Sommaire · 35 sections
En 1541, le sultan du Maroc parcourt 255 kilomètres de Fès à Tétouan pour épouser une femme. Elle refuse de le suivre dans sa capitale. Ils ne vivront jamais ensemble. Cette femme, Sayyida al-Hurra, gouvernait le seul grand port méditerranéen marocain que l’Espagne n’avait pas pris. Ses ennemis ibériques priaient Dieu de la voir pendue (Chamorro, Mujeres Piratas, 2004). Cinq siècles plus tard, elle est absente des manuels scolaires du Maroc.
Elle n’est pas la seule. De Tin Hinan dans le Sahara du IVe siècle à Kharboucha dans les plaines des Abda au XIXe, l’histoire du Maroc et du Maghreb est traversée par des femmes qui ont gouverné, combattu, chanté et résisté. Puis qu’on a oubliées.
Cet article raconte quatre d’entre elles. Pas des icônes lisses. Pas des mythes Instagram. Des femmes documentées, avec leurs zones d’ombre, leurs contradictions et leurs chroniqueurs hostiles. Parce que el-‘izza (la fierté) sans sources, c’est du nationalisme aveugle. Et l’oubli sans raison, c’est une injustice.
Tin Hinan : la reine-ancêtre du Sahara
Une tombe dans le désert
Au coeur du Sahara algérien, à Abalessa, à 80 kilomètres de Tamanrasset, se dresse un monument funéraire monumental. En 1925, l’explorateur américain Byron Khun de Prorok y mène une fouille expéditive. En 1933, le préhistorien français Maurice Reygasse reprend les travaux de manière plus rigoureuse.
Ce qu’il trouve change la donne : un squelette féminin, richement paré. Bracelets d’or et d’argent, perles de cornaline, colliers, un lit funéraire en bois sculpté. La datation au carbone 14 place l’ensemble entre le IVe et le Ve siècle de notre ère.
[INFORMATION MANQUANTE : détail complet des objets funéraires et rapports de fouilles Reygasse — aucune diagonale dédiée à Tin Hinan dans le corpus Moriginals]
La tradition orale touarègue
Pour les Kel Ahaggar, la confédération touarègue du Hoggar, cette tombe est celle de Tin Hinan — littéralement « celle des tentes » en tamazight. La tradition orale la présente comme la fondatrice de leur lignée. Elle serait venue du Tafilalet marocain, accompagnée de sa servante Takamat, ancêtre mythique des Dag Rali (les « tributaires »).
Le récit touareg dit qu’elle traversa le désert vers le sud avec quelques compagnons, s’installa dans le Hoggar, et fonda la confédération qui domine encore cette région. Le système matrilinéaire des Touaregs — où la noblesse se transmet par les femmes — trouve en Tin Hinan sa justification fondatrice.
Faits documentés vs légende
Soyons francs. Rien ne prouve que le squelette d’Abalessa est celui de « Tin Hinan ». L’archéologie confirme l’existence d’une femme de très haut rang, enterrée avec des honneurs exceptionnels dans une période où le Sahara servait encore de corridor commercial actif entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.
La tradition orale touarègue, elle, n’est pas datée. Elle pourrait être postérieure de plusieurs siècles à la sépulture. Gabriel Camps (Aux origines de la Berbérie, 1961) reste prudent : le lien entre la figure légendaire et le squelette est « séduisant mais non démontré ».
Ce qui est démontré : une femme a été enterrée au IVe-Ve siècle dans le Sahara avec un faste réservé aux souverains. Dans une société matrilinéaire. Et 1 600 ans plus tard, les Touaregs la vénèrent comme leur mère fondatrice.
[SOURCE A VERIFIER : datation carbone 14 exacte — les fourchettes varient selon les publications (IVe-Ve siècle le plus souvent cité)]
Pourquoi elle est effacée
Tin Hinan est absente des manuels marocains pour une raison simple : elle est revendiquée par le Sahara algérien. Le monument d’Abalessa est en territoire algérien. Le squelette est conservé au musée du Bardo d’Alger.
Mais la tradition la fait venir du Tafilalet. Et les Touaregs sont des Amazighs. La frontière entre Maroc et Algérie, tracée par le colonisateur, n’existait pas au IVe siècle. Tin Hinan appartient à un monde amazigh qui ne connaissait pas les États-nations — un monde où une femme pouvait traverser un désert et fonder un peuple.
Dihya : la reine qui a brisé l’armée arabe
Les sources arabes et leurs contradictions
Dihya — surnommée al-Kahina (« la devineresse ») par ses adversaires arabes — est la figure la plus documentée et la plus instrumentalisée de l’histoire amazighe. L’article de référence : Yves Modéran, « Kahena (Al-Kahina) », Encyclopédie berbère, vol. 27, 2005, p. 4102-4111.
Les sources arabes forment une chaîne : al-Waqidi (747-823, la plus ancienne, perdue mais citée par Ibn al-Athir), Ibn Abd al-Hakam (c. 860), al-Maliki (m. c. 1072, Riyad al-Nufus), al-Bakri (m. 1094), Ibn al-Athir (m. 1233), at-Tijani (début XIVe s.), Ibn Khaldoun (1332-1406).
Point capital soulevé par Modéran : aucun historien antérieur à Ibn Khaldoun ne mentionne la tribu des Jerawa en lien avec Dihya. Les sources anciennes la décrivent comme « une femme berbère régnant dans l’Aurès ». At-Tijani rapporte qu’elle appartenait aux Luwata (Rihla, p. 57 du texte arabe). L’affiliation aux Jerawa (confédération Zenata) est probablement une reconstruction d’Ibn Khaldoun dans sa grille généalogique Botr/Branès. Modéran qualifie la méthode consistant à privilégier Ibn Khaldoun a priori de « scientifiquement indéfendable ».
La victoire : Meskiana
Les faits militaires sont solides. Dihya a infligé une défaite majeure à Hassan ibn al-Nu’man, commandant omeyyade chargé de la conquête du Maghreb, dans la vallée de Meskiana (Oum el-Bouaghi, Algérie). Elle le poursuivit jusqu’à Gabès. Hassan se replia en Cyrénaïque pendant environ cinq ans.
Les chronologies divergent : de 687 (al-Bakri) à 698-699 (Ibn al-Athir) pour la victoire, de 691-692 (al-Maliki) à 702-703 (Ibn Idhari) pour la défaite finale. Mais le fait central ne varie pas : une femme berbère a repoussé l’armée du calife omeyyade de Damas dans une déroute complète.
La terre brûlée
Al-Raqiq al-Qayrawani (Xe siècle) rapporte en premier la politique de la terre brûlée : Dihya aurait ordonné de détruire les récoltes et les villes pour rendre le terrain indéfendable face au retour des Arabes. Talbi et Modéran suspectent une exagération des chroniqueurs arabes — un motif narratif classique pour expliquer pourquoi les populations amazighes finirent par se retourner contre elle.
Sa mort eut lieu près d’un puits encore appelé Bir al-Kahina dans l’Aurès. Sa tête aurait été envoyée au calife omeyyade à Damas.
La question qui fait débat : juive, chrétienne, ou autre chose ?
C’est la question qui enflamme les discussions familiales et les groupes WhatsApp. Ibn Khaldoun affirme que les Jerawa faisaient partie de tribus « judaïsées ». Al-Maliki rapporte qu’elle transportait une « idole » (sanam).
Mohamed Talbi (1971, Cahiers de Tunisie, t. XIX, n° 73-74, p. 19-52) et Gabriel Camps (L’Afrique du Nord au féminin, Perrin, 1992, p. 124-139) ont interprété cette « idole » comme une icône chrétienne. M’hamed Hassine Fantar (1987) y voyait une divinité berbère traditionnelle. H.Z. Hirschberg (1963, Journal of African History, vol. 4, n° 3, p. 313-339) a noté un fait troublant : dans les légendes orales des Juifs algériens, la Kahina est une ogresse persécutrice. Difficilement compatible avec une identité juive.
Le consensus actuel penche vers le christianisme. Mais Modéran conclut prudemment qu’aucune certitude n’est possible.
Le vrai du faux
Le mythe : « La Kahina était la reine juive des Berbères. » Cette version circule sur les réseaux et dans certains documentaires.
La réalité : Aucun historien avant Ibn Khaldoun (XIVe siècle) ne rattache Dihya aux tribus « judaïsées ». Al-Maliki parle d’une « idole » — plus compatible avec le christianisme ou une religion locale. Hirschberg (1963) note que les Juifs algériens la dépeignent en ennemie. Le consensus académique actuel (Modéran, 2005 ; Talbi, 1971 ; Camps, 1992) penche vers le christianisme, sans certitude.
Ce qu’elle représente
Dihya a été instrumentalisée par tout le monde. Par le nationalisme kabyle, par le féminisme arabe, par le sionisme (une reine juive d’Afrique !), par le panafricanisme. Chacun lui colle l’identité qui l’arrange.
Le fait brut, lui, résiste à toutes les récupérations : une femme a régné sur l’Aurès. Elle a écrasé une armée impériale. Et les chroniqueurs arabes qui l’ont documentée ne pouvaient s’empêcher d’ajouter qu’elle pratiquait la divination — al-Kahina, la devineresse — comme si une victoire militaire féminine ne pouvait s’expliquer que par la sorcellerie.
Sayyida al-Hurra : celle qui a tenu le détroit
Le nom qui dit tout
Son vrai nom est inconnu. Le contrat de mariage avec le sultan wattasside utilise « al-Hurra » (Glacier, ResearchGate). La tradition propose « Aisha » (AramcoWorld, Verde 2017), mais Lebbady avance que « Sayyida al-Hurra » était peut-être son nom de naissance et non un titre (Alif 32, 2012, p. 131). Aucune source primaire arabe ne donne de prénom personnel.
Al-Hurra (الحرة), forme féminine de hurr (libre, noble, indépendante). Titre complet : Sayyida al-Hurra, Hakimat Titwan — « la Dame Libre, gouverneure de Tétouan ». Documents espagnols : « Sida el-Horra » (de la Véronne, Hespéris 43, 1956, p. 222-225).
Elle est la dernière personne connue de l’histoire de l’islam à avoir porté ce titre.
Une enfance entre Grenade perdue et Rif rebelle
Née vers 1485-1495 (al-‘Afiya, 1989, p. 128-29), probablement à Chefchaouen, fondée en 1471 par son père Moulay Ali ibn Rachid al-Alami. Sa mère, Lalla Zohra Fernandez, serait née Catherina Fernandez, chrétienne de Vejer de la Frontera (Cadix) convertie à l’islam. Ce détail est omniprésent dans la littérature mais repose sur une tradition orale codifiée par Muhammad Dawud (Tarikh Titwan, 1959) — aucun document d’archive ne le confirme.
La famille fait partie des milliers de musulmans andalous fuyant la Reconquista. Chefchaouen sert de base de résistance anti-ibérique. Sayyida reçoit une éducation exceptionnelle : théologie, mathématiques, littérature, diplomatie (AramcoWorld, Medievalists.net, El Haimeur 2024). Elle maîtrise l’arabe et le castillan.
27 ans de pouvoir autonome
À la mort de son premier mari — gouverneur de Tétouan, vers 1515 — la transition est fluide. Sayyida exerçait déjà les fonctions de co-régente (AramcoWorld, Wikipedia). Son frère Moulay Ibrahim, vizir à la cour wattasside de Fès (Medievalists.net, El Haimeur 2024), garantit l’absence d’opposition du pouvoir central.
Tétouan sous Sayyida est une cité-État semi-indépendante : tribut au sultan wattasside, mais administration, armée et politique étrangère autonomes. C’est le seul grand port marocain de la Méditerranée non occupé — Ceuta (1415), Tanger (1471), Ksar es-Seghir (1458), Melilla (1497) sont tombés aux mains des Ibériques.
Ibn Azzuz Hakim documente ~27 ans de gouvernement autonome (Tatawiniyat, 2001, p. 12). La seule femme ayant exercé un pouvoir politique souverain documenté dans l’histoire du Maroc.
La guerre corsaire : pas une pirate, une stratège
L’Occident adore l’appeler « reine pirate ». Le musée de Chefchaouen la présente comme amirat al-jihad (« princesse du jihad », panneau Bouchmal, 2011). Lebbady (2009) tranche : « rejeter la faute sur ceux qui défendaient leur terre ».
Les faits. Sayyida forge une alliance avec Khayr ad-Din Barberousse, le corsaire d’Alger. La « partition de la Méditerranée » — Sayyida contrôle l’ouest, Barberousse l’est — est une description rétrospective, pas un traité formel identifié.
Opérations documentées : vers 1520, capture de l’épouse du gouverneur portugais de Ceuta (WISE Muslim Women, HeadStuff). En 1540, opération combinée avec Alger à Gibraltar (Mernissi citant archives espagnoles). En 1541, le Vénérable Fernando de Contreras — un prêtre de Séville qui avait refusé un évêché de Charles Quint — négocie en personne 340 prisonniers contre 3 000 riyals (Hakim 1983, cité par El Haimeur 2024, p. 52).
Quand un prêtre qui a refusé d’être évêque se déplace pour négocier avec toi, c’est qu’il te reconnaît comme souveraine.
Sayyida organisait les opérations depuis Tétouan. Elle ne prenait pas la mer elle-même (Medievalists.net, Ali 2022 : « It is unclear if she ever personally boarded a ship »). L’envoyé portugais Sébastien de Vargas la qualifia de « femme très agressive et de mauvais caractère sur tout » (AramcoWorld, Verde 2017). Les Portugais priaient de la voir pendue (Chamorro, Mujeres Piratas, 2004).
Le sultan qui se déplace
En 1541, Sayyida épouse le sultan wattasside Abu al-Abbas Ahmad. Le sultan parcourt 255 kilomètres de Fès à Tétouan pour la cérémonie. Seul cas documenté dans l’histoire du Maroc où un sultan épouse une femme en dehors de sa capitale (El Haimeur 2024 ; Mernissi, 1993 ; Chamorro, 2004). Bouchmal : « la norme est que la femme est amenée au sultan ».
Les époux ne vécurent jamais ensemble (KU News, Civilopedia, El Haimeur, Medievalists.net). Le mariage est une alliance stratégique pure. Les Wattassides ont besoin du Nord face à la montée des Saadiens. Sayyida a perdu son frère Ibrahim (vizir, mort en 1539).
La chute et le silence
En octobre 1542, un coup d’État la renverse. Les détails sont disputés. Selon Gil Grimau (Anaquel de Estudios Árabes 11, 2000, p. 311-320), ses propres filles conspirèrent contre elle. L’historien Risouni (El Haimeur 2024) contredit : pas d’enfants.
Sayyida se retire à Chefchaouen. Dévotion soufie. Tombe dans la Zaouïa Raïssouniya de Chefchaouen (Lebbady citant Hakim). Morte probablement vers 1561-1562.
Les sources primaires sont d’une rareté extrême : pas de document signé, pas de monnaie frappée, pas de portrait. Deux mentions brèves dans les chroniques arabes (Ibn ‘Askar, Dawhat al-Nashir ; al-Fasi, Mir’at al-Mahasin). Ce sont ses ennemis ibériques qui l’ont le mieux documentée.
Le vrai du faux
Le mythe : « Sayyida al-Hurra était une pirate, la version féminine de Barberousse. » C’est l’angle dominant des médias anglophones et du jeu Civilization VII.
La réalité : Elle organisait la défense du dernier grand port méditerranéen marocain non occupé par les Ibériques. Lebbady (2009) : « C’est adopter le regard du colonisateur que de qualifier de pirate ceux qui défendaient leur terre. » Elle n’a probablement jamais mis le pied sur un bateau (Medievalists.net, 2022). Les Portugais la surnommaient « Barbarossa Tetouania » (El Haimeur) — mais eux-mêmes occupaient Ceuta, Tanger et Ksar es-Seghir.
De Civ VII au Kansas : la MRE qui a changé le récit
En décembre 2025, Sayyida al-Hurra apparaît comme leader jouable dans Civilization VII, DLC « Tides of Power Collection ». Elle parle en darija. La consultante du jeu : Dr. Amal El Haimeur, née au Maroc, professeure à l’Université du Kansas.
El Haimeur a publié l’étude académique la plus récente sur Sayyida (Africana Annual 1(1), 2024, p. 44-60). Pour traduire le script en darija, elle a dû retourner aux sources que Dawud et Hakim ont écrites — des livres non numérisés, qu’elle est allée chercher physiquement au Maroc.
Sa déclaration à PC Gamer (31 janvier 2026) : « She deserves to be in global history. »
Il a fallu une MRE du Kansas pour que le monde découvre la femme la plus puissante de l’histoire du Maroc. C’est ça, la réalité de l’oubli.
Zaynab al-Nafzawiyya et Kenza : les architectes invisibles
Avant de passer à Kharboucha, deux noms méritent qu’on s’y arrête. Pas des guerrières au sens strict. Mais des femmes sans qui des empires n’auraient pas existé.
Zaynab : « celle qui dirige le royaume de son époux »
Les chroniques l’appellent al-sahira — « la sorcière ». Non pour sorcellerie. Pour habileté politique.
Zaynab al-Nafzawiyya, fille d’un marchand kairouanais, a gravi les échelons du pouvoir au Maroc méridional du XIe siècle. D’abord épouse de Luqut al-Maghrawi, émir d’Aghmat, tué par les Almoravides en 1058, puis mariée à Abu Bakr ibn Umar, commandant suprême almoravide.
Vers 1070-1071, Abu Bakr part réprimer une rébellion saharienne. Selon Ibn Idhari (al-Bayan al-Mughrib, ~1295), il s’agit d’un divorce formel. Abu Bakr déclare à Zaynab : « Je voyagerai loin mais ne puis t’emmener ; s’il m’arrive malheur, j’aurai une responsabilité envers toi, mieux vaut divorcer. » Il lui recommande lui-même son lieutenant Yusuf ibn Tashfin comme nouveau mari.
Quand Abu Bakr revient espérant reprendre le pouvoir, plusieurs sources attribuent à Zaynab la stratégie qui a évité la guerre civile : accueillir Abu Bakr avec des cadeaux somptueux mais refuser la soumission. Abu Bakr reconnaît le rapport de force inversé et retourne au Sahara.
Ibn Abi Zar (Rawd al-Qirtas, ~1326) : « une femme vive, décisive, dotée d’une connaissance profonde des affaires politiques ». Ibn Khaldoun : « l’une des plus célèbres et belles femmes du monde, connue pour son grand leadership ». Fatima Mernissi (Les sultanes oubliées, 1990) a retrouvé le titre al-qa’ima bi mulkihi — « celle qui dirige le royaume de son époux ».
Avertissement critique : toutes les sources médiévales sur Zaynab datent de 100 à 300 ans après les événements. Les dialogues sont des reconstructions littéraires. L’étude moderne de référence : Inês Lourinho (2018, A Companion to Global Queenship, ARC Humanities Press, p. 159-170).
Kenza : celle sans qui le Maroc n’aurait pas existé
Kenza al-Awrabiyya, princesse de la tribu des Awraba (confédération Branès), épousa Idris Ier à Walili (Volubilis) vers 789. Ce mariage scella l’alliance fondatrice entre la légitimité chérifienne hashémite et la puissance tribale berbère.
Quand Idris Ier fut empoisonné par un agent abbasside en 791, Kenza était enceinte. Idris II naquit en août 791. Sous la régence conjointe de Kenza et de l’affranchi Rashid ibn Qadim, le jeune État survécut. Idris II fut proclamé imam vers 802-803 et fonda Fès (Encyclopédie berbère ; Beck, L’image d’Idris II, Brill, 1989).
L’affirmation « sans Kenza, pas de dynastie idrisside, pas de Fès » est historiquement défendable : sans elle, la lignée s’éteignait avec l’assassinat d’Idris Ier.
Mais le Rawd al-Qirtas d’Ibn Abi Zar (début XIVe s.) accorde un traitement minimal à son rôle politique. Comme le note Beck : les chroniqueurs arabes médiévaux, opérant dans un cadre patriarcal, ont systématiquement sous-documenté les rôles politiques féminins. L’agentivité de Kenza se lit dans les silences, pas dans des sources explicites.
Kharboucha : la voix des sans-voix
Une chanteuse contre un tyran
On quitte le Moyen Âge. On entre dans le Maroc de la fin du XIXe siècle. Dans les plaines des Abda-Doukkala, entre Safi et El Jadida.
Kharboucha — de son vrai nom Hadda, parfois Haddoum — est une chikhate, chanteuse-poétesse d’aïta. L’aïta (de l’arabe ‘ayta, « le cri ») est une tradition musicale populaire des plaines atlantiques du Maroc. Les chikhat sont des femmes qui chantent, dansent et, surtout, disent tout haut ce que personne n’ose murmurer.
[INFORMATION MANQUANTE : aucune diagonale dédiée à Kharboucha dans le corpus Moriginals. Les informations qui suivent sont basées sur les travaux publiés de Hassan Najmi, Abdellah Hammoudi et la tradition orale recueillie par les ethnomusicologues]
Son adversaire : le caïd Aïssa ben Omar des Abda, l’un des caïds les plus puissants du Maroc sous le règne de Hassan Ier (r. 1873-1894), puis sous celui du jeune Abdelaziz. Allié du makhzen, il règne sur la plaine avec une brutalité documentée par les sources coloniales et orales.
Les chants de la résistance
Kharboucha chante contre le caïd. En darija. Devant tout le monde. Dans une société où une femme de sa condition — chikhate, marginale, souvent méprisée par les bien-pensants — n’est censée divertir, pas dénoncer.
Ses vers les plus célèbres sont restés dans la mémoire populaire. Hassan Najmi (Le Chant de la Terre, 2007) a recueilli les fragments qui subsistent. La tradition rapporte qu’elle chantait les abus d’Aïssa ben Omar, sa confiscation des terres, ses violences contre les tribus qui résistaient à son autorité.
L’aïta de Kharboucha n’est pas une poésie de salon. C’est un cri de guerre déguisé en chanson. Un instrument politique manié par une femme que le système était censé réduire au silence.
La fin
La tradition orale rapporte que le caïd finit par capturer Kharboucha. Certaines versions disent qu’il l’a fait exécuter. D’autres qu’il l’a emprisonnée. D’autres encore qu’elle a survécu dans l’anonymat.
[SOURCE A VERIFIER : les circonstances exactes de la mort de Kharboucha varient selon les sources orales recueillies. Hassan Najmi et les ethnomusicologues marocains documentent la tradition mais reconnaissent l’absence de sources écrites contemporaines]
Ce qui est certain : sa mémoire a survécu au caïd. Les chikhat qui lui ont succédé ont transmis ses vers de génération en génération. L’aïta des Abda porte encore sa marque.
La réhabilitation
En 2008, le cinéaste Hamid Zoughi réalise le film Kharboucha, avec Saâdia Ladib dans le rôle-titre. Le film relance le débat public sur cette figure. Les féministes marocaines y voient un symbole de résistance double — contre la tyrannie politique et contre l’assignation sociale des femmes.
Mais la réhabilitation reste incomplète. Kharboucha n’est pas dans les manuels scolaires. La chikhate reste stigmatisée. Et l’aïta, classée patrimoine immatériel par le Maroc, peine à obtenir la reconnaissance académique qu’elle mérite.
Le fil rouge : pourquoi ces femmes sont effacées
Un effacement qui traverse les siècles
Quatre femmes. Quatre époques. Quatre formes de résistance. Un point commun : l’effacement.
Tin Hinan survit dans la tradition orale touarègue — mais les frontières modernes la rendent « algérienne ». Dihya est documentée par des chroniqueurs arabes — qui la qualifient de « devineresse » pour disqualifier son leadership militaire. Sayyida al-Hurra est mieux documentée par ses ennemis ibériques que par ses propres chroniqueurs. Kharboucha survit dans les chants — la forme de mémoire la plus fragile.
Le schéma se répète : les femmes de pouvoir du Maghreb sont mieux conservées dans les sources hostiles que dans les sources domestiques. C’est les Portugais qui priaient de voir Sayyida pendue qui l’ont le mieux décrite. C’est les chroniqueurs arabes qui voulaient justifier la conquête qui ont le mieux documenté Dihya.
Fatima Mernissi (Les sultanes oubliées, 1990) a nommé ce phénomène : un « silence méprisant ». Pas un oubli accidentel. Un effacement systémique.
Les exceptions qui confirment la règle
Au XIe siècle, les chroniqueurs reconnaissent Zaynab comme al-qa’ima bi mulkihi. Mais ils lui collent aussi le surnom d’al-sahira — la sorcière. Au VIIe siècle, les sources arabes ne peuvent nier la victoire de Dihya. Mais ils la réduisent à une devineresse, une surnaturelle, comme si l’explication rationnelle — une bonne stratège — était inacceptable.
Le message implicite, à travers les siècles : quand une femme détient le pouvoir, c’est forcément par la magie, la manipulation ou l’exception. Jamais par la compétence.
Et aujourd’hui ?
Pour Amina, 30 ans, Lyon
Amina est binationat, troisième génération. Quand elle cherche « femmes marocaines histoire » sur Google, elle tombe sur des articles qui parlent de Lalla Fatima Zahra et de Touria Chaoui. Figures importantes, certes. Mais pas Dihya. Pas Sayyida. Pas Kharboucha.
L’oubli n’est pas neutre. Quand tu grandis sans modèles historiques féminins dans ta propre culture, tu intériorises l’idée que les femmes n’ont pas fait l’histoire. Ou pire : que l’histoire des femmes est un supplément, pas un fondement.
Pour Ismaël, 25 ans, Marseille
Ismaël est métis. Sa mère est française, son père marocain. Quand il découvre Tin Hinan — une femme du Tafilalet qui a fondé une confédération touarègue au Sahara — il découvre aussi que l’identité amazighe n’a jamais été une boîte fermée. Tin Hinan vient du Maroc, s’installe en Algérie, fonde un peuple nomade. Dihya règne sur l’Aurès, un territoire qui ne correspond à aucun État moderne. Sayyida est fille d’une convertie espagnole et d’un noble du Rif.
Ces femmes incarnent un Maroc carrefour poreux. Pas une forteresse. Un monde où les identités se croisent, où une femme peut traverser un désert et fonder un peuple, où une chikhate marginale peut devenir la voix d’une résistance.
Le Maroc, les manuels et le travail qui reste
La reconnaissance officielle avance. Le tifinagh est dans la Constitution depuis 2011. Yennayer est jour férié depuis 2024. Le cinéma marocain a commencé à raconter Kharboucha (Zoughi, 2008) et les feuilletons abordent Sayyida (Al Aoula, 30 épisodes, 2016).
Mais il reste un chantier immense. Les archives de Simancas et de Torre do Tombo n’ont jamais été systématiquement dépouillées pour Sayyida (El Haimeur 2024). Les fouilles archéologiques sur les sites amazighs anciens sont sous-financées. Les recueils de chants des chikhat disparaissent avec les dernières porteuses de la tradition.
Il a fallu une MRE au Kansas — Amal El Haimeur — pour que Sayyida al-Hurra entre dans Civilization VII et devienne plus connue à l’international qu’au Maroc. Il a fallu un jeu vidéo américain pour faire ce que les manuels scolaires n’ont pas fait en cinq siècles.
Hchuma (la honte) n’est pas dans l’oubli lui-même — c’est dans le refus de réparer l’oubli quand on en a les moyens.
Entre Moriginals, ces femmes méritent mieux qu’un paragraphe dans un livre scolaire. Elles méritent le récit complet, sourcé, avec ses zones d’ombre et ses contradictions. Parce que la fierté qui ne s’appuie pas sur des sources, c’est du bruit. Et ces femmes étaient tout sauf du bruit.
Pour aller plus loin
- — L’article sur Dihya, Kenza et l’identité amazighe dans toute sa complexité
- — Zaynab al-Nafzawiyya et la fondation du pouvoir almoravide
- — Le portrait complet de la gouverneure de Tétouan
- — L’aïta partage avec la musique gnaoua la même mémoire des marges
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Tin Hinan, Dihya, Sayyida al-Hurra, Kharboucha — 4 femmes qui ont gouverné, combattu et chanté au Maroc. Les manuels les ont oubliées. Pas nous. Lis l’article : https://moriginals.org/culture/guerrieres-oubliees-maroc/
A propos de l’auteur
Yazid El-Wali — Fondateur de Moriginals. Né en France de parents marocains, naturalisé, il aspire au retour. Entrepreneur avec un parcours en finance, proche des entrepreneurs MRE et de leurs problématiques fiscales, juridiques et patrimoniales.
Moriginals n’est pas un cabinet de conseil. Cet article est rédigé à titre informatif. Pour un conseil personnalisé, consulte un professionnel habilité.
Publié le 24 mars 2026 — Mis à jour le 24 mars 2026
Questions fréquentes
Dihya était juive, chrétienne ou païenne ?
Ibn Khaldoun (XIVe s.) dit que sa tribu était « judaïsée ». Al-Maliki (XIe s.) rapporte qu'elle portait une « idole ». Talbi et Camps y voient une icône chrétienne. Hirschberg (1963) note que les Juifs algériens la dépeignent en ogresse. Le consensus actuel penche vers le christianisme (Modéran, 2005), mais aucune certitude n'est possible.
Sayyida al-Hurra était une pirate ?
Les Européens disaient pirate. Le musée de Chefchaouen la présente comme « princesse du jihad ». Lebbady (2009) conteste : « rejeter la faute sur ceux qui défendaient leur terre ». Elle organisait la guerre corsaire depuis Tétouan mais ne prenait pas la mer elle-même (Medievalists.net, 2022).
Pourquoi ces femmes sont absentes des manuels scolaires marocains ?
Les chroniqueurs arabes médiévaux ont systématiquement sous-documenté les rôles politiques féminins. Mernissi parle d'un « silence méprisant ». El Haimeur, historienne MRE au Kansas : « On ne m'a jamais enseigné son histoire. » L'effacement est le produit d'un cadre patriarcal qui traverse les siècles.
Tin Hinan a vraiment existé ou c'est une légende ?
Son tombeau à Abalessa (Algérie) a été fouillé en 1925 par Byron Khun de Prorok et en 1933 par Maurice Reygasse. Un squelette féminin richement paré y a été trouvé — daté du IVe-Ve siècle. L'archéologie confirme l'existence d'une femme de haut rang. La tradition touarègue la vénère comme ancêtre fondatrice des Kel Ahaggar.
Kharboucha a chanté contre qui exactement ?
Contre le caïd Aïssa ben Omar des Abda, un des caïds les plus puissants du Maroc à la fin du XIXe siècle, allié du sultan Hassan Ier puis du makhzen colonial. Ses chants en aïta dénonçaient ses abus de pouvoir et sa tyrannie sur les tribus de la plaine des Abda-Doukkala.