan pour le mariage de ta cousine. Tu regardes le film dans un cinéma parisien. Tu postes la takchita sur Instagram et tu partages le lien du film sur WhatsApp. Le caftan est l’objet. Le film est le miroir. Les deux te renvoient la même question : qu’est-ce que tu transmets ?

307 apprentis formés en trois ans. 78 écrans dans tout le pays. Un couple à Casablanca qui continue de filmer. Des maâlems qui vieillissent. Des jeunes de la diaspora qui réinventent le caftan avec des sneakers. Le paradoxe marocain, intact : un pays qui ne se regarde pas, mais que le monde n’arrête pas de regarder.

Touzani a dit de Le Bleu du Caftan que c’était un film « sur l’amour, sur ce qui nous relie, sur ce qui reste quand tout disparaît ». Ce qui reste quand tout disparaît, c’est un caftan bleu. C’est un film. C’est un fil.


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Film marocain shortlisté aux Oscars — le héros risquerait 3 ans de prison au Maroc. Le Bleu du Caftan raconte un pays entier à travers un vêtement. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/cinema-caftan-bleu-du-caftan-touzani/


Pour aller plus loin


A propos de l’auteur

Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.

À propos de Moriginals

Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé, consulte un professionnel habilité.

Publié le 21 mars 2026 — Mis à jour le 21 mars 2026

Questions fréquentes

Le Bleu du Caftan, c'est un film sur quoi exactement ?

C'est l'histoire d'un maalem (maître tailleur) homosexuel dans la médina de Salé, dont l'épouse mourante finit par accepter sa vérité. Le film parle d'artisanat, de transmission, d'homosexualité et de mort — le tout à travers un caftan bleu. Prix FIPRESCI à Cannes 2022, plus de 45 prix internationaux, shortlisté aux Oscars (Variety, novembre 2023).

Le Maroc a vraiment envoyé un film sur l'homosexualité aux Oscars ?

Oui. Le Bleu du Caftan a été sélectionné par le Maroc comme représentant officiel pour la 95e cérémonie des Oscars. L'homosexualité est passible de 6 mois à 3 ans de prison au Maroc (article 489 du code pénal). La sélection est un acte politique en soi. Touzani l'a qualifié de « pas en avant, un désir d'ouverture et de dialogue ».

Comment regarder Le Bleu du Caftan depuis l'Europe ?

Le film est disponible sur Amazon Prime dans certains pays. Il a dépassé 500 000 entrées dans plus de 30 territoires, dont 214 000 en France (Variety, novembre 2023). La plateforme Aflamin, cofondée par Nabil Ayouch, propose aussi du cinéma marocain en ligne.

Le caftan marocain est inscrit à l'UNESCO depuis quand ?

Depuis le 10 décembre 2025, lors de la 20e session du Comité intergouvernemental à New Delhi (dossier n° 02077, décision 20.COM 7.B.33). C'est le 16e élément marocain inscrit au patrimoine culturel immatériel. L'inscription a été obtenue malgré un amendement algérien, contre-attaqué par 10 pays.

C'est quoi la différence entre un caftan et une takchita ?

Le caftan est une robe longue d'une seule pièce, ouverte devant, fermée par la sfifa et les aakad. La takchita est un ensemble d'au moins deux pièces — sous-robe et sur-robe richement ornée — toujours portée avec une ceinture. La takchita est une invention 100 % marocaine du XVIe siècle.