Sommaire · 33 sections

Le Maroc produit des films shortlistés aux Oscars, sélectionnés à Cannes, primés à la Berlinale. Tu n’en as probablement vu aucun.

En mai 2023, trois films marocains ont remporté des prix à Cannes Un Certain Regard en une seule édition. Aucun pays arabe ou africain n’avait fait ça avant (festival-cannes.com). La même année, le pays ne comptait que 78 écrans de cinéma pour 37 millions d’habitants — un ratio de 0,22 pour 100 000, contre une médiane mondiale de 4,69 (Gower Street/UNESCO UIS, 2020).

Comment un pays qui n’a quasiment pas de cinémas produit-il un cinéma aussi puissant ? La réponse tient à une poignée de noms, une dose de courage, et un paradoxe que la diaspora vit au quotidien.


De 1962 à 2021 : soixante ans d’invisibilité brisée

Le cinéma marocain existe depuis 1958. Le Fils maudit de Mohamed Osfour est le premier long métrage marocain. Mais la présence du pays dans les grands festivals internationaux est restée sporadique pendant des décennies entières.

Le dernier film marocain en Compétition officielle à Cannes avant 2021 ? Ames et rythmes d’Abdelaziz Ramdani. C’était en 1962 (France24, Africanews). L’intervalle — 59 ans — donne la mesure du rattrapage. Cinquante-neuf ans de silence dans la sélection la plus prestigieuse du cinéma mondial.

Trois films ont préparé l’explosion actuelle.

Ali Zaoua : le premier signal

Ali Zaoua, prince de la rue (Nabil Ayouch, 2000). Portrait poétique et brutal des enfants des rues de Casablanca. Le film ne cherche ni la pitié ni l’exotisme. Il raconte la mort d’Ali, gamin des rues, à travers les yeux de ses trois compagnons qui décident de lui offrir un enterrement digne.

44 prix internationaux (Hespress, 2022). Ce chiffre parle : un film marocain, tourné dans les ruelles de Casa avec des acteurs non professionnels, accumule plus de récompenses que la plupart des productions européennes de la même année. Ali Zaoua installe le cinéma marocain sur le radar des programmateurs du monde entier.

Casanegra : la langue retrouvée

Casanegra (Nour-Eddine Lakhmari, 2008). Tourné de nuit en darija crue dans un Casablanca interlope. Le titre est un coup de génie — « Casablanca » signifie « Maison Blanche ». Lakhmari inverse : Casanegra, « Maison Noire ». L’envers du décor, le Casablanca que les cartes postales ne montrent pas.

Esthétique film noir. Darija truffée d’argot de rue. Deux jeunes hommes piégés entre le rêve d’émigrer et la réalité d’une ville qui les broie. Plus de 240 000 entrées au box-office local (Variety, déc. 2013) — un score considérable dans un pays où le public avait largement déserté les salles. La preuve qu’un public marocain existait encore pour un cinéma qui lui parlait dans sa propre langue.

Les Chevaux de Dieu : le tabou de 2003

Les Chevaux de Dieu (Nabil Ayouch, 2012). Le film raconte la radicalisation des jeunes de Sidi Moumen, quartier populaire de Casablanca, qui ont commis les attentats du 16 mai 2003 — 45 morts, dont 12 kamikazes. Ayouch ne juge pas. Il montre comment la misère, l’endoctrinement et l’abandon social fabriquent des bombes humaines.

Prix François Chalais et Prix du Jury Jeunes à Cannes Un Certain Regard (IMDb, AlloCiné). Espiga de Oro à Valladolid (Seminci). Toucher au sujet le plus douloureux de l’histoire récente du Maroc — et en faire un film primé à Cannes.

Casablanca Beats : le retour en Compétition

En 2021, Casablanca Beats (Haut et Fort) d’Ayouch entre en Compétition officielle à Cannes. Premier film marocain dans cette section depuis 1962 (festival-cannes.com). Le film suit un professeur de hip-hop dans un centre culturel de Sidi Moumen — le même quartier que Les Chevaux de Dieu. L’accueil critique est mitigé : note moyenne de 1,7/4 sur le jury grid de Screen Daily. Mais la portée symbolique dépasse le film.

La porte était enfin ouverte.


Nabil Ayouch : l’architecte franco-marocain

Né le 1er avril 1969 à Paris. Il a grandi à Sarcelles, en banlieue parisienne, après le divorce de ses parents (Wikipedia, Prabook, KonnectAfrica). Franco-marocain, installé à Casablanca depuis environ 1999. Sa trajectoire personnelle — de la banlieue parisienne à Casablanca — est en soi un parcours de MRE inversé.

Ayouch n’est pas qu’un réalisateur. Il est le bâtisseur d’un écosystème entier.

Fondateur d’Ali n’Productions, principale société de production du pays. Fondateur de la Fondation Ali Zaoua, qui gère cinq à six centres culturels « Les Étoiles » dans les quartiers populaires : Casablanca/Sidi Moumen (2014), Tanger (2016), Agadir (2019), Fès (2020), Marrakech (2021), plus un sixième centre récemment ouvert (Fondation de Luxembourg, LinkedIn). Des centres où des gamins des quartiers apprennent le théâtre, la musique, le cinéma — les outils pour raconter leurs propres histoires.

FilmAnnéeFestivalFait notable
Mektoub19972e soumission marocaine aux Oscars (la 1re = Noces de sang, Ben-Barka, 1977)
Ali Zaoua200044 prix internationaux
Les Chevaux de Dieu2012Cannes Un Certain RegardPrix François Chalais + Prix Jury Jeunes + Espiga de Oro
Much Loved2015Quinzaine des RéalisateursInterdit au Maroc
Razzia2017Toronto (TIFF)Co-écrit avec Touzani
Casablanca Beats2021Compétition officielle Cannes1er film marocain en compétition depuis 1962
Everybody Loves Touda2024Cannes PremièrePrix meilleure actrice FESPACO (Nisrin Erradi) ; soumis 97e Oscars

Six de ses films — comme réalisateur ou producteur — ont été soumis par le Maroc pour les Oscars. Aucun autre cinéaste marocain ne s’en approche. Ayouch est aussi producteur des films de Touzani, ce qui fait de lui le pivot central de toute la machine.

Amina, 30 ans, franco-marocaine de Lyon, résume ce que beaucoup ressentent : « J’ai découvert Ali Zaoua par hasard sur YouTube. C’était la première fois que je voyais un film marocain qui ne ressemblait pas à un clip touristique. Ça m’a donné envie de regarder tout le reste. » Le problème ? « Tout le reste » est quasi introuvable en streaming légal.


L’affaire Much Loved : le film que tu as vu sans l’avoir vu

Le film marocain le plus vu au Maroc est officiellement interdit au Maroc. L’ironie est parfaite.

Much Loved suit quatre travailleuses du sexe à Marrakech. Le film ne glamourise rien. Il montre la réalité crue d’un commerce que tout le monde connaît mais que personne ne veut voir à l’écran. Pour préparer le scénario, Ayouch a mené 18 mois d’enquête auprès de 200 à 300 prostituées — il le confirme dans Le Temps (mars 2016) et Art Côte d’Azur.

Le Centre Cinématographique Marocain (CCM) refuse deux fois de financer le projet (Ayouch, Screen Daily, oct. 2015 : « I proposed it twice to them but they didn’t give me any money »). Budget final : 650 000 euros, autofinancés avec deux producteurs, plus un apport CNC France.

L’interdiction sans visionnage

Première à la Quinzaine des Réalisateurs, Cannes, 19 mai 2015. Six jours plus tard, le 25 mai, le ministère de la Communication — dirigé par Mustapha El Khalfi du PJD (Parti de la Justice et du Développement, parti islamiste alors au pouvoir) — interdit le film pour « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et atteinte flagrante à l’image du Maroc » (TelQuel, Agence Ecofin).

Le détail qui change tout : la commission officielle de censure n’a même pas visionné le film. La décision se fonde en partie sur des rushes volés, devenus viraux avec plus de deux millions de vues en quelques jours (New York Times, Arab America). On interdit un film qu’on n’a pas regardé, sur la base de séquences piratées. C’est le Maroc dans toute sa complexité — capable du meilleur et de l’absurde dans la même semaine.

Loubna Abidar : du couteau au tapis rouge des César

Le 5 novembre 2015, Loubna Abidar, actrice principale de Much Loved, est violemment agressée au couteau dans une rue de Casablanca par des hommes qui l’ont reconnue (The Guardian, Morocco World News). Des établissements de soins refusent de la prendre en charge. Au commissariat, un policier la moque (The Guardian — la formulation exacte n’est pas vérifiable, mais la substance est documentée par le journal). Le lendemain, elle prend le premier vol pour la France.

En novembre, on la poignarde à Casa. En janvier 2016, elle est nommée au César de la meilleure actrice (41e cérémonie) — première Marocaine de l’histoire dans cette catégorie — aux côtés de Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Emmanuelle Bercot, Sandrine Kiberlain et Catherine Frot, la lauréate (Deadline, Wikipedia). Son autobiographie, La Dangereuse (Stock, mai 2016, co-écrite avec Marion Van Renterghem), documente la persécution.

Le trajet de Casablanca à Paris, du couteau au tapis rouge, est une scène de cinéma en soi. La réalité de la vie d’Abidar est plus violente que le rôle qu’elle jouait.

Le paradoxe de la censure

L’interdiction de Much Loved n’a jamais été levée. En 2020, le film restait indisponible sur Netflix pour les utilisateurs marocains (Morocco World News, déc. 2020). Massivement piraté, il est devenu l’un des films les plus vus du pays — le piratage a accompli ce que la distribution légale n’a jamais réussi au Maroc. En France, il a attiré 275 778 entrées (AlloCiné/CBO-Box Office) — record historique pour un film marocain en France, revendiqué par Ayouch dès 130 000 entrées (Libé.ma, oct. 2015).

Le vrai du faux

Le mythe : « Much Loved a été interdit parce qu’il montre une image fausse du Maroc. »

La réalité : Le film a été interdit avant même que la commission de censure ne le visionne (TelQuel, mai 2015). La décision a été prise sur la base de rushes piratés et d’un contexte politique — le PJD était au pouvoir. Ayouch avait passé 18 mois à enquêter auprès de 200 à 300 travailleuses du sexe pour préparer le scénario (Le Temps, mars 2016). Le piratage a rendu le film accessible à des millions de Marocains. Un film que le gouvernement ne voulait pas que tu voies est devenu le film marocain que tout le monde a vu.


Maryam Touzani : la réalisatrice qui shortliste le Maroc aux Oscars

Née à Tanger en 1980 (Wikipedia, IMDb). Master en media communication and journalism à Londres. Compagne de Nabil Ayouch. Co-scénariste de Razzia (2017), Casablanca Beats (2021) et Everybody Loves Touda (2024). Pour Much Loved, elle a collaboré au développement du scénario, mais seul Ayouch est crédité (Unifrance, FilmAffinity). Ses courts métrages ont déjà été largement primés : Quand ils dorment (17 prix), Aya va à la plage (15 prix ; Films Boutique, IMDb).

Mais c’est en solo que Touzani a transformé la trajectoire internationale du cinéma marocain.

Adam : la mère célibataire

Adam (2019), son premier long métrage, est sélectionné à Cannes Un Certain Regard. Il raconte la rencontre entre une veuve tenant une boulangerie dans la médina de Casablanca et une jeune femme enceinte, rejetée par sa famille. Le film aborde la grossesse hors mariage — un tabou massif au Maroc, où la loi sanctionne les « relations sexuelles hors mariage ». 23 prix internationaux, vendu dans plus de 20 pays.

Le Bleu du Caftan : l’acte politique

Le Bleu du Caftan (2022) raconte l’histoire d’un maalem (maître artisan tailleur) homosexuel dans la médina de Salé. Son épouse mourante finit par accepter sa vérité. Le film est d’une beauté lente, presque douloureuse. Chaque scène de couture devient une métaphore — coudre ensemble ce qui est déchiré, prendre le temps dans un monde qui n’en a plus.

L’homosexualité est passible de 6 mois à 3 ans d’emprisonnement et d’une amende de 200 à 1 000 MAD au Maroc (article 489 du code pénal). La sélection de ce film comme représentant officiel du Maroc aux Oscars constitue un acte politique en soi. Le pays qui criminalise l’homosexualité envoie un film sur l’homosexualité pour le représenter devant le monde.

Touzani l’a dit : « un pas en avant, un désir d’ouverture et de dialogue ».

Le bilan : plus de 45 prix internationaux (Variety, nov. 2023). Plus de 500 000 entrées dans le monde, dont 214 000 en France (Variety). Premier Prix FIPRESCI de l’histoire pour un film marocain (FIPRESCI.org). Shortlisté dans le top 15 aux 95e Oscars (Academy, déc. 2022). Le film qui a mis le cinéma marocain sur la carte du grand public international.

FilmAnnéeFestivalRésultat
Adam2019Cannes Un Certain Regard23 prix, vendu dans 20+ pays
Le Bleu du Caftan2022Cannes Un Certain RegardPrix FIPRESCI, 45+ prix, shortlisté Oscars
Calle Málaga2025Venise Spotlight + TIFFPrix du public (Venise), soumis 98e Oscars

Calle Malaga : le saut espagnol

Son troisième long métrage, Calle Málaga (2025), est tourné en espagnol avec Carmen Maura. Prix du public à Venise Spotlight, soumis comme candidat marocain aux 98e Oscars. Le film a reçu 500 000 euros d’Eurimages via ses coproducteurs européens (Cineuropa). Touzani n’est plus seulement une voix marocaine — elle est devenue une cinéaste internationale qui choisit ses langues.

Membre de l’Académie des Oscars depuis 2019. Membre du jury de la Compétition officielle de Cannes 2023 (76e édition, jury Östlund, aux côtés de Brie Larson et Paul Dano ; Variety, Morocco World News). Cette position — juger les films du monde — dit tout sur le chemin parcouru.

Le couple créatif

Ensemble, Ayouch et Touzani forment le moteur du cinéma marocain contemporain. Elle co-écrit ses films. Il produit les siens. Ils représentent le Maroc aux Oscars presque chaque année depuis 2019.

Derrière l’essentiel du cinéma marocain qui te rend fier à l’étranger, il y a cet homme, cette femme, et une société de production à Casablanca. Ce n’est pas encore une industrie. C’est un couple qui porte un pays.


Casanegra et Lakhmari : quand le cinéma marocain a trouvé sa langue

Nour-Eddine Lakhmari est né à Safi le 15 février 1964. Il a vécu 18 ans en Norvège (Variety, déc. 2013). Quand il revient au Maroc, il porte un regard d’exilé sur sa propre ville — celui d’un MRE qui regarde son pays avec les yeux de quelqu’un qui est parti et qui est revenu.

Casanegra (2008) dynamite les codes du cinéma national. Avant ce film, le cinéma marocain parlait souvent arabe classique ou français — deux langues qui ne sont pas celles de la rue. Lakhmari fait le choix radical de la darija crue, truffée d’argot des quartiers populaires de Casablanca. Le spectateur marocain se retrouve enfin à l’écran, dans sa vraie langue.

Plus de 240 000 entrées en salles (Variety). Sa suite, Zéro (2012), dépasse les 200 000 entrées et remporte le Grand Prix du Festival national de Tanger (Variety).

Lakhmari résume lui-même l’enchaînement qui a tout déclenché, dans une interview à l’Université d’Exeter (Casablanca, février 2016) : « It started with Leila Marrakchi’s film Marock. When it came out, everybody was asking: ‘what is this?’ And we fought these people. Then came Casanegra. Then came Zero, then came God’s Horses, then came Much Loved. »

Un film après l’autre, chaque cinéaste a poussé la frontière un cran plus loin. Chaque scandale a ouvert la porte au suivant. La chaîne est claire : Marock (2005) brise le premier tabou, Casanegra (2008) prouve que le public suit, Les Chevaux de Dieu (2012) touche au terrorisme, Much Loved (2015) attaque la prostitution, Le Bleu du Caftan (2022) aborde l’homosexualité. Un crescendo de courage.


La génération 2023 : trois prix à Cannes en une édition

Mai 2023. Festival de Cannes, section Un Certain Regard. Ce qui se passe est sans précédent pour un pays arabe ou africain (festival-cannes.com).

Asmae El Moudir remporte le Prix de la mise en scène et l’Œil d’Or du meilleur documentaire pour Kadib Abyad (The Mother of All Lies). Le film reconstitue les souvenirs familiaux des émeutes du pain de 1981 à l’aide de miniatures artisanales. Le père d’El Moudir a vécu ces émeutes — et n’en a jamais parlé. Le film creuse ce silence. Une œuvre hybride, intime, qui fouille la mémoire collective marocaine à travers le prisme d’une seule famille. Les figurines en argile deviennent les témoins de ce que les mots n’ont pas su dire.

Kamal Lazraq décroche le Prix du Jury pour Les Meutes. Road movie nocturne dans le Casablanca populaire. Un père et son fils, une nuit, un cadavre à faire disparaître. La violence sociale filmée au plus près, sans filtre.

Zineb Wakrim reçoit le 3e prix de La Cinef (ancienne Cinéfondation) pour Ayyur (festival-cannes.com, Ahram Online). La Cinef est la compétition des films d’écoles — le vivier de demain.

Trois prix à Cannes en une édition pour un même pays. Ce n’est pas un accident. C’est une génération entière qui arrive en même temps — formée aux Ateliers de l’Atlas du Festival International du Film de Marrakech (FIFM), financée par les co-productions françaises, et libérée par les tabous brisés par leurs aînés.

Kadib Abyad est ensuite shortlisté aux 96e Oscars (Academy). Deux shortlistings consécutifs pour le Maroc (après Le Bleu du Caftan en 2023) — du jamais vu dans l’histoire du pays.


L’écosystème : bien plus qu’un couple

Le cinéma marocain ne se résume pas à Ayouch et Touzani. Un écosystème complet s’est construit.

Faouzi Bensaïdi — l’auteur des festivals

Né le 14 mars 1967 à Meknès (Wikipedia). Acteur, dramaturge, cinéaste. Son parcours est celui d’un artiste multiple qui refuse les cases. Mille Mois (2003) remporte le Prix le Premier Regard à Cannes Un Certain Regard (festival-cannes.com). Death for Sale (2011) obtient le Prix CICAE (Art Cinema) au Panorama de la Berlinale 2012 et représente le Maroc aux Oscars (Cineuropa, Wikipedia). Déserts (2023) est sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes. Il reçoit l’Étoile d’Or du FIFM 2023, partagée avec Mads Mikkelsen (Yabiladi).

Hicham Lasri — le punk du cinéma marocain

Né en 1977 à Casablanca. 14 romans, 7 bandes dessinées, 9 longs métrages (Morocco World News, août 2025). Lasri est un artiste total — aussi prolifique en littérature qu’en cinéma, aussi mordant dans ses BD que derrière sa caméra. Son cinéma est satirique, politiquement engagé. Il creuse les années de plomb, les contradictions sociales, les hypocrisies. Quatre sélections à la Berlinale entre 2015 et 2018 : The Sea Is Behind et Starve Your Dog (Panorama 2015), Headbang Lullaby (Panorama 2017), Jahilya (Forum 2018). Deux sélections ACID Cannes.

Meryem Benm’Barek — le scénario de la honte

Sofia (2018), son premier long métrage, remporte le Prix du scénario à Cannes Un Certain Regard. Le film traite de la grossesse hors mariage au Maroc. Une jeune femme accouche clandestinement. La loi marocaine donne 24 heures pour déclarer un père — sinon, c’est la prison. Benm’Barek démontre comment un système juridique transforme une naissance en crime.

Leïla Marrakchi — celle qui a ouvert le premier verrou

Casablancaise installée en France. Marock (2005), présenté à Cannes Un Certain Regard : une histoire d’amour entre une musulmane et un juif dans la haute bourgeoisie de Casa. Le PJD appelle au boycott. Le film devient le plus gros succès en salles au Maroc en 2006, dépassant 3 millions MAD de recettes (Wikipedia/TelQuel).

Lakhmari le dit clairement : Marock a été le premier choc. Le film qui a montré que la société marocaine pouvait absorber un sujet tabou à l’écran sans s’effondrer. Tout a commencé là.

Les autres figures

Mohamed Mouftakir : Etalon d’Or de Yennenga au FESPACO 2011 pour Pegasus (France 24, VOA Afrique) — le prix le plus prestigieux du cinéma africain. Narjiss Nejjar : Les Yeux Secs (2003), Quinzaine des Réalisateurs (site officiel Quinzaine). Ismaël El Iraki : Zanka Contact, Prix meilleure actrice Orizzonti, Venise 2020. Hakim Noury : vétéran actif depuis les années 1990, ses fils Swel et Imad sélectionnés deux fois au Panorama de la Berlinale.

Les pionnières

Farida Bourquia : première réalisatrice marocaine de long métrage de fiction (Al-Jamra, 1982 ; documentaires depuis 1975 ; Wikipedia). Farida Benlyazid : pionnière du cinéma féminin marocain (Bab al-sama’ maftooh, 1989). Ces femmes ont ouvert un chemin dans les années 1980, sans budget, sans modèle, sans réseau international. Touzani, El Moudir et Benm’Barek élargissent aujourd’hui ce que Bourquia et Benlyazid ont tracé à la machette.

Les femmes représentent 8,8 % des réalisateurs au Maroc sur la période 2009-2019 (étude ADFM/UNESCO). Elles ont reçu 31 MMAD en avances sur recettes contre 301 MMAD pour les hommes — un ratio de 1 pour 10 (Aujourd’hui le Maroc). Les succès récents des réalisatrices marocaines à Cannes et aux Oscars ne doivent pas masquer cette réalité structurelle.


L’industrie impossible : 78 écrans pour 37 millions d’habitants

L’effondrement des salles

Le Maroc comptait environ 250 cinémas et 50 millions d’entrées annuelles dans les années 1980. L’effondrement a été vertigineux.

155 cinémas en 2000. 92 en 2007. 33 en 2013 — le point le plus bas (Le Matin). En 2007, 60 % des Marocains n’avaient jamais mis les pieds dans un cinéma (étude Valyans). Les causes sont connues et se cumulent : antennes paraboliques qui ont apporté les chaînes du monde entier dans les foyers, piratage massif rendu facile par les DVD puis le streaming illégal, défaut d’entretien des salles vieillissantes, et réglementation des prix des billets qui a tué la rentabilité.

Remontée lente : 78 écrans actifs en 2024 (bilan CCM 2024, SNRT News). 27 écrans supplémentaires planifiés par la chaîne Synergia. Objectif gouvernemental : 150 salles dans les 12 régions.

Box-office 2024 : 2,18 millions d’entrées totales (contre 663 604 au creux pandémique de 2021), dont 1,08 million pour les films marocains. Recettes totales : 127,65 MMAD (~12,5 millions de dollars). Part de marché Megarama : 82,4 % en 2023 (L’Opinion, bilan CCM). Un quasi-monopole qui concentre presque toutes les entrées dans les multiplexes d’une seule chaîne.

Le vrai du faux

Le mythe : « L’UNESCO recommande 1 300 salles de cinéma pour le Maroc. »

La réalité : Ce chiffre est une extrapolation journalistique marocaine (Bladi.net, 2008) basée sur un rapport pays des années 1990, introuvable aujourd’hui, et recalculée avec des benchmarks européens. Il n’existe pas de norme UNESCO prescriptive sur le nombre de salles par habitant. Le ratio marocain réel est de 0,22 écran pour 100 000 habitants, contre une médiane mondiale de 4,69 (Gower Street/UNESCO UIS, 2020). Le problème est réel — pas besoin de gonfler les chiffres pour le démontrer.

Le CCM et le soutien public

Le Centre Cinématographique Marocain (CCM), fondé par dahir du 8 janvier 1944, administre un Fonds d’aide à la production de 60 MMAD/an (~5,5 millions d’euros) depuis 2009, en avance sur recettes (CCM.ma). Le soutien total de l’État atteint environ 110 MMAD/an (~10 millions d’euros), incluant festivals (~27,5 MMAD de base statutaire, décret n° 2.12.325 du 17 août 2012 ; décaissement effectif 2024 = 34,19 MMAD), rénovation de salles (12,88 MMAD en 2024), et aides spéciales.

Production : 34 longs métrages en 2023 (record), 27 en 2024 dont un tiers de premières œuvres (bilan CCM 2024, SNRT News, Aujourdhui.ma). Investissement total des producteurs nationaux en 2024 : 756 MMAD.

La Loi 18-23 : l’espoir fragile

La Loi 18-23, promulguée par dahir n° 1.24.67 du 20 décembre 2024, est en vigueur depuis le 1er septembre 2025. Sa mesure phare : la séparation stricte entre distribution et exploitation — les exploitants de salles ne peuvent plus assurer la distribution sauf via une entité distincte (LesEco.ma, juillet 2025). La cible est claire : le quasi-monopole Megarama. L’objectif est d’ouvrir le marché à de nouveaux acteurs et de créer les conditions d’un véritable circuit de distribution.

L’accord de co-production France-Maroc, signé initialement le 27 juillet 1977, a été renouvelé : un nouvel accord signé le 18 mai 2024 à Cannes (Légifrance, décret n° 2025-112) remplace le précédent. L’aide aux Cinémas du Monde (CNC/Institut Français) apporte environ 100 000 à 120 000 euros par projet en moyenne. Ces co-productions françaises sont le poumon financier du cinéma d’auteur marocain.


Le paradoxe Ouarzazate : un milliard de dirhams, zéro salle de cinéma

Ouarzazate a joué l’Egypte, Rome, le Tibet et la Somalie à l’écran. Les habitants de cette ville ne peuvent voir aucun de ces films — les deux salles de cinéma locales ont fermé. C’est la métaphore parfaite du cinéma au Maroc.

Atlas Studios, fondé en 1983 par Mohamed Belghmi, s’étend sur une vingtaine d’hectares. Plus de 200 films et séries tournés, de Lawrence d’Arabie (1962) à Gladiator II (2024). Investissements étrangers en 2024 : 1,24 milliard MAD (bilan CCM). Remboursement fiscal : 30 % depuis le 28 mars 2022 (CCM.ma, Morocco Film Commission).

En 2002, les productions étrangères investissaient 12 fois plus que les productions nationales, employaient 8 fois plus de techniciens et 30 fois plus de figurants (Kevin Dwyer, The Journal of North African Studies, vol. 12, n° 3, sept. 2007, données CCM). Environ 80 % des équipes techniques sur les tournages étrangers sont marocaines (Amine Tazi, DG d’Atlas Studios, cité par AramcoWorld, sept.-oct. 2017 — autodéclaration de l’industrie). Dans la région de Drâa-Tafilalet, l’une des plus pauvres du pays, le cinéma est le principal employeur.

Mais les cinéastes marocains n’utilisent quasiment jamais les studios d’Ouarzazate. Leurs budgets sont trop modestes. Leurs histoires sont urbaines et intimes — elles se passent dans les médinas de Salé, les rues de Casablanca, les appartements de Tanger. Le cinéma DU Maroc et le cinéma AU Maroc coexistent sans se croiser.

Ismaël, 25 ans, franco-marocain de Marseille, résume le paradoxe : « Mon père est de Ouarzazate. Quand je dis que Game of Thrones et Gladiator ont été tournés là-bas, les gens me croient pas. Et quand je leur dis que la ville n’a plus de cinéma, ils me croient encore moins. » L-ghorba (l’exil) a parfois le goût amer de cette ironie : le monde entier sait que le Maroc est photogénique, mais le monde ne regarde pas les films que le Maroc fait de lui-même.


Le FIFM : une vitrine royale et un tremplin pour le continent

Le Festival International du Film de Marrakech (FIFM), créé en 2001 à l’initiative du roi Mohammed VI, est présidé par le prince Moulay Rachid (site officiel FIFM). La première édition a eu lieu du 28 septembre au 2 octobre 2001, environ 17 jours après le 11 septembre — une coïncidence de calendrier qui a donné au festival une dimension symbolique particulière. Co-fondé avec Daniel Toscan du Plantier (décédé en février 2003).

Présidents de jury vérifiés : Martin Scorsese (2013), Paolo Sorrentino (2022), Jessica Chastain (2023), Bong Joon-ho (2025 ; Variety). Quand Scorsese préside ton jury, ce n’est plus un festival régional.

Les Ateliers de l’Atlas, programme de mentorat lancé en 2018, sont devenus un tremplin décisif pour la jeune génération arabe et africaine. Environ 250 professionnels accrédités en 2023, 126 000 euros de prix distribués (Deadline). Parmi les alumni passés en sélection internationale : El Moudir, Lazraq, El Iraki, Alaoui. Les Ateliers forment ceux qui raflent ensuite les prix à Cannes.

Le budget du FIFM n’a jamais été officiellement divulgué. Seule estimation publique : 60 MMAD annoncés par le vice-président Nour-Eddine Saïl (Bladi.net, ~2012-2013), avec un pic de 75 MMAD en 2010. Le CCM contribue 11-12 MMAD par an (TelQuel 2022, Yabiladi 2024).

Reconnaissance internationale croissante : le Maroc a été désigné « Pays à l’honneur » du Marché Européen du Film à la Berlinale 2026 (Berlinale.de, oct. 2025) — avec une projection de Mirage de Bouanani (1980) restauré en 4K.


Les Oscars : une trajectoire ascendante

Le Maroc soumet des films aux Oscars depuis 1977 — la première soumission est Noces de sang de Souheil Ben-Barka. 21 soumissions au total, aucune nomination dans les 5 finalistes (Wikipedia). La route est longue. Mais elle accélère.

Trois films shortlistés (top 15) :

  • Omar m’a tuer (Roschdy Zem ; film français soumis par le Maroc, 84e Oscars, 2012)
  • Le Bleu du Caftan (Touzani, 95e Oscars, 2023)
  • Kadib Abyad (El Moudir, 96e Oscars, 2024)

Deux shortlistings consécutifs — une première dans l’histoire du Maroc. Les soumissions récentes : Everybody Loves Touda (Ayouch, 97e, 2025) et Calle Málaga (Touzani, 98e, 2026). La nomination dans les 5 finalistes finira par arriver. La question est quand, pas si.


Et aujourd’hui ? Le cinéma marocain et toi

Pour les quelque 5 millions de Marocains Résidant à l’Etranger (MRE), accéder au cinéma national reste un parcours d’obstacles. C’est le paradoxe le plus douloureux de cette histoire.

Les films marocains sont largement absents des grandes plateformes de streaming. Nabil Ayouch est quasiment le seul réalisateur marocain dont les œuvres ont été disponibles sur Netflix — et encore, pas au Maroc. Les initiatives émergentes existent : Aflamin, plateforme cofondée par Ayouch, lauréate du prix AFD Digital Challenge 2023. Forja (SNRT), avec environ 3 millions de téléchargements en mars 2026 (AppBrain). Mais ces solutions restent embryonnaires.

Le cinéma marocain contemporain parle de plus en plus du Maroc que la diaspora connaît. Les contradictions. Les tabous. Les non-dits familiaux. L’identité qui ne tient pas dans une seule case. Adam parle de la mère célibataire que tout le monde juge. Le Bleu du Caftan parle du secret gardé toute une vie. Les Chevaux de Dieu parle de ce qui se passe quand la société abandonne ses jeunes. Kadib Abyad parle de ce que les parents n’ont jamais raconté. Ce sont des histoires que les MRE comprennent viscéralement — et qu’ils ne peuvent pas facilement regarder.

La diaspora a aussi ses propres cinéastes. Nabil Ben Yadir (Les Barons, 2009, Belgique). Ismaël Ferroukhi (Le Grand Voyage, 2004, Lion du Futur à Venise ; Wikipedia). Leïla Marrakchi elle-même est installée en France. Ces « cinéastes de passage », comme les appelle le monde académique, naviguent entre deux publics : les fonds européens qui valorisent certaines thématiques — l’exil, l’identité, la double culture — et le public marocain local qui préfère la comédie populaire. La tension est féconde. Elle produit un cinéma qui n’existe nulle part ailleurs.

Le cinéma marocain d’aujourd’hui raconte ce que la société officielle refuse de regarder en face. L’homosexualité pénalisée mais envoyée aux Oscars. La prostitution interdite à l’écran mais massivement piratée. Les émeutes de 1981 reconstituées en miniatures artisanales à Cannes. Les attentats de 2003 transformés en film d’auteur. C’est un cinéma de courage — et de contradiction.

Et toi, dans la diaspora, tu es le public naturel de ce cinéma. Les films marocains racontent ton pays tel qu’il est — pas la carte postale, pas la version officielle, mais la réalité dans toute sa complexité. Ils parlent de ce que ta famille ne dit pas à table. Ils montrent le Maroc que tu connais quand tu reviens l’été et que tu retrouves les mêmes silences.

Entre Moriginals, savoir que le pays d’où tu viens est capable de produire de la beauté ET de la censurer, les deux en même temps, c’est aussi ça être Moriginal. Aimer le Maroc assez pour regarder ses films les plus dérangeants. Les partager. Et attendre le jour où le cinéma marocain trouvera enfin ses spectateurs — les 5 millions de MRE qui n’attendent que ça.


Partage cette histoire

Le Maroc produit des films shortlistés aux Oscars, primés à Cannes, et interdits chez lui. Tu n’en as probablement vu aucun. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/cinema-marocain-touzani-ayouch-lakhmari/


À propos de l’auteur

Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.

À propos de Moriginals

Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé, consulte un professionnel habilité.

Publié le 21 mars 2026 — Mis à jour le 21 mars 2026


Pour aller plus loin

Questions fréquentes

C'est quoi le meilleur film marocain pour commencer ?

Le Bleu du Caftan (Touzani, 2022) — disponible sur Amazon Prime dans certains pays. Plus de 45 prix internationaux, Prix FIPRESCI à Cannes, shortlisté aux Oscars (Variety, nov. 2023). Pour un ton plus dur, Much Loved (Ayouch, 2015) — à chercher sur MUBI ou en VOD car interdit au Maroc et absent de Netflix Maroc (Morocco World News, 2020).

Pourquoi le cinéma marocain parle-t-il toujours de sujets tabous ?

Les films qui ont percé à l'international sont ceux qui ont affronté les sujets interdits : prostitution (Much Loved), radicalisation (Les Chevaux de Dieu), homosexualité (Le Bleu du Caftan). Les festivals récompensent le courage. Le tabou attire l'attention internationale, qui finance le film suivant. C'est un cycle, pas un hasard.

Pourquoi ne trouve-t-on presque pas de films marocains sur Netflix ?

Le Maroc produit 27 à 34 films par an (bilan CCM 2024) mais la distribution internationale reste embryonnaire. La plateforme Aflamin (cofondée par Ayouch, prix AFD Digital Challenge 2023) tente de combler le vide. Forja (SNRT) propose du contenu marocain avec environ 3 millions de téléchargements (AppBrain 2026), mais le catalogue reste limité.

Le Maroc a-t-il déjà gagné un Oscar ?

Non. Le Maroc n'a jamais été nominé dans les 5 finalistes. Trois films ont atteint le top 15 (shortlist) : Le Bleu du Caftan (95e Oscars, 2023), Kadib Abyad (96e, 2024) et Omar m'a tuer (84e, 2012). Deux shortlistings consécutifs, une accélération réelle. Calle Málaga (Touzani) est le candidat marocain pour les 98e Oscars (2026).

C'est vrai que le Maroc n'a que 78 cinémas ?

78 écrans actifs en 2024, pas 78 cinémas — certains multiplexes (Megarama) ont plusieurs écrans (bilan CCM 2024). Le pays en comptait environ 250 dans les années 1980. En 2013, il en restait 33 (Le Matin). La Loi 18-23 et les projets Synergia (27 écrans prévus) visent à inverser la tendance.